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Patrons : le salaire de la crise

Eric Walther, directeur adjoint de la rédaction

Publié le 13 juin 2012 à 18:20 - Mis à jour le 13 juin 2012 à 18:27

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Pas un mot. Alors que chaque déclaration, chaque annonce de mesure du nouveau gouvernement Ayrault, est scrutée à la loupe, commentée, stigmatisée, le projet d'encadrement des rémunérations versées aux responsables d'entreprises contrôlées par l'Etat semble vouloir prospérer dans un silence assourdissant.
On pourrait bien sûr expliquer cet apparent consensus par la foule de sujets bien plus mobilisateurs pour tous les bataillons politiques : le tweet de "vatriew", les triangulaires, le  "matraquage fiscal" qui se prépare et bien d'autres... Certes. Mais, l'essentiel est ailleurs.

En réalité, cette histoire de limitation de rémunérations tombe dans une séquence parfaite. D'abord, les quelques affaires récentes (bonus de Maurice Lévy, agression des actionnaires pendant les assemblées générales...) ont en quelque sorte préparé le terrain et les esprits à la mise en ?uvre d'un tel dispositif. Ensuite, les milieux patronaux ont ces temps-ci d'autres chats à fouetter moins médiatiques, mais tout aussi importants à leurs yeux : le lobbying contre certaines orientations fiscales qu'ils jugent préjudiciables à leur activité les occupe beaucoup. Et il n'est jamais bon de mener plusieurs combats à la fois. Enfin, la crise européenne, qui jette un voile d'inquiétude, c'est peu de le dire, sur les perspectives sociales et économiques, rendrait un rien déplacée une quelconque résistance à cet «effort de solidarité», comme le qualifie le gouvernement. En d'autres termes, il n'est pas question de s'attaquer aux méchants patrons mais bien de faire de cette opération-justice un symbole du changement.
Reconnaissons-le, c'est assez réussi. D'autant que beaucoup estimaient en privé qu'une telle mesure serait techniquement très complexe à mettre en ?uvre et pourrait avoir des effets collatéraux importants. Raté. Mieux, en passant cette étape sans encombre, en tout cas pour le moment, le gouvernement Ayrault en a profité pour préparer la suite. D'abord en annonçant qu il ne lâchait pas le morceau sur les groupes qu'il ne contrôle pas majoritairement (France Telecom, Air France...), et demanderait à ses représentants de « proposer les mêmes règles de modération salariales dans les organes de gouvernance de ces entreprises ». Et puis, surprise, il assure vouloir, dès l'automne, déposer un projet de loi pour encadrer les rémunérations des chefs d'entreprises du secteur purement privé. Pas question bien sûr de limitation brutale, mais il ne s'agira certainement pas d'une simple cosmétique.
Tout porte en effet à croire que la conjoncture économique ne sera pas joyeuse à la rentrée, c'est d'ailleurs le moins pire que l'on puisse espérer. Dans un tel climat, une nouvelle offensive sur l' "effort de solidarité" a toutes les chances de porter. Et ceux qui brandiront la menace d'une fuite de nos meilleurs managers à l'étranger auront bien du mal à se faire entendre. Ce discours a d'ailleurs déjà perdu beaucoup de sa force car rien, dans la réalité des faits, ne l'a jusqu'à présent validé : après tout, la fuite aurait déjà pu commencer, ne serait-ce que pour des raisons fiscales.

C'est donc sur un terrain pourtant d'une sensibilité extrême que François Hollande a des chances d'arriver à ses fins sans trop d'encombres. Et ce n'est pas si anecdotique que cela comme on pourrait l'imaginer, eu égard à la relative faiblesse des sommes en jeux et surtout à la gravité de la situation économique. Car il ferait ainsi un sacré pied de nez à son prédécesseur tant accusé de trop frayer avec ces grands patrons qui le faisaient rêver. Et pourquoi ne pas rêver, justement, il n'est pas impensable que cette exception française puisse faire jurisprudence au-delà des frontières, car le sujet est hautement populaire et devenu très politiquement correct. Même Angela Merkel, même si l'Allemagne est moins que d'autres touchée par le phénomène des rémunérations aberrantes, pourrait se laisser convaincre...

Eric Walther, directeur adjoint de la rédaction

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