Repenser les institutions internationales

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Pascal Lamy, ex directeur général de l'Organisation mondiale du commerce
Pascal Lamy, ex directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (Crédits : © 2010 Thomson Reuters)
Les grandes institutions internationales, telles que l'ONU, ont perdu beaucoup de légitimité. Leur gouvernance doit être révisée de fond en comble. Par Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC et et Ian Goldin, directeur de l'Oxford Martin school

À l'époque où furent instaurées les Nations Unies et les institutions de Bretton Woods, il y a presque soixante-dix ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le pouvoir économique et politique était concentré entre les mains d'une poignée d'États « victorieux, » ce qui facilitait relativement l'obtention d'un consensus sur la manière de restaurer l'ordre international. Depuis, en revanche, l'exercice de la gouvernance globale s'est peu à peu complexifié, entravant le progrès dans un certain nombre de domaines constitutifs de préoccupations mondiales.

Un amalgame et inefficace de mandats enchevêtrés

Non seulement plus de 190 pays appartiennent désormais Nations Unies, mais les institutions internationales publiquement financées se sont par ailleurs multipliées, l'ensemble des institutions multilatérales ayant perduré depuis la Seconde Guerre mondiale. Il en résulte un amalgame inefficace et confus de mandats enchevêtrés.

Dans le même temps, plusieurs pans significatifs du système international souffrent d'un manque de financement nécessaire à l'accomplissement de progrès tangibles dans un certain nombre de domaines critiques - difficulté vouée à s'empirer à mesure du renforcement des besoins et des attentes d'une population mondiale toujours plus nombreuse. Dans ce contexte, la réalisation d'avancées sur des problématiques globales telles que le changement climatique, la cybercriminalité, les inégalités de revenu, ou encore le poids chronique des maladies, ne cesse de nous échapper.

Une moindre légitimité

Les efforts fournis par les nombreux organes à financement public engendrent bien évidemment un impact positif réel et durable autour du monde. Un certain nombre d'institutions internationales ont en effet mené plusieurs percées dans de nombreux domaines tels que la santé, la finance, l'économie, les droits de l'homme et le maintien de la paix. Il n'en demeure pas moins que ces institutions sont largement perçues comme inaccessibles, inefficaces et opaques, ce qui conduit les différents gouvernements nationaux à bien peu s'en préoccuper. Or, à mesure que s'érodent leur légitimité et leur financement, il en va de même de leur efficacité.

Plusieurs mécanismes pour réformer

La possibilité de faire face aux défis du XXIe siècle exigera une révision intégrale et un renouvellement de ces institutions internationales. Dans son rapport intitulé Now for the Long Term, la Commission Oxford Martin pour les générations futures - groupe de décideurs et de spécialistes expérimentés (auquel nous avons la chance d'appartenir) réunis afin de contribuer à formuler des réponses aux défis planétaires - propose plusieurs mécanismes en appui de cette démarche.

Des clauses d'extinction

Le fait, par exemple, d'intégrer un certain nombre de clauses d'extinction aux structures de gouvernance attachées aux institutions internationales publiquement financées permettrait de procéder régulièrement à l'examen de la performance et des objectifs de chaque organisation. Les institutions ayant accompli leur mandat ou démontré une incapacité à répondre efficacement aux besoins changeants pourraient ainsi se retirer, et leurs ressources être redirigées vers des activités plus productives.

Accroître la représentation des économies émergentes

Afin d'échapper à un tel destin, il appartient aux institutions existantes de s'adapter à l'évolution des dynamiques de pouvoir autour du monde. Il s'agirait à cet égard d'accroître non seulement la représentation d'économies émergentes majeures telles que la Chine, l'Inde et le Brésil, mais également celle de pays comme le Nigeria et l'Indonésie, qui hébergent ensemble une population de plus de 400 millions d'individus.

