Europe : l'impossible statu quo

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(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
Il faut soit faire l'Europe politique, pour que l'intégration politique rejoigne celle de l'économie, soit revoir l'intégration économique (marché unique) à la baisse. Par Dani Rodrik, professeur, Harvard

L'Union européenne célébrera ce mois-ci le 60e anniversaire de son traité fondateur, le Traité de Rome, qui a institué la Communauté économique européenne. Il y a sans aucun doute beaucoup à célébrer. Après des siècles de guerre, de bouleversements et de massacres, l'Europe est en paix et démocratique. L'UE a accueilli 11 anciens pays du bloc soviétique dans son giron, guidant avec succès leurs transitions post-communistes. Et, à une époque de fortes inégalités, les pays membres de l'UE présentent les plus faibles écarts de revenus du monde entier.

Crise existentielle

Mais tout cela correspond à des réussites passées. Aujourd'hui, l'Union est embourbée dans une crise existentielle profonde, et son avenir est fortement remis en question. Les symptômes sont visibles partout: le Brexit, les niveaux écrasants du chômage des jeunes en Grèce et en Espagne, la dette et la stagnation en Italie, la montée des mouvements populistes, ainsi que les réactions brutales contre les immigrés et l'euro. Tous soulignent la nécessité d'une refonte majeure des institutions européennes.

Un rapport décevant de Jean-Claude Juncker

C'est pourquoi il était grand temps que le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker propose un nouveau livre blanc sur l'avenir de l'Europe. Juncker y expose cinq voies possibles: continuer le programme actuel, se concentrer uniquement sur le marché unique, permettre à certains pays de se déplacer plus rapidement que d'autres vers une plus grande intégration, revoir à la baisse le programme, et tout faire pour mettre en œuvre un plan ambitieux pour une intégration uniforme et plus complète.

Il est difficile de ne pas comprendre Juncker. Alors que les politiciens européens sont préoccupés par leurs batailles nationales et que les institutions européennes de Bruxelles représentent une cible pour la frustration populaire, il pouvait difficilement s'engager davantage. Pourtant, son rapport est décevant. Il évite le défi central que l'UE doit affronter et surmonter.

Il faut resynchroniser politique et économie

Si les démocraties européennes veulent retrouver leur santé, les intégrations économique et politique ne peuvent pas rester désynchronisées. Soit l'intégration politique rattrape l'intégration économique, soit l'intégration économique doit être revue à la baisse. Tant que cette décision est éludée, l'UE restera dysfonctionnelle.

Lorsqu'ils seront confrontés à ce choix difficile, les Etats membres opteront vraisemblablement pour différentes positions le long du continuum de l'intégration économico-politique. Cela implique que l'Europe doit développer la flexibilité et les arrangements institutionnels nécessaires pour s'en accommoder.

Dès le début, l'Europe a été construite sur un argument « fonctionnaliste »: l'intégration politique suivrait l'intégration économique. Le livre blanc de Juncker s'ouvre de manière appropriée sur une citation de 1950 du fondateur de la Communauté économique européenne (et Premier ministre français) Robert Schuman : « L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble: elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait ». Commençons par construire les mécanismes de coopération économique, et cela préparera le terrain pour des institutions politiques communes.

Une hyper-mondialisation à l'échelle européenne

Cette approche a bien fonctionné au début. Elle a permis à l'intégration économique d'avoir toujours un pas d'avance sur l'intégration politique - mais sans jamais être trop loin. Puis, après les années 1980, l'UE a fait un saut dans l'inconnu. Elle a adopté un ambitieux programme de marché unique qui visait à unifier les économies européennes, éliminant progressivement les politiques nationales entravant la libre circulation non seulement des marchandises, mais aussi des services, des personnes et des capitaux. L'euro, qui a établi une monnaie unique au sein d'un sous-ensemble des Etats membres, était le prolongement logique de ce programme. C'était une hyper-mondialisation à l'échelle européenne.

Le nouvel ordre du jour était le fait d'une confluence de facteurs. De nombreux économistes et technocrates estimaient que les gouvernements européens étaient devenus trop interventionnistes et qu'une intégration économique profonde adossée à une monnaie unique disciplinerait les Etats. Dans cette perspective, le déséquilibre entre les bras économique et politique du processus d'intégration était une caractéristique, et non pas un bug.

La prise en compte des politiques sociales aurait freiné l'intégration

De nombreux hommes politiques, cependant, ont reconnu que le déséquilibre était potentiellement problématique. Mais ils supposaient que le fonctionnalisme finirait par venir à la rescousse: les institutions politiques quasi fédérales nécessaires pour soutenir le marché unique se développeraient avec le temps.

