La fin de l'Autriche-Hongrie (7/8) : Inflations, déflations et stabilisation

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Une pièce austro-hongroise en or de 10 couronnes frappée en 1915.
Une pièce austro-hongroise en or de 10 couronnes frappée en 1915. (Crédits : DR)
Cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, La Tribune revient sur une des suites majeures de ce conflit, la fin de l’Autriche-Hongrie, et sur ses conséquences économiques. Aujourd’hui, comment les choix politiques ont conduit à la déflation ou à l’hyperinflation.

Dans le chaos de l'indépendance, une fois les réformes monétaires achevées, des choix économiques divergents ne vont pas tarder à se dessiner parmi les États successeurs de l'Autriche-Hongrie.

La question centrale qui se pose alors est celle de l'inflation. Les prix se sont envolés durant la guerre et n'ont guère ralenti en 1919. La question, pour les nouveaux pays, est alors de savoir s'il faut prendre des mesures de lutte contre la hausse des prix.

Ce débat qui va opposer Tchécoslovaquie et Yougoslavie à l'Autriche et à la Hongrie n'est cependant pas propre à cette région d'Europe. Il oppose notamment en 1920 une France qui continue sa politique inflationniste à un Royaume-Uni qui cherche à retrouver l'étalon-or à son niveau de 1914 au plus tôt.

Choix politiques inflationnistes

Le refus de prendre des mesures drastiques pour stabiliser sa monnaie est donc surtout celui des États vaincus dont les gouvernements ont une nette part de responsabilité dans cette politique. D'abord parce qu'ils continuent à afficher des budgets en fort déséquilibre. Parfois, particulièrement en Hongrie où le gouvernement du Comte Bethlen - en place après la chute de Bela Kun en septembre 1919 - est très proche des grands propriétaires, c'est une façon de faire reculer les salaires réels et de maintenir les profits, mais aussi de pallier à l'absence de capitaux étrangers.

Mais c'est aussi, dans ces pays meurtris par la guerre, un refus de malmener par une politique déflationniste une société au bord du chaos. On a vu les agitations communistes fortes dans ces deux pays en 1919. Pas question alors d'alimenter le mécontentement social en réduisant la fonction publique issue de l'Empire et en menant une politique de déflation et de restriction du crédit. D'autant que c'est aussi une façon de soutenir les exportations agricoles pour la Hongrie, industrielles pour l'Autriche. La planche à billets continue donc à tourner.

Le coût de la défaite

Mais la défaite à sa part de responsabilité. Les deux pays sont d'abord soumis à l'incertitude des traités, puis à l'obligation de payer des réparations et une partie de la dette de guerre austro-hongroise. Jusqu'à la fin de 1921, les alliés ont le contrôle - comme gage - d'une partie du potentiel productif des deux vaincus.

Sans compter, dans le cas autrichien, l'incertitude sur la viabilité même du pays. Dans ces conditions, les devises quittent naturellement ces pays alors que le papier-monnaie prend de plus en plus d'importance.

1922 : l'Autriche sombre dans l'hyperinflation

La couronne autrichienne est la première à s'effondrer, car son homologue hongrois bénéficie de la relative dureté des conditions d'échanges de 1920. En mars 1919, on comptait 5,2 couronnes autrichiennes pour une couronne d'or de 1914 (soit déjà une dépréciation de 80,8%). Trois ans plus tard, en mars 1922, il en faut 1.527. Une perte de valeur supplémentaire de 99,66%.

Le phénomène tourne alors à l'hyperinflation. Les importations deviennent impossibles par la rareté des devises. L'activité s'arrête, le chômage explose, le niveau de vie s'effondre et la pénurie s'installe. La chute de la monnaie s'auto-entretient, et les prix atteignent des niveaux fous. En juillet 1922, la couronne-or est estimée à 15.000 couronnes papier !

Le nouveau chancelier Ignaz Seipel, nommé en mai 1922, est décidé à en finir. Mais il se heurte à un mur. Pour stabiliser la monnaie, il faut une banque centrale avec des capitaux.  Or, plus personne ne croit dans la pérennité de l'Autriche. Les banques du pays - détenues par des étrangers - refusent de déposer des valeurs « solides » auprès d'une banque centrale d'un État qu'elles croient mourant. Malgré le traitement privilégié auquel ont droit les créanciers étrangers de feu la Banque austro-hongroise, elles craignent un pareil destin pour le nouvel établissement. Sans cette fois la bienveillance des alliés pour les sauver...

L'appel à l'aide internationale

Le 7 août Ignaz Seipel appelle Lloyd George, le Premier britannique, et menace de démissionner. « Le parlement n'élira pas de nouveau chancelier, l'État cessera d'exister et les alliés devront faire avec une situation explosive », explique-t-il. Londres promet d'agir. Seipel négocie avec l'Italie et la Tchécoslovaquie et obtient le 4 octobre un prêt international de 650 millions de couronnes-or (au prix de 1914) pour stabiliser la situation. La Société des Nations (SDN) exige le renoncement à l'Anschluss et un plan d'assainissement drastique qui sera contrôlé par un commissaire.