Un processus de décisions chaotique, et bien souvent improductif

Affaires internationales et organisations mondiales opèrent aujourd'hui principalement dans le cadre d'arrangements qui remontent au milieu du XXe siècle, ce qui aboutit à deux défaillances sérieuses. Tout d'abord, malgré un poids de plus en plus restreint, plusieurs États conservent un pouvoir disproportionné. Deuxièmement, le processus décisionnel mondial implique désormais l'intervention de pays quatre fois plus nombreux qu'ils ne l'étaient aux premières heures de l'après-guerre, sans oublier la présence d'une pléthore d'organisations non gouvernementales et autres groupes de la société civile, ce qui confère au processus son caractère chaotique - et bien souvent improductif.

Des coalition d'États motivés, plutôt que des comités d'experts

Face à un ensemble de problématiques mondiales de plus en plus complexes et interconnectées, il est nécessaire que le processus décisionnel international soit le plus harmonisé et le plus efficace possible. Chaque fois que les divers comités se réunissent de manière parallèle, les États bénéficiant des plus larges équipes d'experts dominent les procédures, excluant ainsi la plupart des pays des décisions clés, et empêchant tout dialogue véritable.

Dans le souci d'une meilleure productivité des négociations internationales, l'Oxford Martin Commission préconise la création de coalitions d'États motivés, auxquels se joindraient d'autres acteurs tels que municipalités et entreprises. À mesure de l'amélioration des résultats, la légitimité des organes internationaux se trouverait consolidée, ce qui encouragerait progressivement les États à leur déléguer certains pouvoirs.

Des plate-formes, sur la base du volontariat

Cette commission propose par ailleurs l'instauration de plate-formes volontaires destinées à faciliter l'élaboration de traités mondiaux dans un certain nombre de domaines clés. La mise en place d'une démarche d'échange en matière de fiscalité et de réglementation permettrait par exemple aux États de lutter contre l'évasion fiscale et d'harmoniser l'impôt sur les sociétés, tout en promouvant l'échange d'informations et la coopération. De même, la création d'une plate-forme de partage des données autour de la cybersécurité pourrait s'avérer vitale dans la compréhension, la prévention et la réponse aux cyberattaques.

Collaborations Auto-entreprises

Tandis que les États apprendraient à collaborer les uns avec les autres, ainsi qu'auprès d'autres acteurs tels qu'entreprises et groupes de la société civile, la confiance pourrait être restaurée à l'endroit du plein potentiel attaché à la coopération internationale. Dans un tel environnement, il serait considérablement plus aisé de surmonter les impasses associées à certaines problématiques mondiales urgentes qu'il ne l'est aujourd'hui devenu au sein d'une atmosphère de désillusion et de méfiance.

Des changements progressifs

La réalité veut qu'interconnexion s'accompagne d'interdépendance. Afin de préserver le bien commun à l'échelle planétaire, il est nécessaire que les dirigeants mondiaux privilégient l'élaboration de solutions conjointes, de la manière la plus inclusive et la plus efficace possible - démarche qui ne saurait aboutir qu'au travers des différentes institutions internationales. Un manquement à cette nécessité reviendrait à menacer les immenses progrès facilités ces dernières décennies par la mondialisation.

Les changements nécessaires ne sauraient s'opérer du jour au lendemain. À condition que les gouvernements, les entreprises et la société civile œuvrent main dans la main, ces changements appartiennent néanmoins au domaine du possible - telle la promesse d'un avenir plus viable, plus inclusif et plus prospère pour tous.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Pascal Lamy, ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, préside la Commission Oxford Martin pour les générations futures. Ian Goldin est directeur de l'Oxford Martin School de l'Université d'Oxford, et vice-président de la Commission Oxford Martin pour les générations futures.
© Project Syndicate 1995-2013

