Collectif “Sécurité & Défense“ du Centre d’Etude et de Prospective Stratégique
« Le succès de l'IPO d'Exosens va bien au-delà : il apporte la preuve que le modèle de Teledyne n'est pas spécifique aux Etats-Unis, mais qu'il peut être transposé en Europe pour renforcer la BITD dans les secteurs technologiques qui s'y prêtent, en...
OPINION. La reprise in extremis de Photonis (devenu Exosens) par le fonds HLD puis le doublement en trois ans seulement de son chiffre d'affaires et, enfin, son entrée en bourse est un véritable cas d'école en France. Ce succès est également la preuve que le modèle Teledyne n'est pas spécifique aux Etats-Unis, mais qu'il peut être transposé en Europe. Par un Collectif « Sécurité & Défense » du Centre d’Étude et de Prospective Stratégique (CEPS*).
En juin 2020, nous écrivions dans ces mêmes colonnes « Photonis et la BITD : État-pompier ou État-stratège ? » (1). L'État était alors confronté à un dilemme quant au devenir industriel de Photonis, société de technologies sensibles pour la défense, seul acteur "ITAR-free" - c'est-à-dire non soumis aux diverses restrictions américaines techniques et commerciales - parmi les trois acteurs mondiaux de la vision nocturne. Mise en vente par son actionnaire, cette ETI basée à Mérignac, dont le chiffre d'affaires s'élevait à 140 millions d'euros, était depuis février 2020 en passe d'être absorbée par l'américain Teledyne pour un montant de 510 millions d'euros.
A la recherche d'une troisième voie
La déclaration de l'état d'urgence sanitaire Covid-19 en mars 2020 eut comme effet de suspendre de multiples procédures administratives, dont l'approbation par l'État des investissements étrangers en France (IEF). Sa prorogation jusqu'à l'automne donnait au gouvernement le répit nécessaire pour rechercher une solution industrielle nationale pour la reprise de Photonis. Les groupes Thales et Safran, sollicités en priorité, n'avaient cependant pas donné suite, l'intégration verticale de leurs fournisseurs dans les composants n'étant plus compatible avec leur stratégie de maîtres d'œuvre systémiers et de grands équipementiers.
C'est ainsi que la Direction générale de l'armement (DGA) et Bercy, qui instruisent les dossiers IEF, ont été amenés à l'automne 2020 à prendre en considération une « troisième voie » qu'à l'époque nous avions baptisée « modèle L3 », du nom du premier groupe industriel à l'avoir mis en œuvre avec succès aux Etats-Unis.
De quoi s'agit-il ? Rien moins que de la consolidation sectorielle de la BITD par la constitution d'un portefeuille transverse et dual de sociétés d'un même domaine technologique. Nous en avions amplement décrit et documenté les mécanismes de création de valeur substantielle, parfois supérieure à celle des grands groupes systémiers. La réussite de ce type de consolidation industrielle dite « horizontale » nécessite le soutien financier de fonds d'investissement déterminés à accompagner une stratégie sectorielle de forte croissance, par de multiples acquisitions de sociétés jusqu'à atteindre la taille critique pour l'introduction en bourse du groupe dont ils ont été l'instrument de la création. Ironiquement, Teledyne est l'illustration-même du modèle, avec 63 acquisitions à son actif avant de se porter acquéreur de Photonis.
L'État éclairé
Cette approche industrielle, nouvelle en France, apportait une solution industrielle, sous réserve d'être transposable avec le même succès qu'aux Etats-Unis. Les ministères des Armées et de l'Économie et des Finances en ont pris toute la mesure, confortés de savoir que certains fonds d'investissement nationaux ou européens étaient motivés pour tenter cette sorte de « build-up » d'un type particulier, sous réserve de ne pas être en concurrence avec des acteurs étrangers pour la reprise de Photonis.
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Le 18 décembre 2020, le ministère des Armées publiait un communiqué écartant définitivement l'offre de Teledyne, invoquant la « volonté de protection des intérêts stratégiques de la France, dont Photonis fait partie, tout en assurant la pérennité de cette entreprise d'excellence », et affirmant dans le même communiqué « travailler avec des acteurs industriels et financiers français à une solution de reprise ». Début février 2021, le fonds européen HLD se portait acquéreur de Photonis pour 370 millions d'euros et entamait la consolidation industrielle horizontale, nationale et internationale, dans le domaine de la photodétection élargie.
