Almunia : "L'Europe a besoin d'une politique économique étrangère"

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Intégralité de l'interview exclusive de Joaquin Almunia, commissaire européen aux Affaires économiques, au lendemain du G20.

Y.-A.N - Quelle est la part de l'Europe dans le succès du G20 ?

JOAQUIN ALMUNIA - C'est un succès pour tout le monde, pour tous les participants et pour l'économie globale. C'est un résultat très positif pour restaurer la confiance et pour animer ceux qui doivent consommer ou investir. Mais c'est vrai que l'Europe, depuis le début de ce processus, depuis le sommet de Washington, a été dans le «

driving seat

 ». Elle a eu l'idée de la nécessité de ce sommet, l'idée de l'agenda de ce sommet et a écrit une bonne partie des conclusions.

L'Europe doit donc surfer sur cette vague et continuer d'avoir une vraie influence sur l'économie mondiale ?

C'est ça. Je crois que l'Europe est une économie ouverte, une économie qui bénéficie plus que d'autres de l'ouverture, de l'augmentation du commerce international, des échanges internationaux, des investissements extérieurs. C'est pour ça que l'Europe a un intérêt peut-être plus grand que les autres grands blocs économiques à une récupération la plus rapide et la plus intense possible du fonctionnement de l'économie mondiale. C'est pour cela que l'Europe a un intérêt spécial à prendre l'initiative, à ne pas laisser les autres prendre l'initiative, à continuer à marquer l'agenda, à continuer à orienter les solutions vers des politiques et des types de régulations qui sont le plus en accord avec notre vision de l'économie, avec notre modèle de société.

Aujourd'hui, quel est le poids économique de l'Europe dans le monde et quelle est son influence ?

En termes de parité du pouvoir d'achat, le PIB européen c'est 22% de l'économie globale. Les Etats-Unis c'est 21%, un peu en dessous de l'Europe, et la Chine c'est 11%, la moitié de l'Europe. C'est-à-dire que l'Europe, c'est le bloc économique le plus important du monde. En termes d'investissements extérieurs ou de commerce international, cela serait la même chose. Mais le poids politique n'est pas toujours à la hauteur de notre dimension économique. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu'un pays européen prend des décisions à titre individuel sans utiliser la dimension européenne pour adopter une position commune, pour défendre avec les mêmes arguments notre position commune, les autres prennent l'avantage, les idées des autres peuvent finalement gagner. C'est dans notre intérêt, et en particulier dans les situations très difficiles comme nous vivons aujourd'hui, une crise très profonde et très très complexe. C'est dans notre intérêt, dans l'intérêt des Européens et des Européennes d'agir ensemble, de coordonner nos positions, de mettre en valeur la dimension européenne et de savoir distinguer quels sont les intérêts communs de tous les Européens, qui sont plus importants que les intérêts d'une partie des Européens.

Ce n'est pas suffisamment le cas selon vous ?

Cela a été le cas dans une bonne mesure au Sommet de Londres. Mais si on n'avance pas dans une meilleure coordination, dans une représentation coordonnée et, dans le moyen terme, unique de l'Europe, ou au moins de la zone euro, dans les institutions internationales ou au moins dans les forums de la zone euro, cela risque d'être seulement une position commune dans le court terme mais pas une véritable stratégie commune.

Alors, concrètement, que faut-il faire ?

Il faut tout d'abord discuter jusqu'à arriver à un consensus, à une position commune européenne pour les questions de régulation financière, pour la défense de nos positions au Fonds monétaire international, pour la défense de nos positions pour les réunions du G20, G8 ou G7 et il faut agir en commun pour gagner en influence et pour permettre que ces positions européennes soient acceptées par les autres, et finalement pourraient orienter une stratégie de sortie de la crise économique en accord avec nos valeurs. On a vécu pendant les 25 dernières années une période où les valeurs des autres ont été plus puissantes que les nôtres !

Les « autres ».... les Américains ?

