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OpinionsTribunes

Biden ou Trump ? Quel impact au Moyen-Orient ?

Gérard Vespierre

Publié le 29 octobre 2020 à 10:20 - Mis à jour le 29 octobre 2020 à 10:39

Gérard Vespierre

Gérard Vespierre.

Valérie Semensatis

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Les différences de personnage, de vision, vont-elles se traduire en différence de politique ? Deux sujets sont particulièrement importants, la Chine et le Moyen-Orient. Sur ce dernier dossier y aura-t-il des différences vis-à-vis d'Israël, de l'Arabie Saoudite, de l'Iran et des Emirats Arabes Unis ? Par Gérard Vespierre (*) Directeur de recherche à la FEMO, Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient, Président de Strategic Conseils.

L'élection américaine de 2020 offre une situation exceptionnelle, à bien des égards. En plus de la bataille sanitaire à laquelle les Etats-Unis sont confrontés, il y a par la personnalité, le discours, et les options du président en place, un véritable affrontement entre les candidats. Donald Trump a alimenté et surfé sur cette cassure qu'il a voulue et construite. Jamais il n'y avait eu pendant une présidence des échanges aussi peu respectueux pour l'autre camp, démocrate en l'occurrence, et ses principaux leaders. Il s'y ajoute des attaques jamais vues envers un prédécesseur, et une connivence avec une aile extrême. Une stratégie aussi clivante a désuni le pays.

L'Amérique, désunie va-t-telle aspirer à être « United, again » ? La victoire de Joe Biden pourrait également être la victoire complète du camp démocrate, avec le possible passage du Sénat vers une courte majorité démocrate. Un tel basculement politique, et une différence de personnalité, pourraient-ils créer une politique extérieure américaine différente, en particulier au Moyen-Orient ? La politique des Etats-Unis peut s'exprimer par des tweets, mais elle ne se définie pas sur les réseaux sociaux.

Elaboration planifiée de la politique étrangère américaine

Le 20 décembre 2018, un tweet présidentiel annonçait que l'armée américaine allait totalement se retirer de Syrie. Dès le lendemain, le ministre de la Défense, le général Jim Mattis, donnait sa démission. Le jour suivant, le Département d'Etat annonçait la démission de l'envoyé spécial pour la Syrie, Brett McGurk.

La signification de cette chaîne d'événements est claire. Un Président ne peut, seul, décider d'un mouvement stratégique. Un tel mouvement de la politique étrangère américaine relève d'un consensus, stratégique, entre le Pentagone, le Département d'Etat, et la Présidence.

Il relève de l'évaluation et de la planification élaborées par ces deux ministères. Au sein du Département d'Etat, le « Policy Planning Staff » se consacre à cette seule tâche de coordination et de planification. De son côté, le Pentagone est une « machine à plans », la plus grande du monde, son rôle étant de tout prévoir, simuler, et planifier du positionnement à l'emploi des forces, et ce, sur la totalité du globe.

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Cela signifie qu'il existe un double processus de planification, civil et militaire, qui se déploie de façon continue, à travers les changements présidentiels.

Bon nombre d'analyses et de commentaires sur la politique extérieure américaine ne veulent nullement prendre en compte cette réalité. Au nom d'un a priori idéologique, il est de bon ton de qualifier la politique étrangère américaine de hiératique, et de déclarer, au sujet du Moyen-Orient, que les Etats-Unis s'en désengagent.

Les positions américaines au Moyen-Orient

Si l'on veut comparer les positions des Etats-Unis dans le temps, dans cette région du monde, il est nécessaire de faire intervenir le temps long. Que peut-on voir sur ces 20 dernières années ?

En 2020 par rapport à l'an 2000, on constate que les Etats-Unis sont maintenant présents, de la Syrie au Qatar, en passant par l'Irak, le Koweït, Bahreïn, les Emirats, et... Djibouti. Ils n'ont jamais été aussi impliqués de façon structurée, militairement et politiquement, dans cette région du monde. Le centre de commandement opérationnel du Pentagone pour l'ensemble du Moyen-Orient, le « Central Command », se situe au Qatar. Une dizaine de blindés lourds viennent d'être acheminés, il y a quelques semaines en Syrie, pour renforcer la présence américaine. Voilà la réalité et les faits.

Comment Joe Biden, possible nouveau président, s'inscrit-il dans ce contexte ?

Le chemin de Joe Biden

Joe Biden, sénateur à 30 ans, président de la commission des Affaires Etrangères au Sénat, possède donc une profonde culture des affaires internationales. Cet acquis a été complété par ses 8 années de vice-présidence, aux côtés d'Obama. Une comparaison avec les connaissances de politique internationale avec le président actuel ne semble pas nécessaire.

S'il venait à l'emporter, la planification et donc le temps long remplaceraient les impulsions et changements de responsables. Les dossiers de politique étrangère pourraient être des terrains privilégiés du « bipartisanship ». Des accords entre Démocrates et Républicains se feront jour en politique étrangère, à l'opposé des sujets de politique intérieure, qui constitueront de très probables terrains d'affrontement.

Dans le souci toutefois de marquer sa différence dans la communication et l'image, les équipes de Joe Biden projettent de tenir au cours de sa première année de sa présidence, un « sommet mondial pour la démocratie, contre les régimes « illibéraux » et autoritaires ». Cela correspond pleinement à la ligne stratégique des Etats-Unis, et clôturerait la période très floue de ces 4 dernières années, créée et alimentée par les Tweets de l'actuel président.

Concernant le Moyen-Orient, il faut s'attendre à voir se poursuivre les objectifs de ces 20 dernières années :

  • Un Iran non nucléaire
  • Une nouvelle stabilité au Moyen-Orient (diminution de l'influence régionale iranienne)
  • Une alliance privilégiée avec Israël
  • Le maintien du partenariat avec l'Arabie Saoudite, accompagnant les ventes de matériel militaire
  • Une relation stratégique avec les Emirats Arabe Unis.

Sur les dossiers des pays impliqués, quels sont les derniers éléments à ce jour ?

La situation avec Israël

Le grand changement intervenu en 2018 fut le déplacement de l'ambassade des Etats-Unis à Jérusalem.

Un tel mouvement avait été acté par les parlementaires américains dès 1995. Un paragraphe du texte précisait toutefois qu'une telle décision pouvait être indéfiniment repoussée pour des raisons de sécurité. La présence de l'ambassade américaine à Jérusalem était donc inscrite dans une évolution à long terme de la position américaine, et demandait seulement à être mise en application.

Joe Biden a déclaré en avril de cette année, qu'il ne reviendrait pas sur ce mouvement mais qu'il souhaitait un rééquilibrage, en rouvrant le consulat américain de Jérusalem-est, pour maintenir contact et échanges avec les Palestiniens.

L'autre dossier important relève des évolutions diplomatiques récentes, et particulièrement entre Israël et les Emirats Arabes Unis. Ces derniers, dans le cadre de leur ouverture vers Israël, ont clairement exprimé leur souhait d'acquérir des avions américains furtifs F-35. A ce jour, dans tout le Moyen-Orient, seul l'Etat Hébreu met en œuvre cet appareil très sophistiqué, dit de cinquième génération.

Le 23 octobre, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a déclaré que son pays ne s'opposerait pas à la vente par les Etats-Unis de F-35 aux Emirats Arabes Unis. Cette acceptation repose sur la politique américaine de toujours doter l'armée israélienne de matériels lui permettant de déployer des moyens technologiquement supérieurs à ceux des États de la région.

La volonté israélienne de disposer d'un « Qualitative Military Edge » se traduira très probablement par une demande appuyée de recevoir le F-22, avion furtif de pénétration, que les Etats-Unis, ont toujours refusé d'exporter jusqu'à ce jour, même à leur allié japonais pour faire face à la Chine. Le prochain président des Etats-Unis aura donc à gérer ce dossier délicat.

Mais ce dernier n'est pas le plus sensible, par rapport au dossier iranien

Iran, plus de 40 ans de tension

Le changement probable de Président aux Etats-Unis s'accompagnera d'un changement, cette fois certain, du Président iranien en mai 2021. Rohani, élu à deux reprises, en 2013 et 2017, devra laisser sa place. Devant la tension intérieure à laquelle le pays est soumis, un candidat civil, au profil sécuritaire et militaire, pourrait être retenu par le Guide suprême. Ce double changement à Washington et Téhéran modifierait-il la situation politique entre les deux pays ? Probablement pas, surtout si les Iraniens entreprennent quelques opérations en Irak ou au Yémen par l'intermédiaire de leurs proxys. Un potentiel durcissement iranien ne devrait pas inciter Joe Biden à modifier la distance prise par les Etats-Unis vis-à-vis de l'accord nucléaire (JCPOA).

