Cinq ans après Lehman, le renforcement des banques reste une chimère

Cinq ans après l'éclatement de la crise financière, la régulation des banques est de retour sur le tapis. Car la complexité, pour ne pas dire l'opacité, du monde financier fait obstacle à sa compréhension et à l'action publique. François Leclerc est l'auteur de "La crise n'est pas une fatalité".

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François Leclerc. | DR
François Leclerc. | DR (Crédits : DR)

Comment fêter dignement le 5e anniversaire de l'effondrement de Lehman Brothers ? L'actualité s'en charge à sa manière, avec l'accomplissement du désendettement des banques et leur renforcement, réclamés instamment à la fois aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans la zone euro.

Pour le coup, les États se sentent moins seuls. Prioritaire, le désendettement de ces derniers avait largement escamoté le fait que le système financier ne soit pas tiré d'affaire en dépit de toutes les aides publiques dont il a bénéficié.

Non pas seulement parce que sa régulation - quoi que l'on puisse penser de sa conception et de la portée effective de ses mesures - est loin d'être achevée, mais parce que les banques prennent leur temps pour se refaire une santé, alors qu'une nouvelle bulle financière se développe, alimentée par les largesses des banques centrales.

La complexité du monde financier fait obstacle à sa compréhension et à l'action

L'affaire s'est une fois de plus engagée dans le désordre, à l'image d'un monde financier hétérogène des deux côtés de l'Atlantique, faisant de l'adoption de règles communes un des actuels casse-tête.

Un autre de ces casse-tête étant le besoin de sonder le bilan des banques, exercice auquel s'essayent les banques centrales, les agences de notation et les analystes financiers, mettant ainsi en évidence l'opacité qui y règne et la complaisance présumée de leur présentation. La complexité du monde financier fait obstacle à sa compréhension et à l'action.

Or, établir un état des lieux crédible est devenu une priorité, après que des stress tests successifs se sont révélés ne pas être vraiment des stress tests... Et il reste à définir les objectifs à atteindre afin que les banques soient réputées solides. Autant le reconnaître également, ce n'est pas plus simple !

À quels indicateurs se vouer quand aucun ne reflète avec certitude le risque encouru par les banques ? Les travaux du Comité de Bâle ont connu une brusque inflexion lorsque celui-ci a ajouté à ses ratios de fonds propres et de liquidités le tout simple effet levier, rapport entre les actifs au nominal et fonds propres.

Des indicateurs qui demeurent inefficaces

Son indicateur résultant d'un calcul reposant sur la valeur à risque (VaR) avait perdu beaucoup de sa crédibilité après que la Banque des règlements internationaux (BRI) a mis en évidence les écarts importants de valorisation selon les banques entre actifs identiques, accréditant la suspicion d'un camouflage des pertes. Puis il est apparu qu'aucun des indicateurs destinés à faire loi ne pouvait prétendre jouer efficacement son rôle préventif, et que leur combinaison avait toutes les chances de noyer le poisson...

Dernière critique : l'adoption par le Comité de Bâle d'un ratio d'effet de levier de 3% signifie qu'une banque pourra supporter une perte de 3 % sur l'ensemble de ses actifs ; pourquoi pas davantage, vu l'impossibilité avérée de déterminer le risque effectif ?

Supposant la question résolue, comment les banques vont-elles procéder pour se mettre d'équerre avec la règlementation ? Il a été suffisamment souligné qu'elles accordaient la priorité à la réduction de la taille de leur bilan. Les unes vendent des activités ou des actifs, les autres s'essayent à la relance de la titrisation, comme vient de le faire BNP Paribas, ou diminuent la taille de leur portefeuille de prêts aux entreprises en Europe, un secteur où elles jouent un rôle essentiel contrairement aux États-Unis.

 

En se renforçant à leur manière, les banques font donc obstacle à la relance économique qui est recherchée pour aider les États à se désendetter. Elles apportent leur contribution à la poursuite d'une crise désormais décrite comme allant durer une décennie (ce qui signifie que l'on n'en voit pas le bout).

Benoîtement, certains en viennent à préconiser que la régulation soit contracyclique, ce qui revient à proposer son durcissement quand tout va bien et son assouplissement quand tout va mal ! D'autres ne le disent pas mais mettent le principe en pratique.

La régulation bancaire est mise en défaut avant même d'avoir été finalisée

Réduire la taille du bilan ayant ses limites, le renforcement des fonds propres ne peut être éludé, ce qui déplace le problème vers un autre sujet d'importance : quels produits financiers sont éligibles à ce statut de fonds propres ?

Un nouveau marché est à ce propos en train de naître, celui des obligations contingentes convertibles, plus communément désigné CoCos. Ces titres obligataires sont appelés à être automatiquement transformés en actions en fonction d'un évènement prédéterminé lors de leur émission, par exemple le franchissement du seuil du ratio mesurant les fonds propres valorisés, dont on connaît désormais pourtant les limites...

Autant pointer tout de suite le paradoxe : l'objectif poursuivi est de renforcer les banques... en accroissant leur endettement ! L'attitude des investisseurs potentiels dans ce nouveau produit - attirés, espère-t-on, par des rendements élevés - reste toutefois une parfaite inconnue, surtout lorsque la banque dans laquelle ils auront placé leurs capitaux approchera de la zone des dangers, avec comme seule perspective de se retrouver actionnaire d'une banque en déroute.