Oui, oui ... La dérégulation, cette confiance aveugle dans les marchés sans tenir compte de la nécessité d'une action publique pour corriger les erreurs du marché dans certains secteurs, dans certains domaines, ont été une occasion manquée pour l'Europe. Et maintenant que les autres viennent en opposition on a l'opportunité de « leaderer » cette nouvelle phase, de mettre en avant nos principes, de mettre en avant nos solutions, nos priorités. Je crois que l'on a fait du bon travail dans ce sens là à Londres. Il faut continuer. Les autres ne vont pas s'arrêter.

Au FMI et dans les « G », il y a plusieurs sièges européens. C'est ça le problème ?

Il faut consolider la représentation des européens, il y a trop de sièges occupés par des européens et le nombre de sièges occupés par des Européens n'est pas en proportion avec l'influence réelle des Européens. Nous ne sommes pas au niveau du FMI les plus influents, nous sommes les plus nombreux mais pas les plus influents.

Il faudrait un seul siège européen ?

Pour être plus influents, il faudrait peut être le plus vite possible consolider nos représentations. C'est la façon de structurer une position commune, une position claire, qui peut être acceptée par les autres, qui, en même temps, seraient très contents si l'Europe reconnaissait la nécessité d'une meilleure représentation des pays émergents, des pays moins développés.

C'est un appel fort au lendemain du G20 mais ce n'est pas nouveau. Pensez-vous que ça va pouvoir changer ? Quelles ont été les réticences jusqu'à présent ?

C'est le moment opportun pour discuter de ces questions. L'Europe a besoin d'une politique économique étrangère. Peut être qu'auparavant on ne voyait pas clairement quelle était l'importance d'avoir une position européenne pour être capable de réussir notre agenda et nos solutions. Aujourd'hui, au lendemain du G20, je crois que c'est clair.

Autre sujet : selon le FT, le  FMI plaiderait pour l'entrée des pays de l'Est dans la zone euro en « fast-track ». Qu'en pensez-vous ?

Ce que je pense sur l'élargissement de la zone euro est très clair depuis longtemps. On a une position claire depuis le début de l'Union économique et monétaire, une position claire sur les critères pour adhérer à l'euro, une position et une régulation très claires de la façon d'évaluer l'accomplissement des critères nécessaires à l'entrée, une responsabilité très claire des pays de l'Union européenne qui ne sont pas encore membres de la zone euro pour se préparer. Et la démonstration depuis l'élargissement en 2004 que chaque fois qu'un pays veut adhérer à la zone euro et réunit toutes les conditions, ce pays est accepté. On a accepté la Slovénie en 2007, Chypre et Malte en 2008, la Slovaquie en 2009 et j'espère bien plus qui viendront. Il y a un accord unanime dans la zone euro depuis toujours sur la nécessité de faire une évaluation sérieuse. Personne ne gagne s'il est obligé de rentrer avant d'être prêt, pour obtenir les bénéfices et ne pas payer un prix. C'est une expérience que nous partageons tous et ça va continuer comme ça.

Les Chinois sont arrivés au G20 avec une proposition de monnaie commune, mondiale, supranationale. Ils veulent « dépolitiser » la monnaie. Qu'en pensez-vous ?

C'est une idée, une analyse, qui a été proposée par le gouverneur de la Banque centrale de Chine, gouverneur Zhou. J'ai eu l'occasion d'échanger des vues avec lui au Sommet du G20. A Londres, on a, pour la première fois depuis longtemps, parlé au maximum, au niveau politique des droits spéciaux de tirages, on a augmenté dans une quantité très grande. Les droits spéciaux de tirage sont un instrument très important, qui sont là depuis le début du fonds monétaire international, ça fait plus de 60 ans, c'est un instrument que l'on va maintenant utiliser de façon plus active, avec ces 250 milliards de dollars en terme de droits spéciaux de tirage. On va voir comment ça marche et je crois que toutes ces idées sur la façon d'avancer vers une organisation plus raisonnable de l'économie globale mérite de l'attention. Mais l'Histoire nous montre que les monnaies de réserves mondiales ne changent pas chaque semaine.

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