La société du visage

Sur le Web et les réseaux sociaux, les visages sont partout : selfies, posts, stories... Entre narcissisme et valorisation personnelle, bienvenue dans la société du visage. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.
Philippe Boyer

6 mn

Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio (le nouveau nom de Foncière des régions).
Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio (le nouveau nom de Foncière des régions). (Crédits : DR)

La communauté scientifique s'inquiète. Depuis quelques années, le nombre d'actes de chirurgie esthétique explose chez les 18-34 ans. Connu sous le terme de « dysmorphie de Snapchat », ce phénomène pousse à réaliser des interventions esthétiques afin de ressembler à son image digitale retouchée.

Mise en lumière pour la première fois par une étude de la faculté de médecine de Rutgers aux Etats-Unis(1), cette volonté d'apparaître conforme à ce que nous renvoie la technologie est liée au fait que, sur un selfie pris à 30 centimètres du visage, le nez apparaît en moyenne 30% plus gros qu'il ne l'est en réalité. Pour éviter cette déformation optique, il faut être au moins à 1,5 mètre de distance. Ce qui est rarement le cas lorsque l'on souhaite étaler sa vie sur les réseaux sociaux en se montrant sous son meilleur jour. Certes, les smartphones permettent d'aisément retoucher son image en agissant sur chaque partie de son visage et ainsi de s'agrandir les yeux, rehausser ses pommettes ou encore de gommer ses imperfections de peau. Bref, de paraître parfait.

Piège narcissique

Les réseaux sociaux ne sont évidemment pas les créateurs de cet amour exacerbé pour sa personne. Tout au plus ont-ils amplifié cette tendance naturelle au point de faire ressortir au grand jour ce « narcissisme 2.0 ». Tel le mythe grec de Narcisse, amoureux de son reflet dans l'eau, la mise en scène de nos vies sur les réseaux sociaux permet de se fabriquer ce « moi » idéal que l'on s'applique à mettre soigneusement en scène. Devenus le sujet de notre propre représentation, ce moi virtuel, magnifié par l'image diffusée, peut tantôt être analysé comme la réponse numérique à un manque de confiance en soi ou encore l'expression d'une crise de l'identité. Dans l'un et l'autre cas, ce culte de l'autopromotion n'a rien de coupable sauf à en devenir prisonnier au point de réclamer en permanence la reconnaissance d'autrui. On touche ici à la mécanique perverse des « like » des réseaux sociaux, créés pour inciter les internautes à rester branchés en postant toujours plus de contenus. Plus ces derniers seront vus et, a fortiori « likés », plus la personne aura alors le sentiment d'exister aux yeux d'autrui. Pas étonnant que cette obsession du selfie ait fait son entrée dans le spectre des troubles obsessionnels compulsifs (TOC)2.

Pic speech

Si la quasi-totalité des réseaux sociaux (Snapchat, Instagram, Facebook...) incitent leurs membres à se prendre en photos, c'est que nous sommes entrés dans la « société du visage » grâce à l'omniprésence et à la puissance de l'image. Dit autrement, et plus particulièrement chez les adolescents, selfies, posts et stories s'apparentent à une nouvelle langue. Connu sous le terme de « Pic speech3 » (à traduire par « Parlimage »), ce mode d'expression qui mélange allégrement écrit, smileys et images de soi est un subtil mélange entre crise narcissique et reconnaissance sociale. S'afficher dans l'image devenant alors le moyen d'établir un lien d'un genre nouveau avec les autres et d'utiliser ainsi son image, le plus souvent son visage, en guise de signature. Ephémère (Snapshat) ou pérenne (Instagram), la photo de ce « moi virtuel », devient une sorte d'extension de sa propre personne, au point, quelquefois, d'en arriver à confondre monde réel et monde virtuel, telle la chenille demandant à Alice, dans l'ouvrage célèbre de Lewis Caroll, « Qui êtes-vous ? ». La réponse embarrassée d'Alice pouvant s'apparenter à ces multiples représentations d'identités personnelles que l'on voit poindre sur les réseaux sociaux : « Comment puis-je le savoir.... puisque depuis hier, j'ai changé tant de fois. »

Les visages font vendre

Cette « société du visage » portée par les réseaux sociaux, et singulièrement ceux qui font la part belle aux représentations de soi (Facebook, Instagram : plus de 2 milliards d'utilisateurs qui envoient régulièrement leurs photos et vidéos), est la représentation de cette « épidémie narcissique » qui place le visage au centre de toutes les attentions. Les acteurs du Web se sont engouffrés dans la brèche en mettant au point des technologies et des programmes spécifiques capables de comprendre et d'analyser les visages pour en extraire des informations pertinentes.

Qu'il s'agisse de Deepface4, développé par Facebook, de FaceReader5 ou encore du Français Datakalab6 qui mesure les émotions du consommateur en analysant leurs visages à l'aide d'outils issus des neurosciences, la prolifération de visages sur la Toile se transforme en aubaine commerciale. D'autres algorithmes étant désormais capables de décrypter comment un visage est perçu. De ce fait, et grâce aux outils de morphisme, rien de plus facile que de modifier les traits de visage d'une personne avec laquelle on se sentira spontanément en confiance. La technologie se mettant ici au service du marketing, bien loin de la célèbre maxime philosophique « Connais-toi toi-même » qui encourage le travail sur soi pour savoir qui l'on est. Ici, cette dernière se transformant plutôt en : « Envoie-moi ton selfie, je te dirai qui tu es.»

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NOTES

1 https://news.rutgers.edu/research-news/selfies-drive-self-image-and-may-lead-many-seek-plastic-surgery/20180301#.XHJUaqxDGP8

2 https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/s11469-017-9844-x.pdf

3 https://www.editions-kawa.com/home/92-parlez-vous-pic-speech-la-nouvelle-langue-des-generations-y-et-z.html

4 https://www.latribune.fr/technos-medias/internet/facebook-teste-la-reconnaissance-faciale-pour-deverrouiller-son-compte-753205.html

5 https://www.noldus.com/facereader-webshop?gclid=CjwKCAiAnsnjBRB6EiwATkM1XhwssWLYypPs12KOkwkmuT0ggsDD1HroVH8OliZ7xuvxLis_zkUINBoCcWYQAvD_BwE

6 https://www.datakalab.com/

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Philippe Boyer

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Commentaires 2
à écrit le 01/03/2019 à 18:04
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L’anorexie , la chirurgie esthétique ... les médias véhiculent toujours une belle image . En réalité l’image «  est personnelle » et chaque personne est «  unique «  Pour les adolescents. es en découverte de leur image et de leur personnalité, cer...

à écrit le 01/03/2019 à 8:52
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Une société de l'image, les internautes s'exposent aux yeux des autres afin de se valoriser en effet, je ne pense pas que le narcissisme soit fréquent dans ce type de comportement qui à mon avis relève plus un besoin d'exister au sein d'une société d...

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