Le monde face au grand vide de la pensée stratégique

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« Printemps arabe », chute de Ben Laden, catastrophe de Fukushima, guerre électronique : en quelques mois, le monde a connu de multiples collisions qui obligent les États à repenser les enjeux géostratégiques dans une approche globale de la sécurité. C'est l'enjeu de ces deuxièmes Assises de la recherche stratégique coorganisées ce mercredi par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques, l'IHEDN et l'INHESJ et qui seront clôturées par Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Signe que les enjeux sont aussi ceux de la formation dans une matière encore méconnue en France.

Nous voici entrés dans le siècle des crises globales. Trois bouleversements majeurs se cumulent : une crise des systèmes de gouvernement ; une crise de l'écosystème climatique et naturel ; une crise d'analyse et d'anticipation stratégiques. Aucune n'a manqué de signes avant-coureurs. Certaines étaient presque imperceptibles. Toutes furent ignorées ou minimisées par cette volonté collective de ne pas voir, ou de ne plus voir. Quand le chercheur et islamologue Olivier Roy écrit sa note du 24 février 2005 sur « l'incontournable démocratisation » du monde arabe, il ne se doute pas que le futur sera « écrit » dans une large mesure comme il l'a déroulé : une faillite des régimes autoritaires ; un « message de la démocratisation qui est en train de passer » ; une transformation ou un habillage nationalistes des mouvements radicaux.

 

Désormais local et global s'entremêlent. Aucune situation n'est équivalente mais les flux d'information, d'expérience, de comparaison se transmettent de plus en plus par les réseaux sociaux. Les messages passent. La navigation cryptée et sécurisée sur Internet, autrefois apanage des États, est accessible à tous ; même au coeur des régimes autoritaires qui essayent d'en bloquer les accès. Une génération s'accroche à son modèle et se croit, se veut mal informée, et croit, veut que le monde soit mal informé.

Alors, chacun essaye de passer cette frontière, ce « mur » qui sépare globalement les riches et les pauvres ; qui a balayé en une décennie la notion de « Nord-Sud ». Car le mur est partout, sous des formes diverses : il est palpable à Saint-Denis, à Tunis, à Benghazi, à Jérusalem, à Detroit. Ces crises sont celles des systèmes politiques, au sens premier du terme : des crises de l'agir, du déséquilibre entre des strates de société de plus en plus physiquement proches, de plus en plus socialement éloignées. On cherche à mettre les phénomènes dans des « cases » familières, mais ce que l'on ne voit plus, c'est le phénomène le plus évident : à quel point nos modèles stratégiques, nos certitudes doctrinaires, sur le monde et ses blocs, sur notre scepticisme climatique, sur notre cartésianisme énergétique, ont volé en éclats.

En dix ans, nous avons ainsi vécu déjà trois crises qui signent l'échec des modèles stratégiques traditionnels et de leurs systèmes d'alertes. La première a été terroriste avec les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. La deuxième, née de l'éclatement de la bulle immobilière et des subprimes, surgit aussi aux États-Unis. On y découvre le mécanisme toxique qui consiste à reporter un risque majeur sur le maillon suivant de la chaîne ; mais personne ne réagit, même lorsque des fonds, puis des pays ont transformé leurs comptabilités en un système de compromission. Et l'on feint de découvrir alors la crise en gestation, celle de la dette souveraine. La troisième, énergétique, interroge désormais l'avenir de l'énergie nucléaire au plan mondial.

Il existe aussi un « Olivier Roy » de la crise japonaise. Un sismologue, Yukinobu Okamura, qui, dès 2007, avertit les autorités que la centrale de Fukushima se situe exactement à l'emplacement qui fut dévasté par le grand tsunami de l'an 869 ; un rappel à l'Histoire qu'avait donné en 2004 le professeur Robert Bea, de Berkeley, alertant les autorités américaines sur la fragilité des digues de La Nouvelle-Orléans.

Ces crises révèlent l'incapacité collective à écouter. La compilation forcenée a étouffé puis remplacé l'analyse. Les modèles d'anticipation des risques se sont révélés trop technocratiques, trop froids. Ni la main invisible des marchés, ni la « main froide » des systèmes de gouvernance rationnels n'ont pu éviter les crises majeures qui ont égrené ce début de siècle. L'alignement idéologique et la conformité aux préjugés dominants ont conduit à un aveuglement généralisé.