Les Etats-Unis sont engagés depuis de très nombreuses années dans une stratégie visant à diminuer l'influence régionale de l'Iran. L'élimination au début de cette année du général Soleimani, « proconsul » iranien pour l'Irak, s'intègre dans ce plan. Cette stratégie de désenclavement de l'Irak vis-à-vis de Téhéran est extrêmement importante. Le Secrétaire général de l'Otan vient d'annoncer que l'organisation allait prévoir en 2021 d'y renforcer les 500 membres de sa mission.

Cette volonté transatlantique ne saurait changer de cap. Les Etats-Unis maintiendront globalement le leur vis-à-vis de l'Iran. Quid vis-à-vis de l'Arabie Saoudite ?

Du côté de Riyad

L'appui des Etats-Unis au pouvoir en place se maintiendra, même si un nouveau gouvernement américain souhaite se différencier. La communication de Washington pourrait être différente, mais, les nécessités stratégiques ont la vie dure, surtout si elles s'accompagnent de très importants contrats militaires, de la part du deuxième importateur mondial d'armement.

L'Arabie Saoudite s'attend à ce que l'option de pression maximale sur le pouvoir iranien soit poursuivie. En échange, Riyad continuera, par petits pas, les étapes de normalisation de ses voisins avec Israël.

Le Royaume devrait accueillir le prochain G20 fin novembre. Même si les échanges sont virtuels, la diplomatie saoudienne aura l'occasion de faire valoir les progrès obtenus au Yémen, et aura l'occasion d'adapter ses thèmes au profil du vainqueur de l'élection américaine.

Et concernant les Emirats Arabes Unis ?

Les ouvertures émiriennes

A l'annonce des sanctions américaines sur les exportations iraniennes de pétrole, l'Arabie Saoudite et les Emirats ont immédiatement annoncé être prêts à augmenter leur niveau respectif de production, afin de pallier la diminution de l'offre iranienne, d'environ 2 millions de barils par jour. Les Emirats Arabes Unis se plaçaient donc de façon très visible dans une position de soutien à la politique des sanctions américaines contre l'Iran.

Il est fort probable que les Etats-Unis livrent des avions F-35 aux Emirats. Ces derniers seront alors le seul pays arabe à disposer d'avions furtifs. Les premiers exemplaires pourraient être entre les mains des pilotes émiratis dans 2 ou 3 ans. Le signal envoyé à l'Iran sera clair. L''avion le plus présent dans l'armée de l'air iranienne est le Phantom F-4 célèbre par sa silhouette, et sa participation massive à... la guerre du Vietnam. Une aviation iranienne obsolète aura en face d'elle l'avion de chasse le plus avancé au monde.

Aussi, les Emirats Arabes Unis continueront-ils d'attirer fortement l'attention de Washington sur l'activisme turc, englobant le réseau international des Frères Musulmans passant par le Qatar. Les gesticulations incessantes d'Erdogan aideront sans aucun doute la diplomatie émiratie à obtenir une oreille très attentive à Washington. Les Emirats jouent en effet un rôle de premier plan contre l'islam politique dans toute la région.

Conclusion

Il est important de garder présent à l'esprit que les électeurs américains ne penseront pas à la politique étrangère de leur pays, lors de leur vote. Il en est d'ailleurs ainsi lors de tout vote national majeur, quel que soit le pays.

La politique américaine, dans ses grandes options internationales et stratégiques, s'esquisse depuis les profondeurs de l'Etat, Pentagone et Département d'Etat. Il ne faut donc pas attendre de changement significatif. Le discours sera différent si Joe Biden l'emporte. A ce moment-là, nous réaliserons que les discours de Donald Trump ne représentaient pas réellement la politique à long terme de l'Amérique, mais des choix destinés à satisfaire sa base électorale, et les options idéologiques qui vont avec.

Au Moyen-Orient, les grandes options des Etats-Unis se poursuivront, de la proximité avec Israël au partenariat saoudien, en passant par une relation plus étendue avec les Emirats Arabes Unis.

________

(*) Gérard Vespierre, analyste des « arcs de crise », diplômé de l'ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA de finances, Paris Dauphine. Auteur du site www.le-monde-decrypte.com

Gérard Vespierre

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