Repenser la mondialisation

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En réponse à la quête de cohérence planétaire, Jacques Sapir démonte les coûts cachés de la globalisation marchande et propose un traitement de choc, avec mort de l'OMC et de l'euro. Jacques Attali, lui, convie le lecteur à imaginer ce que pourrait être un gouvernement mondial à partir de ce qui existe déjà.

Les périodes de crise sont propices aux réflexions sur la nécessité de repenser notre avenir. En termes de démocratie comme de rapports de force économiques, financiers ou sociaux. Les effets pervers de la globalisation, longtemps considérée comme facteur essentiel de la prospérité mondiale, ont fait naître des doutes, voire des rejets, chez les économistes comme chez les intellectuels et, bien sûr, les politiques en ces temps préélectoraux. Deux ouvrages apportent un éclairage fécond ou dérangeant à cette quête de cohérence planétaire.

À lui seul, le titre du dernier ouvrage de Jacques Sapir, « la Démondialisation », donne le ton. Pour l'économiste, dont l'analyse rigoureuse n'a d'égal que les conclusions hétérodoxes, nous vivons « l'amorce d'un reflux » de la globalisation qui a atteint les limites du supportable. Un phénomène inévitable, tant la mondialisation n'a, selon lui, jamais été « heureuse ».

Son décryptage de sa face sombre est implacable, qu'il s'agisse des méfaits du libre-échange à tout va, instauré depuis les années 1970-1980, ou de la « globalisation financière » qui s'est accélérée avec la déréglementation, ces trente dernières années. Remisée également au rang des illusions statistiques l'idée que le « doux commerce » constitue le principal moteur de la croissance mondiale et du décollage des pays en développement. Le seul fait que, sur la base des évaluations du modèle Linkage de la Banque mondiale, les gains dus au libre-échange aient été ramenés, entre 2003 et 2005, de 800 à 290 milliards de dollars, illustre le travail d'affinement des statisticiens... comme les dangers de l'euphorie des chiffres. Et la Chine s'arroge l'essentiel des 90 milliards dont les pays en développement sont crédités.

De même, Jacques Sapir démonte, point par point, les « coûts cachés » de la globalisation marchande. Pour l'environnement et la santé, sans oublier l'instabilité, la montée des inégalités, l'accélération des crises. Après le BIB (bien-être intérieur brut) prôné par Joseph Stiglitz, dont l'auteur est proche, le MIB, le malheur intérieur brut ? Pour Jacques Sapir, la globalisation n'a, au total, d'intérêt que pour ceux qui n'en appliquent pas toutes les règles et se dotent de fortes politiques nationales de développement, telle la Chine...

Alors « à qui profite le crime » ? Aux grandes firmes qui se sont adonnées à une course effrénée à la taille et aux profits, aux dirigeants qui ont organisé une « contre-révolution » sans frontières pour revenir sur les conquêtes sociales de 1945 à 1970 des pays avancés, en pesant sur les salaires, bien au-delà des gains de productivité. Cette « régression sociale » n'aurait jamais pris une telle ampleur sans la globalisation financière qui l'a accompagnées et dont la crise de 2008 est la brutale illustration. Sans être la dernière, si l'on n'y prend garde.

Pour éradiquer ces « pathologies mortifères », l'auteur préconise d'articuler le commerce et la finance autour de pays décidés à aller de l'avant, au sein d'ensembles régionaux. Sur le plan commercial - ce qui signerait l'arrêt de mort de l'OMC - mais aussi sur le plan monétaire. Et là, Jacques Sapir appelle les Européens à se réveiller. Plutôt que de s'accrocher à cet « archaïsme intellectuel et théorique » qu'est l'euro et d'oublier qu'il constitue aujourd'hui l'ultime ligne de défense d'un système d'étalon dollar à bout de souffle, autant évoluer vers une zone de coordination des politiques monétaires autour d'une monnaie commune permettant à chaque État de retrouver des marges de manoeuvre pour régler ses problèmes spécifiques. Et, fidèle à sa tradition de poil à gratter, il appelle la France à devenir le fer de lance de cette démondialisation cohérente...

Derrière ce projet pour le moins hétérodoxe, se profile l'inquiétude née de l'inconnu : quels pays, quelles forces domineront la planète à l'avenir ? Plus large que l'approche de Jacques Sapir, la stratégie pour une maîtrise du futur proposée par Jacques Attali dans « Demain, qui gouvernera le monde ? » est stimulante. Car, sans retomber dans l'utopie d'un « gouvernement mondial » qui a fait rêver les hommes depuis des millénaires - sur ce registre Jacques Attali nous livre une fresque fascinante de l'histoire des empires géopolitiques et des « coeurs » commerciaux nomades qui ont dominé le monde, avant les sursauts qui ont mené à la création de la SDN et de l'ONU, puis les « G2 » anglo-américain, américano-russe, aujourd'hui sino-américain sur fond de G20 -, il se veut prudent et pragmatique.

Son constat, tout au moins, l'est. Aujourd'hui, aucun pays ne semble capable de remplacer, seul, la puissance américaine. Les institutions internationales censées gérer les règles du jeu mondial s'enlisent dans des discussions sur des réformes mineures. Le « marché » peut devenir tout-puissant sans avoir une quelconque légitimité pour répondre aux défis qui nous attendent. Allons-nous vers le chaos, un monde invivable sans foi démocratique ni loi humaniste ouvrant la voie à de nouvelles idéologies - écologique et religieuse - et de nouveaux totalitarismes ? L'auteur ne l'exclut pas qui nous invite à y penser « d'urgence » avant d'« être pensé par lui ». Avec des clés de réflexion nouvelles, comme l'utilisation d'Internet à des fins de liberté, comme on le découvre au Proche-Orient, ou les retombées de la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon.

Mais plutôt que d'imaginer un « gouvernement mondial idéal » qu'il se presse de décrire en détail, il convie le lecteur à imaginer ce qui pourrait être fait en partant de l'existant. Il ne s'agit plus des 316 propositions pour « libérer la croissance » française mais de 10 chantiers, inspirés du fédéralisme, pour permettre de mieux gérer l'évolution mondiale et le bien-être des hommes. Pour mettre le lecteur en appétit, citons le rôle imparti aux « hypernomades » - militants associatifs, journalistes, diplomates ou réseaux sociaux - capables de créer une dynamique transfrontalière plus puissante que les marchés. Ou la mise en place de mécanismes de veille des risques systémiques de tous ordres en utilisant les techniques de synthèse des expertises mises au point, sur le climat, par le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat).

Projet visionnaire ? Pragmatisme novateur ? Comme le reconnaît Jacques Attali, l'Histoire a bien plus d'imagination que les romanciers - ou les économistes . Pour le pire mais parfois pour le meilleur. Ces deux livres le laissent entrevoir qui affichent leur « audace ». Pour éviter que tout ne se désarticule.


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