Ces « protocoles de Genève », qui inspireront le FMI et la troïka modernes, sont un succès. Une nouvelle banque centrale, la Banque nationale autrichienne (ÖNB) est créée. Elle ne peut prêter au gouvernement et est strictement indépendante. Dès le 18 novembre, le robinet des crédits est stoppé. La couronne se stabilise rapidement. En janvier 1925, une nouvelle monnaie est lancée, le Schilling, qui vaut 10.000 couronnes.

Le cas hongrois

Le cas hongrois est très proche du cas autrichien, mais il est plus tardif. Une tentative de stabilisation avait eu lieu en 1921, mais elle avait échoué politiquement devant l'opposition des magnats et l'importance de la masse monétaire en circulation (prix de la lenteur hongroise à abandonner la couronne austro-hongroise). C'est à la fin de 1923 que l'hyperinflation frappe la Hongrie (et à la même époque la Pologne). La couronne magyare vaut 15.000 fois sa valeur de 1914 en mars 1924. Budapest doit aussi se résoudre en juillet 1924 à demander l'aide de la SDN qui, en débloquant un prêt international de 250 millions de couronnes-or dans les mêmes conditions que celles imposées à l'Autriche, parviendra à stopper l'embrasement.

Mais la Hongrie devra attendre 1928 pour voir apparaître une nouvelle monnaie, le pengö (qui disparaîtra dans le plus violent épisode d'hyperinflation de l'histoire en 1947). Dans les deux cas, c'est la solidarité internationale - sous de sévères conditions - qui a permis la stabilisation de la monnaie et des prix. Difficile cependant de n'y voir qu'une conséquence de la fin de l'union austro-hongroise. L'Allemagne aussi a connu - en plus violent - l'hyperinflation. Et surtout, certains États successeurs sont parvenus à stabiliser leur monnaie.

La politique déflationniste de la Tchécoslovaquie

C'est surtout le cas en Tchécoslovaquie. Dès 1918, le pays a refusé la politique inflationniste autrichienne. Héritier de la majeure partie de l'industrie austro-hongroise, il doit trouver de nouveaux débouchés et adapter sa production à la paix. Il a donc besoin de capitaux étrangers. D'emblée, lors des réformes monétaires, le ministre des Finances Aloïs Raschin vise la réduction de la masse monétaire.

Rapidement, le crédit est rationné, les dépenses publiques réduites par des coupes dans les effectifs de fonctionnaires et l'Institut d'émission, embryon de banque centrale, obtient son indépendance dès le printemps 1919. La stratégie semble payante. La nouvelle monnaie affiche une prime de 60% sur la devise autrichienne et en avril 1919, Skoda, menacée de faillite est rachetée par le français Creusot-Schneider, preuve de la confiance des investisseurs internationaux.

La période est difficile, mais le pays échappe à l'inflation et ses exportations progressent rapidement. Effrayé par l'expérience autrichienne, Alois Raschin veut pourtant presser le pas. En 1922, sa politique très restrictive ramène la couronne tchécoslovaque à son niveau de 1920, soit 6 pour une couronne-or. Ce niveau est trop élevé.  Le pays plonge dans la déflation et le chômage. Aloïs Raschin paie sa hâte de sa vie : il est assassiné en janvier 1923. Son successeur décide de lever le pied, la croissance revient, mais la monnaie reste stable.

En 1923, la Tchécoslovaquie retrouve son niveau de vie d'avant-guerre et au milieu des années 1920, le pays est clairement plus fort et plus riche qu'au temps de la monarchie des Habsbourg.

La Yougoslavie et la Roumanie échappent à l'hyperinflation

Quant à la « Yougoslavie », elle ne connaîtra qu'une inflation modérée au regard de ses voisins. Les errements de sa réforme monétaire et ses difficultés politiques ne lui ont pas permis de réussir le tour de force tchécoslovaque, mais l'existence d'une banque centrale indépendante et la taxation des dépôts en 1920 permet d'éviter l'hyperinflation.

À partir de 1922, le dinar est stabilisé aux alentours de 15 à 17 pour une couronne d'or. Des emprunts internationaux réalisés auprès d'investisseurs privés (« les emprunts Blair ») permettent de renforcer la situation financière du royaume, à défaut de sa situation politique. La Roumanie connut la même évolution, avec un peu plus d'inflation, mais jamais d'hyperinflation. Preuve que, même dans des pays essentiellement ruraux, l'éclatement de l'union austro-hongroise ne menait pas fatalement à l'hyperinflation.

>>> Demain : Les leçons de l'histoire (8/8)

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Commentaires
a écrit le 12/08/2014 à 11:20 :
Merci à M. Godin pour cet article tout à fait passionnant.

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