 

La parade qui a été trouvée est de préconiser qu'ils soient beaucoup à être dans ce cas, ce qui permettra une importante augmentation des fonds propres et sauvera tout à la fois la banque et leur investissement ! Il ne reste plus qu'à le concrétiser. Que ne faut-il pas faire, peut-on observer, pour ne pas procéder directement par augmentation de capital et diluer les actionnaires actuels alors que les rendements sont en forte baisse !

La conception même de la régulation bancaire est mise en défaut avant même d'avoir été finalisée et encore moins mise en œuvre. Il pourrait en être dit autant des différentes formules de séparation (ou non) de leurs activités (Volcker, Vickers et Liikanen, du nom de leurs auteurs).

Les autorités américaines voudraient dynamiser l'application de la première ; les dirigeants européens préfèrent pour leur part mettre l'accent sur le renforcement des banques en confiant à la BCE la tâche d'y voir clair dans leurs bilans, tout en persistant dans leur désaccord à propos de la désignation de l'autorité chargée de suivre ensuite le processus de renforcement.

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* Ancien conseiller au développement de l'agence France Presse, François Leclerc tient la chronique de « L'actualité de demain » sur le blog de Paul Jorion. Il est l'auteur de La crise n'est pas une fatalité (éditions Osez la République sociale !, 2013, 280 p., 13 euros)

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Commentaires 15
à écrit le 27/09/2013 à 7:49
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Sur le même thème, à voir sur ARTE+7 le remarquable documentaire sur Goldman Sachs http://www.arte.tv/guide/fr/045773-000/goldman-sachs?autoplay=1

à écrit le 27/09/2013 à 7:37
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En regardant le problème de manière globale: sachant que la dette globale croit toujours plus et que les capacités de remboursement diminuent, le système ne peut perdurer. Mais comme les banques prêtent de l'argent qui n'existe pas, elles ont donc év...

à écrit le 26/09/2013 à 22:57
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je suis consterné a la lecture de cet article. le capitalisme n'a plus pour l'instant d'adversaire, il ne sent plus sa force, il enté par la toute puissance. sa régulation est vaine. Il faut recréer une opposition idéologique et un rapport de force ...

à écrit le 26/09/2013 à 19:20
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5 ans après Lehman, certains continuent à ne pas voir que les dettes souveraines sont LE problème..heureusement, nos banquiers, avec l'expérience grecque, l'ont bien compris. Pour mémoire, sur les cinq derniers exercices, BNPP et GLE ont toujours été...

le 26/09/2013 à 20:02
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Les aveugles sont ceux qui ne voient pas ce que les banques ont réussi à refiler aux états .. Lesquels états l'ont accepté en pleine connaissance de cause, du fait des liens de consanguinité entre finance et politique ...

à écrit le 26/09/2013 à 18:26
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Il ne faut pas renforcer les banques : il faut les rendre suffisamment petites pour que la faillite d'une ou de plusieurs d'entre elles ne mettent pas le système bancaire en danger. Combien de fois faudra-t-il le répéter ?

le 26/09/2013 à 20:05
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Il fallait le faire en 2008 quand elles étaient au bord du krach : là c'est trop tard... avant la prochaine catastrophe... D'où l'arrogance et la suffisance des banquiers ( quand je dis "banquier", je parle des dirigeants pas des petits employés de b...

à écrit le 26/09/2013 à 16:20
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Chimere est trop fort. Les banques d'aujourd'hui ne sont ce que l'on imaginait qu'elle serait en 2009 dans le meme temps ells ne sont plus ce qu'elles etaient. Que l'on parle de renforcement ou regulation le pb est le meme, le rapport de force entre ...

le 26/09/2013 à 16:40
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Mieux qu'un "repositionnement". Une communalisation. Car si l'on regarde la situation évolutive de l'outil appelé "argent" dans le monde, les banques ont bien récupéré cet outil et nous ont donc tous pris en otage. Ce pouvoir exorbitant a simplement ...

le 26/09/2013 à 19:12
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Ouais pas sur que le fait de changer de capitaine ou d'en mettre 3 changera les choses. Par ailleurs si les banques sont devenues ce qu'elles sont c'est aussi parce que cela a ete profitable sauf a mettre en avant la theorie du grand complot.

le 26/09/2013 à 20:08
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Le meilleur moyen de tuer le débat, c'est de traiter son interlocuteur de théoricien du " grand complot", enfin ça c'est à la télé, car sur internet ça ne marche pas du tout, hé hé hé..

à écrit le 26/09/2013 à 15:32
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http://investir.ch/2013/09/26/france-risque-systemique-evalue-a-360-milliards-de-suisse-100-milliards-de-recherche/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=france-risque-systemique-evalue-a-360-milliards-de-suisse-100-milliards-de-recherche

le 26/09/2013 à 16:08
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Moui. Déjà, d'office, vu l'état lamentable de la GB, un coût un tiers inférieur est impossible. Quelqu'un a-t'il, par ailleurs, fait le cumul..?? Hé bien si vous le faites, vous constaterez qu'il est bien inférieur au montant de la dette totale (priv...

à écrit le 26/09/2013 à 14:59
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Sinon, ne pas avoir compris en 2009, que Lordon a démontré que toute régulation est, de facto, impossible, me surprend un peu beaucoup... Salutations de ma part au gourou, néanmoins.

le 26/09/2013 à 20:09
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C'est pas réguler le casino qu'il faut faire, c'est le démanteler ...

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