Juncker... et après ?

 |   |  1367  mots
(Crédits : DR)
Faire face aux eurosceptiques, trouver les moyens de relancer la croissance, et faire avancer le dossier du marché financier unique européen, voilà trois objectifs pour le nouveau président de la commission européenne. par Howard Davies, professeur à Sciences Po Paris

 L'Union européenne semble uniquement capable de se concentrer sur un seul problème à la fois. La question soulevée cet été consiste à savoir qui succédera à José-Manuel Barroso au poste de président de la Commission européenne. À cet égard, le Premier ministre britannique David Cameron opère à l'arrière-garde d'un effort destiné à faire obstacle à la nomination du fédéraliste et luxembourgeois Jean-Claude Juncker.

La présidence de la Commission constitue à l'évidence une fonction importante. Cette Commission jouit d'un monopole sur la proposition des nouvelles législations, dont la nature se trouve massivement influencée par le président. La promulgation de nouvelles lois constitue néanmoins actuellement un certain luxe pour l'Europe. Plutôt que de se pencher sur de nouvelles directives passionnantes autour, par exemple, des caractéristiques souhaitables des tondeuses à gazon vendues dans l'UE, il s'agirait pour les dirigeants européens de s'attaquer à trois objectifs urgents et interconnectés.

Trois objectifs liés

Le premier de ces objectifs est de nature politique. Lors des dernières élections parlementaires européennes, un quart des électeurs du Royaume-Uni et de France ont soutenu des partis hostiles à davantage d'intégration, engagés en faveur du rétablissement d'une Europe composée d'États membres indépendants. Au sein même de l'Allemagne, le parti eurosceptique a obtenu des résultats étonnamment favorables. Ainsi les fédéralistes de centre-gauche et de centre-droit ont-ils réagi en se fixant pour objectif commun de garantir une majorité en faveur de Juncker.

Or, il y a là une situation des plus instables. Il incombe aux défenseurs de l'idéal européen de faire face aux critiques de manière plus directe, et d'élaborer une vision plus inspirante, plutôt que d'adopter la politique de l'autruche, en appelant à une « union toujours plus étroite » à la première occasion.

Croissance zéro en Italie depuis l'introduction de l'euro

Il leur serait plus facile de l'emporter sur les eurosceptiques s'ils parvenaient à présenter un certain nombre d'accomplissements économiques plus aboutis et plus durables. La croissance de la zone euro demeure à ce jour apathique, supérieure d'à peine 0,7% par rapport à l'an dernier, tandis que le taux de chômage atteint encore un pourcentage inacceptable de 11,7%. Bien que ces moyennes soient suffisamment déprimantes, certaines régions du continent se trouvent dans une situation encore bien pire. Le taux de chômage espagnol dépasse les 25%, tandis que l'économie italienne n'a quasiment pas connu de croissance depuis l'introduction de l'euro.

La finance européenne n'est pas guérie de la crise

La reprise économique se trouve entravée par un certain nombre de problématiques financières - troisième sujet sensible qu'il appartient aux dirigeants européens d'appréhender. Le marché financier unique ne s'est en effet toujours pas remis de sa désintégration d'il y a quatre ans.

La Banque centrale européenne a certes fait le nécessaire pour réduire les écarts du coût de l'emprunt entre les différents États souverains européens. Pendant la majeure partie des années 2012 et 2013, les gouvernements espagnol et italien empruntaient à un taux de 5,5-7% sur dix ans, contre moins de 2% pour l'Allemagne. Ces écarts sont aujourd'hui bien moindres. L'Espagne et l'Italie ne sont désormais contraintes de verser qu'environ 150 points de base de plus que l'Allemagne. Il faut saluer à cet égard l'action du président de la BCE Mario Draghi.

 Les entreprises du sud de l'Europe toujours pénalisées

Du point de vue des entreprises, la situation apparaît toutefois quelque peu différente. Pour les petites entreprises espagnoles et italiennes, le différentiel de taux d'intérêt demeure aussi élevé qu'auparavant. L'obtention d'un prêt non garanti aux entreprises coûtera actuellement aux sociétés d'Europe du Sud deux points de pourcentage de plus qu'à leurs concurrentes basées du côté du Rhin, même si ces sociétés présentent une notation de crédit similaire. Jusqu'en 2012, cet écart ne consistait qu'en quelques points de base. Il a toutefois explosé en 2011, pour ensuite se réduire.

