Mobilités : comment se préserver des démagogies

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Mathieu Flonneau est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne.
Mathieu Flonneau est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne. (Crédits : DR)
OPINION. Alors que les élections municipales approchent, les candidats rivalisent de propositions en matière de mobilités, un sujet devenu prioritaire en France. Mathieu Flonneau, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne et auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire des mobilités, dénonce le risque d'une surenchère démagogique. Ici, l'auteur choisit d'illustrer son propos en reprenant le cas parisien où la rationalité a d'ores et déjà disparu d'un débat pourtant fondamental... Par Mathieu Flonneau, maître de conférences en histoire contemporaine(*).

Elle court, elle court... elle surfe même, vogue, trotte et vole la pensée magique en matière de déplacements ! Dans le champ politique des mobilités désormais souligné en jaune dans l'arène publique, omniprésent et sensible, la prise de recul est pourtant devenue indispensable.

Y réfléchir, et agir surtout, est trop lourd de conséquences pour abandonner la chose à la communication et au marketing politiques, ce que le micro-cas parisien, voire "grand parisien", quand cette échelle n'est pas oubliée, illustre parfaitement.

Alors que s'ouvre justement à Paris en ce milieu de semaine la 17e conférence internationale de l'association T²M (pour "Transport, traffic & mobility"), qui mobilise environ 150 chercheurs et spécialistes du champ, un regard sur la longue et moyenne durée des mobilités s'impose.

Surtout, c'est un regard venu des sciences humaines et sociales, à l'origine de cette perspective renouvelée sur les déplacements, qui est plus que jamais nécessaire. En effet, l'épaisseur de la notion de mobilité n'est - et c'est un acquis de la connaissance depuis une dizaine d'années - en aucun cas seulement technique.

Situation caricaturale

On découvre alors que la situation caricaturale qui semble opposer nouveau et ancien monde forcément voué à la table rase, ne résiste pas à l'analyse de la matérialité des enjeux, à l'inertie de certains chemins de dépendance qui peuvent conserver une cohérence, à la consistance des distances et des éloignements, bref, au réel. Accessoire pour certains visiblement, la question des coûts cumulés n'est d'ailleurs qu'à peine abordée.

Dès lors, contester le jeu dangereux du « sens de l'histoire » mis en avant par la communication en apesanteur et en apparence « écolo-compatible » de beaucoup de candidats parisiens aux prochaines municipales est un exercice assez facile pour qui n'est pas en responsabilité.

Les questions posées par l'épaisseur sociale, historique, économique politique, environnementale, culturelle, patrimoniale des mobilités ne se règlent pas à grands coups de phrases et slogans « progressistes », ou de destructions d'infrastructures. Idées tellement novatrices au demeurant...

Le boulevard périphérique ? Une victime bien aisée à désigner

Le boulevard périphérique - presque toujours mal nommé - est en la matière une victime bien aisée à désigner, d'autant plus qu'elle n'est pas vue dans sa fonction et encore moins comprise. Longtemps la ville « inclusive », légitimement désirée par tous, a été permise justement par cette voie d'accès à la capitale dont la centralité relève de l'évidence.

Son « anachronisme » supposé - il sert pourtant bien au présent plus d'un million d'usagers quotidiens ! - mérite donc d'être nuancé. Et mille subtilités existent dans les capacités de résilience de la culture routière pleinement reconnue comme inter/multimodale, dont la modernisation est inéluctable mais l'éradication impensable.

Le réseau viaire parisien en est la démonstration : la juxtaposition d'expérimentations brouillonnes, de perturbations de basse intensité, improvisées et festives, additionnées, conduisent à un collapse majeur et à une faillite multiple de l'urbanité dans la Ville Lumière. Les dégradations objectives en termes de civilité, de beauté urbaine, d'environnement, d'efficacité et de patrimoine procèdent de l'évidence.

Par exemple, l'archaïsation des anciennes régulations animant la vie des rues par les contes de fées de l'ubérisation généralisée ou du free floating bientôt envisagé pour le mode aérien - continuons de rêver pour ce qui ne flotte en aucun cas dans l'éther et qui pollue réellement par endroit les trottoirs et le fond de la Seine !... - s'avère une option totalement non-durable et productrice de fragilisations juridiques. Que maintenant, enfin !, les pouvoirs publics agissent comme avec l'appel d'offres sélectif sur les opérateurs de trottinettes électriques est un soulagement, dont les effets sauront bien sûr être appréciés.

Les enjeux de la prochaine élection parisienne

Ceci l'histoire l'apprend, de même que l'irréalisme du « plus d'infras » ou du tout « autonome » demandé par certains, et qui en l'occurrence conduit à un tout dépendant et tracé, est évidemment problématique en démocratie.

Vu sous cet angle sévère et un peu désenchanté, avouons-le, mais aucunement blasé, la prochaine élection parisienne ne saurait être une prime au plus offrant, ou au plus innovant à tout prix. Le régime de « vérité » n'est assurément détenu par personne mais la farce et le carnaval de la circulation parisienne laisse confondu l'observateur forcément passif, ce que même un acteur comique comme Fabrice Luchini relève !... Mieux vaut en rire en effet ; à ceci près que le sujet est sérieux et ne relève plus seulement du concours Lépine.

Les indignations sélectives sont tellement pratiques et confortables et l'on pourrait les résumer ainsi : alors que de toute part l'on touche les limites, la croissance des raccourcis décroissants et démagogiques est illimitée !

Du point de vue d'un humble observateur de long terme au ras du réseau, un défaut préoccupant de contextualisation a par conséquent conduit à la mise en circulation d'analyses déroutantes, incultes et finalement brutales, celles-ci s'avérant bien peu « pascaliennes », au sens où esprit de finesse et esprit de géométrie doivent s'allier afin d'espérer une réelle compréhension des enjeux dont l'espace public est le théâtre.

On objectera le caractère intenable de la situation précédente à l'aune des préoccupations sanitaires et environnementales contemporaines. Nous répondrons avec sagesse que cela reste à voir au vu de l'évaluation réelle de l'agitation et de l'anarchie ordinaires finalement créées.

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(*) Mathieu Flonneau est maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et président de l'association T²M (Mobilities and Materialities Annual Conference 2019).

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Commentaires
a écrit le 25/10/2019 à 10:07 :
La meilleure réponse a l'obligation du déplacement et de rendre inutile un tel déplacement!
a écrit le 18/10/2019 à 14:06 :
Cet article est tellement conceptuel qu'on se demande quand va finir l'introduction pour passer au développement. Malheureusement nous sommes déjà à la conclusion.
Je suis peut-être sot mais je n'ai rien compris....
a écrit le 17/10/2019 à 9:13 :
Il n'y a pas de solution homogène si ce n'est revenir sur des horaires de travail fixe de 8h à 18h et là on pourrait organiser des transports en commun efficaces mais le travail actuel n'est plus du tout comme ça, les horaires deviennent de plus en plus aléatoires, en supermarchés par exemple différents d'une semaine sur l'autre, voir aberrants imposant aux salariés d'utiliser leurs bagnoles et comme ces salariés ont de moins en moins de pouvoir d'achat leurs déplacements pour aller bosser leur coûtent de plus en plus chers.

Du coup de plus en plus nombreux sont ceux qui profitent des vacances pour faire des économies en se déplaçant le moins possible, on est chez les fous.

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