L'appel d'une productrice de lait aux députés : réveillez-vous !

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Par Agnès Lemarié, productrice de lait en Normandie.

Entre la réforme des retraites , la crise financière européenne et la débacle des Bleus, le débat de la LMA (loi de modernisation agricole) au Sénat et à l?Assemblée Nationale n?a certes pas fait la une des journaux et le vote de cette loi au Sénat est passé inaperçu. Cette loi se proposait d?être ambitieuse : renforcer l?organisation des producteurs, élaborer une politique de l?alimentation afin d?assurer à l?ensemble de nos concitoyens une alimentation de qualité. Force est de constater que le texte ne va pas résoudre la crise agricole en général et ne va surement pas améliorer le sort de la filière laitière.

Ce texte va être voté "à la sauvette", ce mardi 6 juillet par les députés. Le gouvernement veut passer en force, par la procédure accélérée en une seule lecture. L?avenir de l?agriculture méritait mieux que cela, il exigeait un grand débat d?union nationale dépassant les clivages politiques.

Car à l?heure où d?une part, les centres de gestion admettent que 20% des exploitations ne se relèveront pas et que 20% d'autres exploitations sont extrêmement fragilisées et que, d?autre part, les terres arables sont transformées de plus en plus rapidement en terrains constructibles la structure de nos exploitations laitières encore à taille humaine est un des derniers remparts de nos campagnes françaises contre l?industrialisation et le gigantisme des fermes qui dénaturent le paysage et induisent pollutions (arrasement des talus et des haies, algues vertes, contamination des nappes phréatiques) et dégâts de toute nature ( inondations, coulées de boue, etc... )

Certes, il n?était pas inutile de procéder à une amélioration de l?organisation de nos filières agricoles. Mais la concentration galopante des exploitations que nous subissons ne peut pas se poursuivre indéfiniment et l?alignement du prix de notre lait avec celui des échanges internationaux ne présente pas un grand intérêt d?abord parce que l?Europe est largement auto-suffisante en matière de lait (seul 1% du lait consommé en Europe est importé pour des raisons essentiellement économiques, respect d?accords OMC, alors que nous exportons 9% de notre production) ensuite parce que les maigres bénéfices que pourraient apporter la production d?un lait un peu moins cher seraient loin de compenser la destruction d?un équilibre économique, social et environnemental précieux et difficilement remplaçable.

Analyser la valeur des 85.000 exploitations laitières actuelles sous le seul angle du prix du lait et être prêt à les ramener à 25.000 dans quelques années sous prétexte d?économies d?échelle et d?ajustement au prix du lait international est faire preuve d?une bien courte vue.

Si encore les exploitants français présentaient comparativement à leurs collègues européens de mauvaises performances ce raisonnement pourrait se comprendre. Mais ce n?est pas le cas, les différences observées viennent essentiellement des inégalités des politiques nationales .

Cette loi n?est ni dans l?intérêt des agriculteurs ni dans celui des citoyens . Un des projets phare est la contractualisation. Le bilan économique d?une restructuration de la filière lait à travers la contractualisation des exploitations fera peut-être le bonheur de quelques grandes entreprises laitières dans la compétition internationale mais le malheur de l?ensemble de nos territoires et de tous ceux qui vivent dans nos provinces, sur nos terroirs que semble-t-il de nombreux pays nous envient.

La contractualisation, si elle est rendue obligatoire , livre pieds et mains liées les producteurs à l?appétit féroce des transformateurs, et ne servira les intérêts que de Lactalis, Bongrain, Danone et des certaines coopératives. Nous en avons un triste exemple en Suisse, où, suite à la mise place de la contractualisation, les cours se sont effondrés. La plupart des agriculteurs sont aujourd?hui défavorables à cette organisation, ils l?ont largement exprimé lors des dernières élections régionales.

Aujourd?hui, avec la rupture des négociations interprofessionnelles sur les prix du lait du troisième trimestre, nous ne savons pas à quel prix nous allons vendre le lait que nous avons trait ce matin. Cela ne peut que renforcer nos craintes sur l?état d?esprit avec lequel les industriels laitiers abordent dès maintenant cette future contractualisation. Nous sommes loin de l?équilibre des forces officiellement souhaité par le ministre de l?agriculture.

Ce sont les raisons pour lesquelles, comme nombre de mes collègues, j?ai rejoint l?Apli (Association de producteurs de lait indépendants). Plutôt que de légiférer dans l?urgence au niveau français , il nous semble , au contraire, urgent d?harmoniser la production européenne et de supprimer la compétition destructrice entre les états membres et à l?intérieur de chaque pays, entre les différentes régions. Pour cela l?Apli propose la création, à l?initiative des producteurs, d?un organisme appelé Office du lait européen qui sera décliné au niveau national (cet office existe déjà en France, les statuts ont été déposés au mois de mai et obtient l?adhésion de 40% des producteurs de mon département).

Cet organisme visera la régulation des volumes et des cours du lait et verra siéger en son sein, tous les acteurs de la filière : producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs ainsi que les pouvoirs publics (contrairement au Cniel, interprofession laitière). Il aura la mission de fixer un prix de base unique européen du lait adossé sur les coûts de production et assurant une juste rémunération au producteur. Les importations seront surveillées, ne pourront entrer dans l?union européenne que des produits assurant les mêmes garanties de qualité sanitaires, environnementales, démocratiques et éthiques que celles des produits européens (c?est ce que font le Canada et les Etats-Unis aujourd?hui).

La solution à la crise que vit le monde agricole est éminemment politique, car, là où certains veulent plus de compétitivité pour la résoudre, d'autres demandent plus d'équité.

Alors s?il ne fait aucun doute que les députés de l?opposition ne voterons pas cette loi , j?invite tous les élus des autres formations à écouter Pierre Méhaignerie, lui-même agronome et ancien ministre de l?Agriculture, s?adressant à Bruno Le Maire, lors de son intervention à l?Assemblée nationale le mercredi 30 juin. "En l?état actuel, et j?en ai parlé à des collègues aussi passionnés que moi par l?agriculture : Antoine Herth, Michel Raison, Charles de Courson, Marc Le Fur, et mon collègue de Fougères, le meilleur moyen pour moi de vous aider, en attendant des mesures d?accompagnement, non financières, n?est-il pas de m?abstenir ?"
Oui, mesdames et messieurs les députés réveillez vous !, ne votez pas une loi qui énonçant de bonnes intentions, conduira , en fait, à la disparition de nombreuses exploitations.

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