Dirigeants, votre entreprise brûle... et vous la regardez brûler

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Faustine Duriez.
Faustine Duriez. (Crédits : DR)
OPINION. Un abîme s'est creusé dans les entreprises françaises entre la prise de décision des dirigeants et la réalité opérationnelle, ce qui constitue une menace. Pour y remédier, il ne suffit pas de faire une analyse détaillée de cette situation mais changer de méthode. Par Faustine Duriez, Présidente de Cocoworker (*).

Si j'emprunte le cri d'alarme d'un leader qui nous a récemment quitté, c'est parce que j'ai la désagréable impression que les entreprises françaises vont droit dans le mur. Entre un décalage de perception abyssal des dirigeants avec la réalité opérationnelle et un manque crucial de prise de décisions, de courage et d'exemplarité, nos dirigeants ont perdu le soldat leadership, et cela va bientôt entraîner leur chute et ce qui restait de motivation et d'enthousiasme chez leurs salariés.

Finissons-en avec le "boomer leadership"

A titre d'exemple, je ressors d'un rendez-vous dans un grand groupe, où, à ma question : « quels sont vos enjeux et votre feuille de route? », un blanc intersidéral s'est imposé suivi de l'hilarité de l'équipe qui m'a répondu n'en avoir aucune idée. Deux dirigeants étaient présents et ce rendez-vous était à leur initiative.

Cette expérience, vécue aussi bien en tant qu'entrepreneure qu'en tant que salariée illustre en partie cette crise du leadership qui sévit dans nos organisations. Halla Tómasdóttir, femme d'affaires Islandaise et présidente de The B Team, parle également d'une crise de conformité. Avec plusieurs leaders, elle dénonce le fait de diriger comme auparavant alors que nous avons des preuves accablantes que le monde a besoin que nous changions nos façons de faire. Et nous ne pouvons pas uniquement définir notre raison d'être, pourquoi nous existons. Nous devons également définir comment nous allons faire nos affaires avec nos partenaires, nos salariés, et comment nous allons diriger via des principes forts reconnus dans nos entreprises. Et cela doit être dans l'objectif de résoudre des crises imminentes : la crise climatique, la crise des inégalités et la crise de la confiance.

Iceberg droit devant !

Si vous n'êtes pas convaincus que votre entreprise brûle, je vous invite à vous projeter, de façon imagée, sur les risques probables causés par votre inertie dans un monde en mouvement :

-       Titanic, vous n'allez pas voir l'iceberg innovation qui arrive droit devant ;

-       Apocalypse Now, votre entreprise naviguant sur le fleuve concurrence est progressivement désertée par vos meilleurs éléments, qui embarquent avec eux vos meilleures armes (vos compétences, votre expertise et vos derniers talents) ;

-       Walking Dead, en éteignant la dernière étincelle qui existait dans les yeux de vos salariés et en les transformant en formidables détracteurs ou zombies ambulants ;

-       Caméra Café en devenant une entreprise aussi attractive que Jean-Claude Convenant et Vévé réunis, devenue maître dans l'art de faire fuir ses talents (souvent après les avoir formés) et dans l'incapacité d'en attirer de nouveaux;

-       Requiem For a Dream, en vous ruinant avec votre drogue favorite - le consultant, le concours d'innovation, la matinée pitch d'entrepreneurs, LA journée innovation, la learning expedition, les cycles de conférence, l'incubateur de startups, la marque employeur édulcorée  - pour éviter d'agir véritablement sur ce qui ne va pas. Ou pire de vous engager à prendre une décision.

Couler son entreprise en 4 leçons.

L'idée n'est pas d'être fataliste, mais de vous faire réagir pour passer à l'action et d'éviter que vos salariés n'entament à leur tour "How dare you ?". Et pour éviter ces scénarios catastrophes, j'ai dressé 4 arguments qu'il faut à mon sens reconsidérer de façon urgente. Vous vous êtes peut-être habitués à les utiliser, et pourtant ce sont de véritables bombes à retardement et certainement la meilleure parade pour éviter d'agir en leader responsable et courageux pour entreprendre le changement.

1)    « Nous ne sommes pas matures ».