Dualité renforcée
Le premier objectif de cette stratégie de croissance est d'étendre les activités de Photonis à des domaines connexes, hors militaires, et de conforter le caractère dual des technologies rassemblées au sein du même portefeuille. Les acteurs industriels comme étatiques de la défense sont unanimes : il est essentiel pour sa robustesse et sa pérennité que la BITD technologique soit duale. Photonis a conjugué cet élargissement à des technologies connexes avec l'internationalisation de son assise industrielle par des acquisitions « à la Teledyne », c'est-à-dire au pas de charge : pas moins de six acquisitions entre 2021 et 2024, tant en Europe qu'en Amérique du Nord. Toutes des technologies duales par nature.
En 2024, Photonis change de nom pour donner naissance au groupe Exosens, un leader de classe mondiale de la détection multi-technologies dans les domaines industriel, militaire, scientifique, nucléaire. Accolées au sein d'un portefeuille de technologies plutôt qu'intégrées verticalement, ces entités préservent toute leur capacité d'innovation : à titre d'exemple, lors du récent salon d'Eurosatory, Exosens a lancé un détecteur de lumière de 5ème Génération aux performance surprenantes.
Croissance organique et exportation
La guerre en Ukraine survient pendant ce déploiement industriel et technologique. Son impact a été quasi immédiat, la vision nocturne étant essentielle pour les engagements au sol. Les commandes de Photonis croissent de 20 % en 2022, puis de 35 % en 2023, soutenues par un doublement de la cadence de production. Photonis équipe aujourd'hui plus de 90% des forces armées européennes, en toute liberté de mouvement ("ITAR-free"). Innovation, production, exportation : Photonis est ainsi au rendez-vous des trois axes d'efforts prônés par le ministre des Armées pour la montée en puissance de l'économie de guerre.
En 2023 son chiffre d'affaires atteint 319 millions d'euros, soit un doublement par rapport à 2021, année de sa reprise par le fonds français HLD. Une telle croissance, soutenue, durable et rentable, combinée à la pertinence de son positionnement technologique, rend Photonis pleinement éligible à une introduction en bourse (IPO), point d'orgue du « modèle L3 ».
L'entrée en bourse
Début 2024, les planètes pour l'IPO sont alignées :
très forte valorisation de l'entreprise du fait de sa remarquable performance économique et technologique, et des projections d'activité en croissance soutenue,
fonds d'investissement catalyseur de l'impulsion initiale - que ses prédécesseurs n'avaient pas su donner - aujourd'hui prêt à transférer aux marchés, pour partie, le financement des nouveaux chapitres de développement,
l'État partie prenante de l'opération, représentative de cette nouvelle approche de financement de la BITD pour peu que soient mises en place les protections usuelles des sociétés cotées de technologies sensibles, doublées de la participation d'un investisseur de référence, Bpifrance, à hauteur de 4,5%.
Le 3 juin 2024, l'IPO du groupe Photonis, rebaptisé Exosens, est lancée sur la base d'une valorisation de 1 milliard d'euros. Dès le 5 juin, « compte-tenu de la forte demande des investisseurs dans le cadre du placement, Exosens annonce augmenter la taille de l'offre dans le cadre de son introduction en bourse à 350 millions d'euros contre 300 millions d'euros » ...
« Proof of Concept »
Le succès de l'IPO d'Exosens, salué par la communauté financière, va bien au-delà : il apporte la preuve que le modèle de Teledyne n'est pas spécifique aux Etats-Unis, mais qu'il peut être transposé en Europe pour renforcer la BITD dans les secteurs technologiques qui s'y prêtent, en l'occurrence la détection/amplification multi-domaines. D'autres secteurs sont tout aussi pertinents, et il est légitime de les prendre en considération : l'intégration verticale n'est plus la seule voie de consolidation.
Certes dans le cas d'Exosens, le facteur Ukraine aura joué un rôle déterminant. Mais en fait, cela renforce le bien-fondé du modèle : une société de la BITD, largement duale, positionnée sur diverses technologies et divers marchés, maximise ses chances de capturer les opportunités de croissance lorsqu'elles adviennent. A l'inverse, une société cantonnée au seul domaine militaire et abonnée aux financements étatiques a peu de chance de bénéficier de tels potentiels de croissance.
La conclusion de notre tribune de 2020 en faveur d'une solution de type L3 pour Photonis était reprise de Théodore Roosevelt : « C'est dur de ne pas réussir, mais c'est bien pire de ne pas avoir essayé de réussir ». Elle prend aujourd'hui toute sa dimension, grâce aux acteurs industriels, financiers, institutionnels et étatiques, qui ont essayé ensemble et qui ont réussi grâce à la contribution de chacun.
Le CEPS est une ONG internationale reconnue auprès de la Commission européenne. Il organise chaque année les "Conversations de Gouvieux" en liaison avec l'état-major des armées. La 14ème édition « Comment répondre de manière cohérente au retour de la guerre en Europe ? » se tiendra le 16 septembre au Sénat.
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