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Commentaires
a écrit le 20/11/2013 à 9:30 :
Fabuleux : après avoir raté sa sortie de l'OMC où le cycle de Doha est en panne, Lamy se permet de donner des leçons...
a écrit le 19/11/2013 à 12:18 :
Ces personnes payées par l'impôt des autres devraient commencer par en payer !
"Niche fiscale" pour tous ces fonctionnaires internationaux (FMI, Europe, ...)
a écrit le 19/11/2013 à 9:51 :
On vient de voir "l'efficacité" de ces institutions lors du typhon aux Philippines ! PAS UN SEUL décideur n'a eu l'idée de pré-positionner des containers lestés dans des endroits stratégiques avec le minimum vital (eau, vivres, médocs) ; Pourtant, c'est ce que fait N'IMPORTE QUELLE mère de famille (même illettrée) quand on lui annonce l'imminence d'un cyclone !
Arrêtons de payer (grassement) TOUS CES DIRIGEANTS INTERNATIONAUX INCOMPéTENTS
Réponse de le 19/11/2013 à 10:59 :
Bien dit ! Le monde peut bien se passer de certains organismes qui sèment la zizanie plutôt que le progrès
a écrit le 18/11/2013 à 19:29 :
Il oublie juste que c est le peuple qui décide et a mon avis les prochaines européennes vont être un réponse a cet énarque qui milite pour une chose qui ne peux exister . La libre circulation dans des économies , des modes de vies et des fonctionnent trop éloigné conduit a des désastre locaux comme en Afrique ou chez nous avec la Chine Revenons a des frontières et des échanges donnant. Donnant
a écrit le 18/11/2013 à 19:14 :
Cette réflexion est pertinente et valable pour nos institutions européennes
a écrit le 18/11/2013 à 19:01 :
Oui et alors, ça veut dire qu'il faut une nouvelle guerre, avec de nouveaux gagnants ? Quand va t on se mettre à privilégier l'écoute de l'autre sur ses propres intérêts ? C'est cela la question essentielle. Sans une éthique de justice internationale on y est encore pour longtemps, dans la gadoue..
a écrit le 18/11/2013 à 17:46 :
Tribune de Maurice Allais, parue dans l'hebdomadaire Marianne du 5 au 11 décembre 2009.

Le fondement de la crise: L'organisation du commerce mondial
La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme », dénonciation absurde à chaque fois qu'elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d'être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j'ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années» (1). Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l'actuelle crise: l'organisation du commerce mondial, qu'il faut réformer profondément, et prioritairement à l'autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.
Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l'économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes: il en existe certains de néfastes, tandis que d'autres sont entièrement justifiés.

Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n'est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C'est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d'avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c'est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l'Europe. Il suffit au lecteur de s'interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres - si ce n'est des écarts plus importants encore - pour constater que la concurrence n'est pas viable dans la grande majorité des cas. Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d'œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

Il faut délocaliser Pascal Lamy !
Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m'apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d'aggravation de la situation sociale. A ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d'un contresens incroyable. Tout comme le fait d'attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l'ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l'arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. Comme je l'ai précédemment indiqué, nous faisons face à une ignorance criminelle. Que le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ait déclaré: « Aujourd'hui, les leaders du G20 ont clairement indiqué ce qu'ils attendent du cycle de Doha : une conclusion en 2010 », et qu'il ait demandé une accélération de ce processus de libéralisation m'apparaît une méprise monumentale. Je la qualifierais même de monstrueuse. Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu'un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante: il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage!

Plus concrètement, les règles à dégager sont d'une simplicité folle : du chômage résultent des délocalisations elles- mêmes dues aux trop grandes différences de salaires ... A partir de ce constat, ce qu'il faut entreprendre en devient tellement évident! il est indispensable de rétablir une légitime protection. Depuis plus de dix ans, j'ai proposé de recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales» serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus à certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d'une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.
a écrit le 18/11/2013 à 17:05 :
C'est la mondialisation qui décrédibilise les organisations antérieures, et le fait de faire de grand congloméra de pays comme "l'Europe", sabote leur futur!
a écrit le 18/11/2013 à 17:01 :
J'ai une bien meilleure place pour ce LAMY qui est loin d'en être un! Son seul souci une place ou mieux une cure comme sous l 'Ancien Régime où on s'engraisse sans rien faire.et en évitant soigneusement le suffrage universel. Que sa tête roule finisse par rouler au fond d'un panier!

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