Le vieillissement est surtout dans nos têtes !

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Par Claude Le Pen, professeur d'économie de la santé à Paris-Dauphine.

Un spectre hante la France : le spectre du vieillissement. Ce vieillissement qui, dit-on, menace la santé économique, sociale et morale du pays. Mais l'âge médian des Chinois (35 ans) est à peine inférieur à celui des Français (38 ans). Cela explique-t-il la différence des taux de croissance ? La situation de notre pays n'est peut-être pas très satisfaisante, mais cela n'a rien à voir avec le vieillissement. Dans l'état actuel des choses, celui-ci est même plutôt une bonne nouvelle.

D'abord, il y a vieillissement et vieillissement. Tous les épisodes historiques de vieillissements catastrophiques soigneusement recensés par Alfred Sauvy étaient liés à la dénatalité et au souvenir traumatique des années 1930 quand "la France comptait plus de cercueils que de berceaux" ! Mais en France, on a recensé en 2009 à peu près autant de naissances qu'en 1953 en plein coeur du "baby boom", soit environ 800.000. Nous vieillissons par la hausse de la longévité et non par la baisse de la natalité. Cette situation est inédite et on ne peut lui appliquer les leçons du passé. Cela rend même le vieillissement tout relatif. Ce qui compte pour l'activité économique, sociale, culturelle, c'est l'âge social et non l'âge biologique. La France est d'un certain point de vue plus "jeune" actuellement qu'en 1990 quand le Français moyen de l'époque (âgé de 37 ans) avait une espérance de vie de 40 ans, alors que le Français moyen d'aujourd'hui (âgé de 40 ans) bénéficie d'une perspective de 41 années de survie ! Et une société ne vieillit pas comme un individu inéluctablement soumis à l'usure du temps.

La France a vieilli dans les années 1930 et elle a rajeuni dans les années 1950 et 1960 ; elle vieillit actuellement mais elle rajeunira à nouveau dans une vingtaine d'années, avec l'extinction des baby-boomers. Alors que l'état de santé et la consommation de soins d'un individu augmentent quand il vieillit, la croissance des dépenses de santé en France n'a jamais été aussi forte qu'au cours des années où la population rajeunissait et elle n'a jamais été aussi faible qu'aujourd'hui quand la population vieillit. De l'individuel au collectif, le sens des causalités s'inverse : la médicalisation et la consommation de soins sont autant la cause que la conséquence du vieillissement. Il faut se faire à l'idée d'une France "vieillie" mais en bonne santé ! On continuera à dépenser pour la santé mais pour améliorer la qualité de vie, pour donner une chance aux malades ne répondant pas aux traitements de première ou de seconde intention, pour traquer les pathologies rares. Ce sont les exigences d'une vie meilleure et les capacités techniques de les satisfaire qui pousseront la dépense de santé et pas le fait démographique brut.

Ce qui est vrai de la santé est vrai d'autres domaines comme le marché du travail, l'investissement productif, les retraites. Les perspectives alarmistes qu'on peut lire ici et là sont toujours imputées au vieillissement "par le bas" - la dénatalité - et non au vieillissement "par le haut" - la longévité. Mais, même dans cette perspective, le vieillissement est un facteur explicatif introuvable : les comportements de transmission du capital ou d'investissement sont beaucoup plus liés à la situation patrimoniale des individus qu'à leur âge. Le marché du travail n'est en France ni fluide ni efficient. Mais il ne le sera ni plus ni moins du seul fait de l'âge moyen.

En revanche, tout ce qui améliorera son fonctionnement bénéficiera à la fois à l'emploi des jeunes et à celui des seniors, dramatiquement déficient dans ce pays. De manière générale, il n'est pas de mesure améliorant la vie des personnes âgées qui ne profite autant voire plus aux générations ultérieures et vice versa. Une ville et des logements accueillants aux personnes âgées sont merveilleusement adaptés à la vie des jeunes enfants et des familles. Une meilleure prise en charge de la dépendance - qui, il faut le rappeler, ne touche qu'une faible proportion des personnes âgées - créera des opportunités d'emplois et le développement de nouveaux produits et services, notamment financiers, qui profiteront à tous. Et les Français qui ont manifesté contre le report de l'âge légal de départ à la retraite ont davantage exprimé un souci de justice dans la répartition des efforts - dont chacun bénéficiera - qu'ils n'ont contesté la nécessité de la réforme. Il n'y a pas une France vieille face à une France jeune, pas plus que de guerre des âges. Il faut chasser le vieillissement de nos têtes. C'est là et nulle part ailleurs qu'il réside.

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