Le Grand Jeu des métaux : quelle géopolitique pour quels métaux  ?

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Anticiper les fondamentaux du marché du rhodium est impossible sans évaluer celui de son métal majeur le platine en Afrique du Sud et le nickel en Russie. (Photo d'illustration: l'entrée de la mine de platine de Mogalakwena à Mokopane, province du Limpopo, en Afrique du Sud, le 20 septembre 2017)
Anticiper les fondamentaux du marché du rhodium est impossible sans évaluer celui de son métal majeur le platine en Afrique du Sud et le nickel en Russie. (Photo d'illustration: l'entrée de la mine de platine de Mogalakwena à Mokopane, province du Limpopo, en Afrique du Sud, le 20 septembre 2017) (Crédits : Reuters)
SÉRIE D'ÉTÉ (3/7). Depuis l'Antiquité, les pays ou les cités ont développé des stratégies de puissance et d'influence en matière de possession de matières premières. C'est la condition d'une économie et d'un pouvoir forts dans la compétition internationale. Aujourd'hui: la géopolitique se définit par des métaux classés selon quatre critères et par la consommation compétitive. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*).

Après la description des Doctrines Ressources Naturelles étatiques et des entreprises de l'épisode 2, comment penser la géopolitique des métaux ? Il nous faut de nouveau revenir aux fondamentaux pour répondre à cette question et rappeler qu'il n'existe que quatre types de métaux : les métaux abondants, les métaux sensibles, les métaux critiques et les métaux stratégiques.

Les outils d'une doctrine nationale des ressources naturelles ont été amplement utilisés pour la production et la consommation d'un métal abondant : il a été recherché et découvert par un tissu industriel dynamique et une diplomatie inventive. Puis une gamme de technologies se révélait opportune pour l'extraire du sol, le raffiner, et grâce à l'écoconception, pour le consommer en des quantités unitaires décroissantes et des usages croissants ; enfin, il est recyclé.

Mais cette matière abondante peut devenir sensible si l'une des étapes précédentes est défaillante. Cela peut par exemple arriver lorsque la demande s'enflamme, y compris pour des causes spéculatives, et que l'offre prend du retard avant de la rattraper. Ainsi, les prix du platine et le palladium dans les années 1990, ceux de quelques lanthanides en 2011-2012, le lithium, le cobalt et le vanadium en 2018, ont présenté chacun une courbe de prix en cloche. À chaque fois, une tension fondamentale était accompagnée d'une spéculation, suivie d'une décrue que l'acheteur industriel doit savoir gérer.

S'interroger sur l'équilibre entre offre réelle et demande industrielle

Une matière sera critique s'il existe des risques élevés de déficit sans percée scientifique ouvrant la voie à des substitutions. Mais il sera critique dans une industrie et pas dans une autre, dans un pays mais pas dans un autre, et cela évolue avec le temps en fonction des fondamentaux du marché de ce métal - c'est le cas de la rétrogradation du lithium d'un métal critique vers un métal sensible.

Si la consommation d'une ressource s'accélère (l'agriculture bio), ou bien qu'un accident handicape la production (le minerai de fer au Brésil suite aux effondrements de barrages), alors la criticité perdurera sur le moyen terme. Le consommateur prudent, à la mémoire longue, s'interrogera régulièrement sur ces métaux et sur l'équilibre entre l'offre réelle et la demande industrielle ; sinon, le danger est de figer le caractère critique ou au contraire abondant sans lui accorder une dynamique temporelle.

Interdépendance des "métaux majeurs" et de leurs sous-produits

Par exemple, un métal qui sera critique pour l'avenir de la transition énergétique est sans aucun doute le cuivre, alors que, nous venons de le dire, les lanthanides perdent leur criticité pour les constructeurs qui les bannissent de leurs véhicules électriques.

En outre, si ce métal est le sous-produit d'un métal majeur, l'observation des équilibres de ce dernier est essentielle. Anticiper les fondamentaux du marché du rhodium est impossible sans évaluer celui de son métal majeur le platine en Afrique du Sud et le nickel en Russie. Sa petite crise actuelle au cours de la période 2019-2020 est la quatrième que je connaisse - depuis 1990, il y a eu une chaque décennie. Elles illustrent que les métaux connaissent et connaîtront périodiquement des tensions, mais peu de pénurie, car à ma connaissance aucune usine n'est jamais tombée en panne faute de rhodium.