Prétendre le manque de maturité de son entreprise pour ne pas mettre en place une innovation revient à dire : je commencerais un régime dès que j'aurais atteint mon poids idéal. Vous souhaitez développer le sens de l'adaptabilité de vos salariés, mais vous affirmez à leur place qu'ils ne sont pas prêts. Au delà de projeter ses propres craintes, cette objection cache un autre risque. Celui de rater le train innovation. Car c'est bien l'innovation qui vous permettra de vous démarquer de vos concurrents, d'attirer les meilleurs et de devenir ou rester leader. Le seul critère qui doit entrer en compte pour se lancer est la valeur qu'une innovation va apporter à l'organisation, et non à sa personne... Au risque de faire subir à son entreprise et ses individus un changement profond résultant d'une crise traumatisante et coûteuse.

2)    "Nous avons une approche bottom-up »

Prétexter privilégier une approche « bottom-up » revient souvent à se décharger de la prise de décision. Dans une entreprise pyramidale, le changement doit encore être impulsé par le haut et non, il n'est pas confortable. Car vous ne pouvez pas obtenir d'adhésion collégiale sur de la nouveauté et du changement. Et c'est justement le rôle du leader de mobiliser ses équipes pour aller vers le changement. De leur donner envie de se transformer. Et personne d'autre que lui ne peut le faire. L'impulsion peut bien entendu venir de la base, mais si vous ne prenez pas le relai, elle s'épuisera. Vous recherchez des leaders, commencez par agir en tant que tels et vous arriverez à les créer et à les attirer. La transformation, qu'elle soit digitale, managériale ou culturelle, demande du courage. Mais aussi de l'exemplarité. Prôner le « flex office » dans son bureau fermé au dernier étage, s'indigner du peu d'activité d'un outil que l'on n'a soi-même jamais utilisé ou promouvoir le sans papier quand on a son imprimante personnelle etc. Soyez le changement que vous souhaitez voir dans votre entreprise.

3) "Nous ne fonctionnons qu'en POC"

Lancer des expérimentations dans tous les sens sans vision est une tentative vouée à l'échec. Non, les salariés ne sont pas des rats de laboratoire sur lesquels votre Direction Innovation peut tester ses dernières passions. Salariés, startuppers, même combat, on en a « ras le POC ». L'approche « test & learn » ne doit pas être une façon de se décharger de sa responsabilité dans la réussite d'une solution. Et plus spécifiquement, on ne lance pas d'actions en « quick et dirty » sur de l'innovation managériale. Le manager doit se positionner et s'engager. Non pas se planquer derrière son bureau à examiner avec son cerveau gauche les résultats court-termistes d'un changement culturel.

 4) « Et si »

Et si, plutôt que de passer du temps à imaginer toutes les possibilités d'échouer, vous récupériez cette énergie pour passer à l'action et tester ces hypothèses ? Béatrice Rousset et Philippe Silberzahn invitent à penser en « pertes acceptables » pour développer l'innovation. C'est-à-dire à entreprendre l'innovation en raisonnant sur le contrôle des coûts avant l'estimation de revenu. Car dans un monde totalement incertain, la maîtrise des pertes reste la seule chose prévisible. Dans son Ted Talk "The human skills we need in an unpredictable world", Margaret Heffernan va plus loin en nous parlant d'une compétence cruciale à développer : la capacité de gérer l'inattendu. Car l'inattendu devient la norme dans un monde qui est passé de compliqué à complexe ces 20 ou 30 dernières années. Ce qui signifie qu'il reste des tendances, mais qui ne se répètent pas régulièrement. Si même les experts et prévisionnistes hésitent à faire des prévisions au-delà de 400 jours dans ce contexte, ne perdez pas votre temps à essayer de prévoir l'imprévisible. Préparez-vous à le gérer.

Pas d'amour sans preuves d'amour.

Même philosophie pour le leadership, il n'existe pas sans preuve. Exemplarité, courage, alignement, audace. Ce sont justement les comportements que vous encouragez auprès de vos salariés et qui, dans une époque imprévisible, sont des sources de résilience et de force. Emparez-vous en !

