Un moment critique pour le nucléaire civil

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Vingt-cinq ans après Tchernobyl, le drame de Fukushima a considérablement réduit la visibilité de la filière à un moment clé de son développement. Au climat d'incertitude s'ajoute une explosion des coûts qui rend l'énergie nucléaire de moins en moins compétitive.

La décision de l'Agence de sûreté japonaise de placer l'accident de la centrale de Fukushima au niveau 7 de gravité (sur une échelle de 8), soit un niveau équivalent à celui de Tchernobyl, est une menace majeure pour l'ensemble de l'industrie nucléaire. Elle change radicalement la perception de l'opinion publique à l'égard du nucléaire. "Cet accident a jeté le discrédit le plus sérieux que n'ait jamais connu l'industrie nucléaire", souligne une étude d'UBS.

Qui pouvait en effet imaginer qu'un accident aussi grave que celui de Tchernobyl pouvait se produire dans un pays démocratique et moderne comme le Japon ? Le drame a non seulement mis en évidence une totale improvisation dans la gestion du sinistre mais il a également révélé de graves lacunes dans l'exploitation de la centrale et, finalement, un grand désarroi des ingénieurs qui ne semblent plus maîtriser leur technologie. Déjà, en 2003, en plein renouveau du nucléaire, l'Association mondiale des exploitants de centrales nucléaires (Wano), avait lancé un cri d'alarme : "l'industrie est menacée par la complaisance et la négligence", en soulignant plusieurs incidents graves, notamment au Japon. En vain.

Et pourtant, plus que tout autre secteur, l'industrie nucléaire a besoin de la confiance de l'opinion pour se développer et cette confiance est sérieusement écornée aujourd'hui. Or, cette perte de crédibilité intervient au plus mauvais moment pour l'industrie. L'opinion commençait tout juste à digérer la catastrophe de Three Mile Island (1979), puis celle de Tchernobyl (1986) et à se convaincre des avantages d'une relance du nucléaire pour répondre à une consommation d'électricité croissante et aux nouvelles exigences environnementales. Même des antinucléaires virulents avaient fait publiquement volte-face. Alors qu'aucune nouvelle centrale n'avait été construite en Occident depuis 1993, la Finlande ouvre le bal en 2003 en signant un contrat EPR. Aujourd'hui, 64 réacteurs sont en construction, dont les deux tiers en Chine, en Russie et en Inde. Et tout le monde (ou presque) se déclare prêt à emboîter le pas aux autres. Pour l'industrie, le moment idéal pour se lancer dans la construction à grande échelle de centrales était enfin venu. Il était temps car le parc nucléaire est vieillissant dans les pays industrialisés et les décisions de renouvellement doivent se prendre dès aujourd'hui. Fukushima vient de tout remettre en question.

Alors que nombre de projets sortaient des cartons, l'industrie n'est plus à l'abri d'un "stop" dévastateur des pays industrialisés. Déjà, l'Allemagne renonce à relancer le nucléaire, la Suisse fixe un calendrier de sortie, l'Italie hésite et les États-Unis confirment la priorité donnée au gaz naturel. Même en France, paradis du nucléaire, le débat est lancé. Mais différer trop longtemps les décisions d'investissement pourrait rendre une relance du nucléaire, sinon impossible, du moins beaucoup plus onéreuse. Non seulement le secteur, qui repose sur des cycles très longs, souffre de manque de visibilité mais il a également besoin d'une approche globale pour lancer de grandes séries. Seule une production à grande échelle permet à la fois de tester l'efficacité des technologies et d'avoir une idée plus précise des coûts. En pratique, un opérateur peut difficilement se contenter de gérer une ou deux centrales : trop cher, trop risqué. La gestion « en dilettante » est impossible.

Or la décision d'investissement s'avère de plus en plus difficile à prendre. Le nucléaire devait beaucoup à sa réputation d'énergie compétitive. Ce n'est plus le cas. Les nouvelles générations de centrales sont moins risquées mais beaucoup plus chères. Le MIT avait avancé en 2003 un coût d'investissement à 2.500 dollars par kilowattheure. Plus récemment, Keystone Center a réévalué ces estimations à 4.000 dollars, un chiffre assez proche du coût de l'EPR en Finlande. Et les analystes d'UBS estiment aujourd'hui l'investissement d'un modèle "dernier cri" entre 5.000 et 6.000 dollars, ce qui porte le coût de production du kWh autour de 100 dollars dans des marchés matures.

De l'aveu même d'EDF, le coût de production d'un EPR est près du double de celui du parc existant déjà amorti (sans compter deux inconnues de taille, le coût réel du démantèlement et de la gestion des déchets). Et Fukushima va provoquer une surenchère en termes de sécurité, avec à la clé, la fermeture des centrales les plus obsolètes (au moins 30 réacteurs, selon UBS) qui sont également les plus rentables. Par ailleurs, une remontée des taux pourrait ruiner la rentabilité actualisée de nombreux projets. Déjà, plusieurs opérateurs américains ont renoncé à de nouvelles centrales, faute de rentabilité ou de garanties publiques. Wall Street n'aime pas le nucléaire mais adore le gaz et... les économies d'énergie.

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a écrit le 26/04/2011 à 16:01 :
je défends depuis longtemps l'idée qu'un des handicaps majeurs du développement du nucléaire réside dans ses coûts.
Il est difficile d'imaginer qu'ils décroîtront du fait des exigences croissantes de sûreté, ce qui est assez unique dans le domaine technologique. De fait, les évaluations de coût progressent au fur et à mesure de la date à laquelle elles sont réalisées (voir le post sur mon blog http://www.energypolicyblog.com/2009/10/23/nuclear-generation-costs-?-revisiting-estimates-once-again/).

Par ailleurs, si vous divisez un préjudice estimée de Fukushima de 100 milliards d'euros par la production électrique cumulée d'origine nucléaire du Japon (du premier MW produit à aujourd'hui pour l'ensemble du parc japonais) vous aboutissez à 14. En d'autres termes, le préjudice de Fukushima coûterait 14 euros/MWh au consommateur s'il était internalisé (en fait, c'est sans doute le contribuable japonais qui va payer l'essentiel du préjudice), soit beaucoup plus que le coût du combustible.

François Levêque, professeur d'économie, Cerna, Mines Paris Tech

Réponse de le 12/03/2015 à 12:43 :
Face aux "contraintes" globales que génère la filière nucléaire civile en Europe,il est bien regrettable que l'UE n'ait aucune politique volontaire,définie à l'échelle du
continent,quel qu'en soit le coût...Puis de définir les besoins en électricité-en Eu
rope,par rapport aux capacités de production des divers opérateurs européens et
des autres modes de production d'électricité en Europe...Et on ajustera le coût
de l'électricité nucléaire en fonction des contraintes de production des autres filiè
res...Mais,sans volonté politique affirmée,point de salut pour un coût de revient
"modique" de l'électricité en Europe et...dans le monde...

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