De même, prévoir le marché de l'indium est impossible sans évaluer ceux de son métal majeur, le zinc ; l'analyse du gallium doit au préalable jauger le marché de la bauxite et donc de l'aluminium ; le rhénium est un sous-produit du molybdène lui-même, comme le cobalt, un métal mineur du cuivre ; le néodyme est interdépendant du marché du cérium... A contrario, malgré l'inflation simultanée de leurs prix en 2018, c'est cette différence structurelle entre le lithium (un produit majeur) et le cobalt (un sous-produit) qui permettrait d'avoir à l'avenir des anticipations divergentes entre ces deux composants des batteries des véhicules électriques.

Fer, cuivre, sable... des ressources abondantes devenues "stratégiques"

Enfin, une matière stratégique s'éloigne de critères géologiques ou bien de marché. C'est une ressource indispensable aux missions régaliennes de l'État, à la défense nationale ou bien à des ambitions politiques essentielles d'un pays consommateur ou producteur. Ainsi, l'un des matériaux les plus courants sur terre, le minerai de fer, démontre qu'une matière abondante peut devenir stratégique sans pourtant devenir critique : indispensable à l'acier utilisé dans la politique stratégique d'urbanisation chinoise, il y était devenu stratégique dès le début du siècle et connu son apogée en 2008-2011. Le cuivre pour les infrastructures et le sable pour le béton étaient du même ordre.

En France, à l'exception de l'uranium qui bénéficie d'une loi, d'un décret et de directives classifiées, il n'existe pas, à proprement parler, d'autre matière stratégique. À l'échelle européenne, sans politique commune, il n'y a pas de métaux stratégiques européens parce qu'une matière sera stratégique pour un pays européen, mais ne le sera pas chez l'autre, et cela évolue dans le temps.

La consommation compétitive

Si ces deux dernières notions, critique et stratégique, fusionnent, des esprits imaginent que des guerres s'empareront des tensions créées autour de ces métaux devenus introuvables ; ils recherchent des éclairages dans des modèles passés du Grand Jeu énergétique, en particulier celui que nous connaissons pour le pétrole et/ou le gaz naturel depuis un siècle. Celui-ci a le plus souvent adopté des paradigmes tels que celui de la guerre froide, aboutissant parfois à de vrais conflits. Cependant, ce parangonnage ne s'applique pas dans les métaux ou dans l'agriculture moderne. Notre monde des métaux n'est pas belliqueux au point qu'un État moderne envahisse son voisin avec son armée et déclenche une guerre de haute intensité telle que la première guerre du Golfe, ou que des tensions moins vigoureuses entraînent l'attaque ou la saisie de pétroliers comme au cours de l'été 2019 dans le détroit d'Ormuz, les attaques de drones sur les sites pétroliers d'Aramco, et enfin la guerre commerciale intense entre la Russie et l'Arabie Saoudite au printemps 2020.

Les métaux sont multiples, souples et substituables dans leurs utilisations, les hydrocarbures le sont moins  ; les métaux sont partout dans la croûte terrestre en des concentrations variables, les poches hydrocarbures plus concentrés, bien que les possibilités des hydrocarbures non conventionnels aient révolutionné cette industrie ; les métaux ont des associations, mais pas d'OPEP qui fonctionne notamment avec l'aide de l'OPEP+ (OPEP plus membres non OPEP menée par la Russie) ; le gaz oppose deux stratégies de puissance, celles des États-Unis et de la Russie sur le marché européen, mais le cuivre, l'aluminium, le lithium, le cobalt ou les lanthanides n'opposent entre eux aucun pays producteur.

De plus, lorsque cette fusion entre métal critique et stratégique survient, elle entraîne la consommation compétitive, c'est-à-dire une compétition entre différentes consommations critiques de ce métal. Le producteur privilégiera l'utilisateur le plus proche de ses propres objectifs stratégiques : en premier lieu, son industrie nationale.

Cette situation ne peut être toutefois qu'éphémère : un tel métal peut ne pas avoir été suffisamment recherché dans la croûte terrestre, ou bien il est en surconsommation écologique, voire en évolution du stade de métal marginal à celui de métal mature ; ces situations seront en général celles de marchés de métaux étroits, temporairement mal gérés et qui rentreront rapidement dans le rang. Thèse illustrée par les prix stratosphériques du cobalt, du lithium et du vanadium en 2018. Leurs trois bulles se sont dégonflées, la production, la spéculation, la substitution et l'écoconception ayant fait leur œuvre. Situation analogue pour les lanthanides en 2010-2012 : tension, puis apaisement une fois la bulle éclatée.

Retrouvez, chaque mercredi, un épisode de notre série d'été : "Le Grand Jeu des métaux" avec notre expert Didier Julienne.

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(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

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Commentaires
a écrit le 16/07/2020 à 5:25 :
Je n'ai pas l'impression que Macron soit trés compétent sur ce sujet

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