Des malfaçons de la Revue stratégique à une Loi de programmation militaire sous tension
Alexandre Papaemmanuel, L'Hétairie
Alexandre Papaemmanuel, L'Hétairie
Sous l'influence du désir de satisfaire tout et son contraire, sans exprimer clairement ce que sont les intérêts français, cette Revue stratégique s'est condamnée à réinventer l'eau tiède. Car Arnaud Danjean a dû se muer en alchimiste pour veiller aux alliages les plus ardus : comment faire de la « dissuasion » un enjeu majeur et en même temps instituer la « protection » de notre territoire national en nécessité primordiale ? reconnaître dans la fonction « connaissance et anticipation » une priorité et en même temps ériger l'« intervention » en obligation ? L'exécutif lui-même montre la voie d'une « autonomie stratégique » assumée mais en même temps soluble dans une dynamique de « coopération ».
Face aux nombreuses menaces, la Revue stratégique énonce, énumère, souligne, invoque ! Gouverner c'est prévoir, mais c'est aussi choisir et une Revue stratégique, plus qu'un inventaire, doit tracer une feuille de route.
Indubitablement, la Revue stratégique aurait pu être la rampe de lancement du débat interne aux Armées sur les différents acteurs devant assumer cette ambition numérique, clef de voûte d'une transformation qui n'a pas encore eu lieu.
A ce titre, la nomination d'une conseillère au numérique au sein du cabinet de la Ministre des Armées s'avère un signe fort d'un ministère érigeant ce sujet en priorité. La ministre, sensibilisée par son passage à la SNCF, sait la puissance de la donnée et les risques de « désintermédiation » induits par les nouveaux usages numériques. Il faut désormais acculturer les Armées dans la durée.
Or, la Revue stratégique s'est bornée à questionner les nouveaux espaces de souveraineté que sont l'espace et le numérique :
Pourtant, comme l'ont souligné les contributeurs de la Revue, la performance des Armées est conditionnée par cette « info-numérisation » ; or cette complémentarité homme-système d'information n'est pas visible et les programmes d'armement de hautes technologies nécessaires à la maîtrise de cette information (COMSAT, COMCEPT, DESCARTES, SI TER, SCCOA,...) ne défilent pas (encore) sur les Champs-Élysées le 14 juillet.
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De fait, si le numérique s'affirme comme une matière incontournable, elle est délicate à conceptualiser, ce qui en fait une priorité budgétaire in fine secondaire pour un chef d'Etat-major au moment de choisir entre investir dans une FREMM ou un SIOC. En effet, en cas de choix, il préférera augmenter le nombre de VBCI en sacrifiant les besoins financiers d'un système de télécommunication.
Face à de nouveaux défis, il faut agir autrement ! Les chantiers d'innovations lancés par le ministère des Armées confirment cette nécessité de revoir les façons de faire en questionnant les habitudes et les réflexes. Le défi sera de pouvoir capitaliser sur les énergies et les expériences présentes au sein du ministère des Armées. Et dans le contexte d'un paquebot budgétaire lourd à manœuvrer, le numérique devient alors un facteur porteur d'espérance au sein d'un budget qui, malgré son augmentation, est condamné à faire du neuf avec du vieux.
Au-delà de la promesse de ce nouvel horizon de la Data, le ministère aurait pu, grâce aux conclusions d'une Revue stratégique à qui l'exécutif aurait laissé plus de temps, se mettre en ordre de bataille pour faire face à la guerre 3.0 ! Et la revue stratégique doit être plus qu'un exercice imposé, car elle conditionne les investissements de l'Etat.
Si le numérique est mentionné, il était légitime d'attendre des recommandations concrètes consacrant durablement l'innovation. Dans le même sens, on aurait souhaité que le numérique soit autre chose qu'une bouée de sauvetage pour injecter du neuf, à peu de frais, dans un exercice budgétaire déjà figé par des Opérations d'Armement lancées précédemment et d'ores et déjà consommatrices de l'effort budgétaire !
Dans cette perspective, la revue aurait pu/dû éclairer l'action de l'Etat et tracer pour le numérique, l'avènement de transformations profondes pour mieux anticiper les débats des arbitrages financiers en prônant par exemple un « Commandement Numérique » et la montée en puissance du « Commandement des Programmes Inter Armées » pour investir efficacement cette nouvelle frontière digitale au service de l'efficacité opérationnelle.
Elle aurait également pu être ambitieuse en consacrant cette « innovation », quitte à prendre le risque de devenir prescriptrice pour insuffler durablement le changement et de la transformation au sein du ministère des Armées :
Le ministère des Armées est contraint à une stratégie opportuniste de l'innovation pour coordonner l'ensemble des acteurs/contributeurs à cette transformation en multipliant l'implication des utilisateurs, en élargissant les usages en interministériel. Or, la Revue stratégique aurait pu être le premier vecteur d'accélération de la transformation afin que le « MinArm » soit « en marche » volontaire, et non forcée.
Le ministère des Armées est celui de la planification et de l'anticipation. Il est d'ailleurs le seul à bénéficier de cette vision sur six ans à travers l'exercice de la LPM. Cela est certes inhérent à son activité, qui lui impose de programmer l'ensemble de ses moyens, mais aussi à l'importance de son budget dans celui de la Nation.
Dans cette configuration, les Livres blancs, Revue stratégique incluse, doivent constituer la première donnée d'entrée de l'exercice budgétaire qui définit l'ambition du ministère pour les prochaines années. De leur qualité dépend l'entier dispositif budgétaire qui en découle. Car, de manière classique dans le fonctionnement de l'Etat :
Un des enjeux cardinaux pour le ministère des Armées est d'assurer une cohérence opérationnelle, juridique et financière entre ces exercices budgétaires aux temporalités différentes reposant sur un équilibre précaire.
La Revue stratégique a ouvert toutes les portes, les fenêtres et même les velux de la maison Armée, pour ne se couper d'aucun besoin opérationnel. Il conviendra à la LPM de les fermer. Une nouvelle séquence s'ouvre et les points de vue s'annoncent irréconciliables :
Loin des légitimes attentes, la Revue stratégique n'aura permis qu'un premier tour de chauffe. Désormais, l'ensemble des intervenants se prépare à la guerre du budget.
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Retrouverez ce texte en intégralité sur le site de L'Hétairie (lien vers le fichier Pdf de 46 pages).
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NB : Le journal La Tribune accueillera régulièrement dans ses colonnes les meilleurs extraits des chroniques du pôle Défense de L'Hétairie.
Alexandre Papaemmanuel, L'Hétairie