Vous connaissez les risques, vous avez des pistes sur les objections à éviter, passez à l'action. Investissez dans l'innovation, reconnaissez les comportements vertueux, instaurez de nouveaux process qui permettront à vos salariés d'agir en entrepreneur. C'est par votre action que nous pourrons redonner de la confiance et du sens au travail, que vous renouerez avec une croissance responsable et que nous éviterons une révolte des cols blancs après celle des gilets jaunes.

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(*) site : cocoworker.com

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Commentaires
a écrit le 06/03/2020 à 14:33 :
"Finissons-en avec le "boomer leadership"

Les baby-boomers ont aujourd’hui entre 64 et 75 ans, c'est cette génération qui a bloqué les suivantes pendant des années dans les boites en attendant que leur gosse prennent leur place.Faut donc en finir aussi avec les gosses des boomers.Marre de voir ces trentenaires m'expliquer ce qu'il faut faire.Coco machin ne sert à rien à part parasiter comme une secte un peu plus le système car aucune illusion leur intervention dans les boites est payante et ils vivent sur le dos de la bête comme des tiques.Tout ces "métiers" depuis les années 90 qui ne servent strictement à rien, des boites à vent ou les dirigeants se goinfrent généreusement, écoeurant.
a écrit le 06/03/2020 à 10:58 :
"crise de conformité" c'est juste la fabrique des clones!

C'est aussi la logique du chef et non celle du guide. C'est propre a des logiques antédiluviennes mais qui effectivement s'est accéléré pour le fait que le consumérisme et le capitalisme est a présent l'idéologie dominante.

Cela peut se voir par le visuel déjà, ou penser que les dirigeants de qualité se ressemblent tous relève d'une farce.....

La vision, c'est le chemin, mais pour autant il faut avoir cheminer, exercer, compris et communiquer.

Ici c'est la lèche qui fonctionne, le statut et pour le reste la vérité sort de la bouche de celui qui a le plus de Keuros mensuels.....

Endogamie, entrisme finalement ce n'est pas nouveau. C'est juste abscons !

Mais les avantages du postes, les femmes, l'image en dehors des réalisations....

Maintenant je regarde et m'amuse de voir et comprendre.

Ensuite, tellement dans le vent qu'a la fin ont finit par laisser les clefs a des gens 25 ans en pensant que la vision est une question de jeunesse......

Bref, dans un système tribal, il est logique que la question se pose !
a écrit le 06/03/2020 à 9:15 :
Internet a en effet largement élevé la classe productrice, notons tout de même, ce que nos dirigeants cachent obstinément et pour cause vu qu'élément de réélection et surtout gros business en pleine expansion qu'est celui de la "sécurité", que depuis la réaction d'internet la criminalité mondiale baisse.

Pendant ce temps notre oligarchie elle, totalement aliénée par sa cupidité met en place aux postes de décisions des bons soldats à eux de plus en plus incultes et incompétents, d'autant que ceux-ci reprochant à leurs salariés bien souvent plus éclairés qu'eux les dysfonctionnement de l'entreprise ou service.

Le déclin c'est toujours plus long vers la fin ne pouvant que faire de plus en plus mal.
a écrit le 05/03/2020 à 21:02 :
Arrêtez de parler a des entrepreneurs comme a des enfants afin qu'ils deviennent de dociles sous-traitant!
Réponse de le 06/03/2020 à 9:18 :
Heu si je devais faire un bilan de tous les entrepreneurs que je connais, nombreux, ben ce sont plutôt des enfants oui désolé...

J'en ai un qui voulait m'embarquer dans son avion parce qu'il s'ennuyait tout seul, un autre alcoolique qui ne fait que penser à ses raids en quad, une autre persuadée que seuls les gens en voitures allemandes sont dignes d'intérêt et-c...
a écrit le 05/03/2020 à 20:29 :
Moi je m'en fout, je suis un lapin, a simple rabbit
a écrit le 05/03/2020 à 19:51 :
Tous les dirigeants d'entreprises ne sont pas des Emmanuel Macron!

Enfin, j'espère....
Réponse de le 06/03/2020 à 7:55 :
Effectivement: ils sont bien pire , c'est la le drame de la France industrielle

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