Il s'agit là d'un sérieux désavantage concurrentiel, qui s'ajoute au préjudice attaché au fait d'opérer à plus grande distance du centre de gravité économique de l'UE. Si cette situation perdure, elle ne pourra qu'aggraver cette division croissante qui oppose en Europe les États « favorisés » et les pays « défavorisés. »

Toujours pas de marché financier unique intégré

Comment accepter qu'un tel différentiel persiste au sein de ce qui devrait être un marché financier unique et intégré ? La réponse réside bien entendu dans le fait que la zone euro ne répond toujours pas à de tels qualificatifs, du moins pas pour l'instant. La crise de confiance apparue en 2010 dans le secteur bancaire de l'UE n'est toujours pas résolue. Les banques européennes demeurent réticentes à prêter les unes aux autres, et notamment au-delà des frontières. Elles suspectent encore et toujours la fragilité et la vulnérabilité de leurs homologues, et croient peu en la volonté des superviseurs bancaires nationaux de révéler la vérité et d'exiger des rectifications. Ainsi les banques allemandes enregistrant un excédent de liquidités auront davantage tendance à procéder à des dépôts auprès de la BCE plutôt que de les mettre au service de l'Italie ou de la Grèce.

Un doute sur l'Union bancaire

L'union bancaire a précisément été instaurée afin de remédier à ce problème, la BCE étant censée opérer sur tous les fronts en tant qu'unique superviseur de l'ensemble des grandes banques européennes. Or, le marché semble clairement indiquer combien l'union bancaire n'a pas atteint ses objectifs - sa mission étant en effet loin d'être achevée. Le doute règne autour de l'absence de véritable programme unifié de garantie des dépôts, autour de la disponibilité de fonds susceptibles de remédier à la faillite de certains établissements, ainsi que sur la question de savoir si l'approche de la BCE se révélera suffisamment rigoureuse pour identifier les canards boiteux, les contraindre à la recapitalisation, et ainsi rebâtir la confiance.

 Le test des... sress tests

La principale mise à l'épreuve viendra à l'automne, lorsque la BCE publiera les résultats de son examen portant sur la qualité des actifs (stress tests). Il s'agirait pour les superviseurs de faire preuve de la plus grande rigueur : il en va de la crédibilité de leur institution. Les gouvernements et superviseurs nationaux devront cependant endosser une responsabilité significative. Seront-ils prêts à faire preuve d'honnêteté et, plus important encore, d'une volonté et capacité suffisante pour venir en aide à une levée de capitaux en berne ?

Les restrictions au crédit expliquent la fragilité persistante de l'économie européenne

Les dernières problématiques soulevées entre autre par la banque italienne Monte dei Paschi di Siena ont révélé combien le financement de banques s'avérait onéreux. Pour convaincre les investisseurs d'investir leur argent, il est en effet aujourd'hui nécessaire de leur concéder d'importants rabais. Ainsi, celles des banques qui craignent que leur bilan ne soit révélé plus fragile qu'elles ne l'ont jusqu'à présent admis lèvent le pied au niveau du crédit. La persistance de telles restrictions sur le crédit constitue l'une des raisons pour lesquelles l'économie européenne demeure aujourd'hui fragile.

Ainsi les trois problématiques qu'il appartiendra à l'Europe de résoudre dans la deuxième moitié de l'année sont-elles étroitement connectées. L'UE aura besoin de l'équipe dirigeante la plus solide qu'elle pourra trouver afin de pouvoir naviguer sur des eaux aussi agitées, et de mettre en œuvre un certain nombre de réformes financières cruciales. En l'état actuel des choses, les signaux apparaissent peu prometteurs. On ne peut qu'espérer que cette future équipe nous surprendra.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Howard Davies, ancien président de l'Autorité britannique des services financiers, sous-gouverneur de la Banque d'Angleterre, et directeur de la London School of Economics, est professeur à Sciences Po Paris.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/07/2014 à 12:20 :
Après ? Ce sera comme avant ; tout simplement parce qu'on savait et qu'on a triché et trichera encore.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :