Du bon usage de Machiavel en Europe

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Harold James
Harold James (Crédits : Reuters)
Si Machiavel est à la mode, sa pensée est souvent travestie. C'est quand un responsable fonde sa politique sur de solides convictions, qu'il peut recourir plus facilement à la ruse. Par Harold James, Princeton.

Nicolas Machiavel est à la mode. Plus de 500 ans après avoir écrit son célèbre traité Le Prince, Machiavel est à nouveau l'un des penseurs politiques les plus populaires en Europe. Son livre est l'un des premiers « guides pratiques » de politique, qui contient indubitablement quelques conseils précieux pour les décideurs économiques, dans une période qui les oblige à relever des défis extrêmement déroutants.

Les autorités monétaires se sont tournées vers Machiavel pour comprendre l'approche politique du président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi. Le nouveau ministre français de l'Economie, Emmanuel Macron, utilise probablement les idées de Machiavel (l'auteur sur lequel il a soutenu son mémoire de master), pour façonner le plan de modernisation de l'économie de son pays. Niccolo M., un think tank influent à Moscou, conseille le Kremlin sur la politique, sur les technologies de communication militaires offensives et sur la guerre hybride.

Machiavel mal compris

Mais Machiavel est mal compris. Le chapitre le plus célèbre du Prince, le Chapitre XVIII, qui explique les circonstances dans lesquelles il est permis et même souhaitable que les dirigeants ne tiennent pas leurs promesses, semble soutenir que les dirigeants les plus accomplis se soucient « peu de tenir leurs promesses » et savent « comment manipuler habilement les esprits. » Le chapitre a été largement interprété comme voulant dire que les dirigeants doivent mentir aussi souvent que possible.

Cependant, le message de Machiavel est plus complexe. Dans une analyse experte des implications plus étendues de la tromperie et du « tissage » de la vérité, il démontre que la manipulation ne peut fonctionner que si un chef d'État peut rester convaincant sans pour autant paraître s'engager. En bref, les dirigeants doivent cultiver une réputation de fiabilité et de sincérité : une leçon que le président russe Vladimir Poutine n'a jamais clairement acceptée.

Ne pas avoir l'air de croire en rien

La politique démocratique et l'élaboration des politiques modernes sont fondées sur des promesses. Les partis politiques et les candidats utilisent ces promesses pour courtiser leurs électeurs, puis pour obtenir le soutien de leur politique. L'opinion n'adhère pas à des promesses invraisemblables, surtout si les politiciens qui les formulent paraissent peu fiables.

On retrouve une variante de ce casse-tête dans l'élaboration des politiques monétaires. Dans le jargon des technocrates monétaires modernes, la question consiste à savoir comment « ancrer les attentes. » La forward guidance (une promesse concernant les taux d'intérêt futurs) n'est pas efficace si les décideurs doivent admettre que les circonstances peuvent les forcer à changer d'avis (et de politique) sans avertissement.

Machiavel a relevé ce besoin de faire preuve de cohérence, où les responsables projettent les vertus sous-jacentes à cette image, en créant ainsi une base solide pour des politiques efficaces. « En sorte qu'à le voir et à l'entendre, on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d'humanité, d'honneur et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d'avoir l'apparence. » En d'autres termes, les politiciens ne doivent jamais avoir l'air (ou du moins cela ne doit pas être leur première qualité) de ne croire en rien.

Des responsables politiques guidés par leurs convictions utilisent plus facilement la ruse

Pourtant, la politique moderne a coutume de commencer par du pragmatisme et d'enchaîner par des promesses non tenues. L'Europe aime à se représenter comme une construction postmoderne, mais l'une des caractéristiques du postmodernisme est la réduction de la vie politique à l'interprétation de récits suspectés de contrefaçon ou à la convocation de groupes de discussion perpétuellement changeants.

La malléabilité de la politique postmoderne contraste fortement avec la fermeté qui a prévalu sous Winston Churchill, Konrad Adenauer, Charles de Gaulle, Alcide de Gasperi et même Jacques Delors. L'opinion selon laquelle des convictions fondamentales guidaient ces dirigeants est ce qui leur a permis de s'engager efficacement dans la ruse politique.

Bien sûr, la politique de la condamnation ne peut pas se développer uniquement sur des mots. La seule façon d'être constamment et profondément machiavélique est de prendre des mesures pour construire et pour entretenir une bonne réputation.

Ne pas se contenter de peaufiner des règles budgétaires

Cette leçon pourrait être cruciale pour les dirigeants européens actuels, à une époque où tant de personnes peinent à définir ce que signifie vraiment être européen. L'idée selon laquelle à son fondement l'Europe doit se concentrer sur quelque chose d'aussi banal que de peaufiner les règles budgétaires semble à tout le moins décevante : d'autant plus que le continent fait face à une crise humanitaire de plus en plus grave, provoquée par l'afflux de réfugiés des pays ravagés par la guerre en Libye et en Syrie.

Alors que l'État islamique menace de conduire un nombre toujours croissant de ces réfugiés vers l'Europe et que la crise en Ukraine risque de grossir encore cette marée humaine, les Européens sont mis à l'épreuve de penser au-delà des défis financiers auxquels ils sont confrontés. Cette pression est d'autant plus intense, étant donné que les pays les plus touchés par ce défi humanitaire (la Grèce, l'Italie et l'Espagne) se voient également imputer la plupart des dégâts de la crise financière.

L'Europe, à la fois un renard et un lion

Il est temps pour les dirigeants européens de passer à la vitesse supérieure et de montrer le genre de conviction que Machiavel aurait préconisé pour mettre fin à la crise humanitaire. Avant toute chose, ils doivent alléger les souffrances des réfugiés en les incluant ou en les intégrant de manière constructive. Un tel effort exige des injections financières importantes dans les pays en première ligne de la crise. Si cela s'effectue correctement, les réfugiés pourraient bien devenir cette source cruellement attendue de dynamisme pour les économies faibles et une solution au problème du vieillissement de la population.

Parallèlement les dirigeants européens doivent s'efforcer de freiner l'afflux de réfugiés, en développant un programme politique pour mettre fin à la violence qui pousse des millions de personnes désespérées vers les frontières de leur pays. L'Europe ne peut se permettre d'être un îlot de relative stabilité dans une mer de chaos.

La meilleure façon de rendre l'Europe crédible consiste probablement à prendre une position véritablement audacieuse, capable de faire avancer ses intérêts et de défendre ses valeurs les plus fondamentales. La métaphore de Machiavel sur le mystère d'une conduite politique efficace est un cadre de réflexion puissant. L'Europe doit être à la fois un renard et un lion.

Harold James est professeur d'histoire et des affaires internationales à l'Université de Princeton, professeur d'histoire au European University Institute de Florence et professeur émérite au Centre pour l'Innovation sur la Gouvernance Internationale (CIGI).

© Project Syndicate 1995-2015

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