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OpinionsHomo Numericus

Vivre avec nos morts !

Philippe Boyer

Publié le 25 octobre 2023 à 09:29 - Mis à jour le 25 octobre 2023 à 09:56

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Adobe Firefly

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05 juin 2026

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HOMO NUMERICUS. Les nouvelles technologies font évoluer notre rapport à la mort. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Albert Einstein avait coutume de dire qu'il n'y a que deux certitudes dans la vie : les impôts et la mort. On pourrait presque ajouter que parmi ces deux éléments certains, le premier perdurera alors que le second pourrait, n'être plus qu'un mauvais souvenir du fait de l'avancée de la science et des nouvelles technologies.

Alors que la course contre la mort s'intensifie et que des milliards sont investis chaque année pour accroître la longévité, l'arrivée de l'intelligence artificielle pourrait profondément bouleverser notre rapport à la mort. Il n'est pas impossible que le 1er novembre, jour de recueillement et de souvenir en l'honneur des défunts, disparaisse de nos calendriers au motif que les technologies immersives dopées à l'intelligence artificielle permettront de faire « revivre » nos défunts.

L'expression « faire son deuil » selon lequel il faut se rappeler pour mieux oublier devenant alors un vestige freudien.

Se consoler avec la machine

À défaut de trouver la fontaine de jouvence capable d'agir sur nos cellules pour en retarder leur vieillissement et donc l'échéance fatale, il est déjà possible de « vivre » avec nos défunts dans une réalité alternative.

Grâce à des robots conversationnels qui emmagasinent des données de toutes natures sur la personne disparue : syntaxe, traits de personnalités, intonation de sa voix, goûts personnels... il est possible de renouer le lien. Il y a quelques mois, Amazon annonça travailler sur une fonction d'Alexa, son assistant vocal, destinée à reproduire une voix à partir d'un court extrait audio. Un enfant pourrait ainsi demander à la machine de lui raconter une histoire avec la voix de sa grand-mère décédée.

Plus futuriste, mais néanmoins très probable, la puissance de l'intelligence artificielle générative transformera notre rapport à la mort. Comme il est désormais courant, la machine non seulement reproduira l'avatar du disparu, y compris ses traits physiques et de caractère, mais rendra également possible de vivre l'émotion d'un dialogue « réel » avec les défunts.

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Dans un dialogue ininterrompu, nous interagirons avec eux comme si ces derniers étaient toujours à nos côtés. Une émotion qui reposera sur l'illusion d'un lien quasi réel destiné à procurer aux vivants un supplément de vie commune tout en leur épargnant la phase de deuil que nos sociétés sécularisées tendent à rejeter.

Rituels de deuil à l'ère numérique

A une époque, au décès d'un membre d'une famille, endeuillés et édifices étaient drapés de noir. Ainsi était intégré le deuil en tant que rite d'accompagnement des vivants et des morts. Les temps ont changé : aujourd'hui, on a tendance à vouloir ériger une porte hermétique entre ces deux mondes, comme si la mort était une honte et devait être, étrange paradoxe, forcément morbide...

Si l'on s'accorde à penser que faire avec ce qui n'est plus est un invariant de la condition humaine, et qu'à ce titre on ne peut pas vivre sans deuil, les nouvelles technologies ont cette capacité de nous relier à la conscience de ceux qui nous ont quittés. Certes, elles ne feront pas revivre les défunts, mais elles peuvent faciliter les rituels de deuil.

Du simple QR code apposé sur une tombe permettant de faire apparaître sur un écran images et récit de la vie de la personne décédée, en passant par les répliques virtuelles de personnes capables de s'adresser aux générations futures, jusqu'à des avatars créés pour ressembler aux défunts et dont la tâche unique est de maintenir le lien avec les vivants (le tout sur la base d'un modèle économique à l'abonnement)..., on voit que les nouvelles technologies ont ce pouvoir d'entretenir le souvenir, voire de transformer notre rapport à la mort par le fait que l'on saura qu'à défaut de ne plus pouvoir vivre aux côtés de l'être cher, on continuera tout de même à continuer à communiquer avec lui par le truchement d'un artéfact.

Artéfacts qui soulagent

Dans une société désertée par les rites et incapables d'accompagner les survivants, la douleur solitaire du deuil pourrait donc être atténuée grâce à ces artefacts technologiques qui font vivre la mémoire des morts au point de faire oublier qu'il ne s'agit là que d'une illusion.

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Face à la douleur de la perte d'un être cher, et même conscients que ces créations ne sont que fictives, nous nous raconterons que cette fiction est une vérité. On fera « comme si » ces représentations digitales des défunts vivaient parmi nous et nous chercherons refuge auprès d'eux pour soulager notre peine. Elles feront que notre rapport à la mort aura changé, sans pour autant oublier, tous les premiers novembre, de nous rendre dans de « vrais lieux » pour fleurir nos tombes.

Philippe Boyer

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