La froideur excessive des modèles ne peut cependant expliquer à elle seule l'accumulation d'erreurs. La question centrale est bien le déport des responsabilités vers les clients, l'incitation à la prise excessive de risque, la spéculation sur « l'aléa moral ». Qu'elles soient tournées en de froides combinatoires probabilistes, ou qu'elles soient accueillies par de simples fins de non-recevoir, les prédictions de défaillance ne sont plus entendues. Cynisme ? Dilution de la gouvernance ? Crise de la décision ?

 

La dérive d'une partie importante de la finance internationale peut sans doute s'expliquer par son opacité systémique ; mais dans cette chaîne de décision, où se situe la véritable ignorance ? Où se situe la complaisance informée ? Un ménage qui finance son excès de consommation de biens électroniques sur l'hypothèque de retours immobiliers, lorsqu'il présente déjà un taux d'endettement supérieur à 70 %, est-il ingénu, incompétent ou fautif ? Une société de crédit connaissant une telle situation, poussant à l'escalade de l'engagement dans la logique hypothécaire, est-elle tolérante, inconsciente ou criminelle ? Une société du « pas vu, pas pris » est-elle candide, ignorante ou complice ?

Les analyses a posteriori des crises majeures finissent toujours par montrer que le renseignement et l'analyse prédictive étaient disponibles avant. La question est donc de comprendre pourquoi ces alertes sont restées inaudibles. Cette culture de la maîtrise « froide » des risques est celle des raccourcis : raccourcis de la réalité, de la pensée stratégique, d'un système financier « robuste », où ne sont plus jamais discutées les prémices, que chacun a oubliées - a voulu oublier ? pour que le raccourci remplisse sa fonction d'accélération de la décision : capitalistique, politique, et humaine. Une culture du risque infirme ou arrogante.

 

Elle s'exprime dans une forme subtile de subversion : elle arbore les habits de la bienséance, elle déploie les façades de l'honorabilité, elle fréquente les clubs les plus exclusifs. Ce n'est pas une collusion de la « direction commune », mais celle du silence raisonnable, de la « non-décision », du respect du raccourci supposé vital. Ces intérêts industriels et financiers ont su influencer les États et les organes de régulation à leur avantage et au détriment de l'intérêt général. Les alertes ne sont pas entendues, parce que la menace d'effondrement n'est ni immédiate, ni « visuelle » ; et parce qu'il est politiquement impossible d'évoquer un scénario dans lequel il faudrait avouer qu'aucune variable de contrôle, moyen d'intervention, perspective alternative, ne s'offre.

Les crises criminelles relèvent de cette catégorie. Leur grande létalité rejoint le flot de l'anodin, l'entrefilet du fait divers, l'anecdotique télévisuel. Les armes « légères » restent une cause principale de mortalité violente ; la contrefaçon des médicaments est l'une des principales sources de mortalité dans l'hémisphère Sud ; des sociétés entières basculent dans l'économie criminelle au Mexique, en Amérique centrale, en Afrique de l'Ouest... Mais la dissonance a rejoint une zone d'indifférence globale : alerter, déceler, écouter sont devenus de vrais actes subversifs. Seuls quelques rares gouvernements ont voulu se donner les moyens de savoir.

Contrairement à ce que l'on aurait pu espérer, la révélation permanente au monde de ses imperfections ne trouble pas sa quiétude. Il n'y a pas encore d'effets domino, pas d'effondrements en chaîne entraînés par Internet. Une société de la connaissance n'est pas forcément une société agissante. Le paradoxe de cette société est d'avoir rejoint sa critique : l'expression d'un futur à la Philip K. Dick, où l'indifférence est devenue une matière autonome à la perception commune ; une société qui a oublié que le temps stratégique redescend toujours à l'élément unitaire de l'ici et du maintenant.

 

L'édition 2011 des Assises nationales de la recherche stratégique, qui se tiennent ce jour à l'École militaire, a donc la motivante tâche d'identifier ce qui relève de l'action stratégique au coeur de ces « brouillards de guerre », environnementaux, sociaux, financiers et cybernétiques. Elles sont organisées autour de quatre thématiques : cyberdéfense et cybersécurité ; flux stratégiques sous tension ; modèles stratégiques en question ; durabilité, enjeu de puissance. Ce que ces ateliers questionnent, ce sont d'abord les paradigmes existants et ces logiques dominantes que l'on ne remet plus en cause.

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