Banques centrales : de l'indépendance apaisée au tumulte de la crise...

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John Taylor / DR
John Taylor / DR
Les années 1990 sont le moment d'un mouvement mondial qui fait accéder nombre de banques centrales à l'indépendance. Pourquoi ? Plusieurs raisons, dont une que l'actualité remet sur la sellette.

Les années 80 et 90 voient se dissiper une incompréhension plus que séculaire entre le monde universitaire et celui des banquiers. Certes, Ricardo avait la double casquette. Mais, dans la suite, les deux mondes communiquent mal. Par exemple Walter Bagehot, un des commentateurs influents de la politique de la Banque d'Angleterre à la fin du 19ème, n'était nullement économiste. Plus récemment, la recommandation de Milton Friedman, que la Banque fédérale contrôle la masse monétaire, recevra un accueil poli et sceptique, le même qu'avait reçu, au début du 20ième siècle, Irving Fisher pour une proposition quelque peu analogue.

Le vecteur de la grande réconciliation des années 90 est la « règle de Taylor » du nom de l'économiste de Stanford qui l'a proposée. Elle organise le rôle de la banque centrale autour du contrôle des taux d'intérêt nominaux : une formule simple indique comment durcir la réaction face à l'accroissement d'inflation, même si elle reste vague sur le ciblage de l'inflation, et comment l'assouplir si l'activité économique se réduit.

La proposition s'appuie initialement sur une analyse empirique, susceptible de rencontrer l'intuition des banquiers centraux : ce sera le cas. Elle pacifie aussi les relations entre économistes de sensibilité opposées, en évitant les sujets difficiles, la relation monnaie finance, ou ceux qui fâchent. Ultime bénédiction, elle trouvera un relai théorique qui la fait dériver de considérations sophistiquées sur les anticipations. Voilà donc banquiers centraux et universitaires de (presque) tous bords apparemment réconciliés. Corollaire : le rôle de la Banque centrale version « règle de Taylor », certes toujours important, est en quelque sorte technique. Et comment la confier à un Gouvernement si prompt à céder aux pressions ! Que les banques centrales prennent donc leur indépendance...

Mais voilà l'indépendance acquise, la période change. Dans le tumulte de la crise, le bon temps de la règle de Taylor est révolu. C'est le moment du « quantitative easing », aux Etats Unis et en Europe de la prise de liberté avec le mandat, dans les deux cas avec un acquiescement explicite ou implicite du politique. Mais les interactions entre marchés financiers et monétaire qui reviennent au centre de l'actualité, relativisent, c'est un euphémisme, la règle de Taylor. Et une politique monétaire à grand rayon d'action cesse d'être neutre, avec par exemple, des effets significatifs sur la redistribution du revenu. Voilà donc la Banque Centrale indépendante, mais au centre d'un territoire très élargi et avec un mandat devenu vague.

Les mauvais esprits noteront qu'un des piliers de l'argumentaire antérieur pour l'indépendance s'est délité. Ce qui irritera sans doute les bons esprits, qui tendent à voir dans l'invocation de la démocratie une lubie des empêcheurs de gérer en rond.

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* Roger Guesnerie, président de PSE-Ecole d'économie de Paris. Titulaire au Collège de France de la chaire intitulée théorie économique et organisation sociale

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Commentaires
a écrit le 12/12/2012 à 12:43 :
Il faudrait déjà se mettre d'accord sur la méthode de calcul de l'inflation avant de jouer sur les taux, car ces dernières années on a vu manipulation sur manipulation pour abaisser fictivement l'inflation et ainsi faire gober au peuple l'énorme inflation monétaire générée pour sauver les profits des banquiers, on se serait cru dans des pays bananiers.
Dans le futur, peut-être qu'il n'y aura plus de taux, les banques centrales n'auront comme objectif que d'émettre un revenu universel qui lui sera modifié chaque année en fonction de l'inflation générée( la seule et unique manière de création de masse monétaire intelligente), on ne prêtera plus aux riches et ceux qui ont le moyens d'emprunter( et donc de stocker) mais on donnera le même appoint à tous qui eux consommeront ou épargneront directement selon ce qu'ils possèdent déjà, on aura ainsi coupé le lien direct et incestueux banque centrale et banque traditionnelle et la circulation de la masse monétaire sera plus efficiente, on aura plus cette absurdité de prêter de l'argent aux banques qui vont le stocker au lieu de le prêter dans l'économie réelle.
a écrit le 10/12/2012 à 23:34 :
La Tribune est un excellent journal et il n?y aucune raison d?infliger aux lecteurs un article de ce genre. L?indépendance des banques centrales n?a rien à voir avec leur capacité de fixer le taux d?intérêt au moyen de la Règle de Taylor ce qui est un aspect secondaire.
La hausse du taux directeur limite le montant de crédit et tarit l?investissement. Mais la baisse des taux, comme c?est le cas actuellement, ne signifie pas une hausse de l?investissement sauf lorsqu?on se situe dans une situation d?équilibre de plein emploi. Avec une corde ont peut ramener une pierre vers soi mais on ne peut pas la repousser. Avec une hausse des taux d?intérêt on peut « refroidir » l?économie mais il est faux de dire qu?on la « réchauffe » en baissant les taux.
La dite indépendance n?est que l?interdiction faite aux Banques centrales d?acheter de la dette publique ce qui revient à ôter à celui-ci le droit de battre monnaie pour la plus grande réjouissance des banques privés.
a écrit le 10/12/2012 à 22:12 :
Avant que les banques centrales ne soient indépendantes, il y avait des garde-fous (bien nommés) pour nous protéger des politiciens : l'étalon-or puis l'étalon-dollar. Désormais, les monnaies flottent librement. il serait suicidaire de redonner le contrôle des banques centrales et de la monnaie aux politiciens car les marchés sanctionneraient immédiatement ce choix. Il ne faut pas pervertir le raisonnement avec l'illusion des QE ou OMT, qui ont une caractéristique commune essentielle : à la fin, nous ne serons pas (tous) morts et les survivants devront rembourser, quoi qu'il arrive.
a écrit le 10/12/2012 à 16:58 :
Si j'ai bien compris, je fais partie des mauvais esprits. Mr Guesnerie, votre contribution est difficile à comprendre...et puis dans les années 80 les banques centrales des 3 premières économies de l'époque , la fed, la boJ et la buba étaient indépendantes. Uniquement la Bank of England est devenue indépendante en 1997. Comme d'habitude, la France se rangait parmi les mauvais élèves avec une bdf dépendante sous la tutelle du premier ministre. Donc, la bdf est devenu indépendante à travers la BCE, mais ceci est "logique" car la buba était indépendente. Pouvez-vous expliquer ce mouvement" mondial" vers l'indépendance? Je suis perdu dans votre monde. Par contre, votre contribution sur les mandats "diversifiés" des banques centrale est intéressante, mais vous n'allez pas loin dans vos réflexions. Le terrain est vague, et le QE mène au bord du fiscal cliff...Saluons plutôt le travail de la BCE qui se trouve tout de même sur un territoire trop large. Réduisons-le: et ceci d'urgence.

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