Les grandes puissances européennes ont joué leur rôle. Les Français pensaient que transférer de l'autorité économique aux bureaucrates de Bruxelles renforcerait la puissance nationale française et le prestige mondial. Les Allemands, désireux d'obtenir l'accord de la France en faveur de la réunification allemande, leur ont emboité le pas.

Il y avait une alternative. L'Europe aurait pu permettre à un modèle social commun de se développer parallèlement à l'intégration économique. Il aurait fallu intégrer non seulement les marchés mais aussi les politiques sociales, les institutions du marché du travail et les régimes fiscaux. La diversité des modèles sociaux à travers l'Europe et la difficulté de parvenir à un accord sur des règles communes auraient agi comme un frein naturel sur le rythme et l'ampleur de l'intégration.

Un correctif utile

Loin d'être un inconvénient, cela aurait fourni un correctif utile concernant la vitesse et l'ampleur de l'intégration les plus souhaitables. Le résultat aurait pu être une plus petite UE, plus profondément intégrée dans toutes les dimensions, ou bien une UE avec autant de membres qu'aujourd'hui, mais beaucoup moins ambitieuse dans son envergure économique.

Aujourd'hui, cela pourrait être trop tard pour tenter une intégration fiscale et politique de l'UE. Moins d'un Européen sur cinq est en faveur d'un abandon de pouvoir par les Etats-nations membres.

Les optimistes diront que cela est dû moins à une réelle aversion pour tout ce qui vient de Bruxelles ou Strasbourg qu'au fait que le public associe « plus d'Europe » à une insistance technocratique sur le marché unique et l'absence d'un modèle alternatif attrayant. Peut-être l'émergence de nouveaux dirigeants et de nouvelles formations politiques permettra-t-elle d'esquisser un tel modèle et de susciter de l'enthousiasme sur un projet européen réformé.

Les pessimistes, d'autre part, espéreront que, dans quelques coins sombres des couloirs du pouvoir à Berlin et Paris, des économistes et avocats sont en train de préparer secrètement un plan B à déployer le jour où un assouplissement de l'union économique ne pourra plus être reporté.

Traduit de l'anglais par Timothée Demont

Copyright Project Syndicate

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Commentaires
a écrit le 22/03/2017 à 9:16 :
Il faut taxer l'énergie. Point final.
a écrit le 21/03/2017 à 15:16 :
L'Europe ou l'échec de la sociale-démocratie et/ou du projet Delorien !
Réponse de le 21/03/2017 à 18:02 :
sauf que c'est le parti populaire et donc l'équivalent de notre LR, qui gouverne l'europe depuis au moins une bonne décennie.

Maintenant si vous dites que ce sont les mêmes que les sociaux démocrates vu que ces derniers votent les Lois que votent le PP, je vous suivrais sans problème mais à mon avis c'est pas du tout ça que vous vouliez signifier

Les obsessions c'est désastreux pour la réflexion.
Réponse de le 22/03/2017 à 11:36 :
Sur sur le plan institutionnel et sur la gouvernance (Traité de Maastricht, Traité de Lisbonne, BCE...) , l’Europe telle qu'elle est conçue et qui est née d'une création de DELORS et consort est en échec: cf. le site http://www.institutdelors.eu qui promeut cette Europe.
Soulignons aussi que les directives européennes sont créées à l’initiative de la Commission Européenne, composée de libéraux et de sociaux démocrates (Bolkenstein, Kroos, Moscovici, ..), validées par le parlement ensuite.
Comme l'auteur le dit si bien -> "Il aurait fallu intégrer non seulement les marchés mais aussi les politiques sociales, les institutions du marché du travail et les régimes fiscaux". Cf. par exemple les politiques fiscales scandaleuses de l’Irlande , Luxembourg, Pays Bas.
Soulignons aussi que cette sociale démocratie (avec les Blair, Schröder, ..) a eu un impact non négligeable dans l’Europe tel qu'elle est même si effectivement comme vous le soulignez ce sont les "républicains/PP" qui sont actuellement au pouvoir et en Allemagne particulièrement.
Réponse de le 22/03/2017 à 17:25 :
Ce ne sont pas les institutions qui font une société ce sont les gens qui sont à leurs têtes.

Prenez un gars compétent et mettez le à la tête de n'importe quelle institution catastrophique et il en fera quelque chose de bien, prenez un incompétent et mettez le à la tête d'une institution solide et en quelques années il aura tout ravagé.

C'est la droite, votre droite qui est à la tête de l'UE depuis le début et en effet elle a lamentablement échoué quand aux sociaux démocrates qui sont également de droite puisque votant comme le PP lors des principaux votes, puisque votre pensée est campée sur le binaire c'est un fait il faut donc que je m'abaisse à votre niveau, c'est usant, pensez bien que c'est vraiment pas pour défendre ces gens aussi compromis que les vôtres que je vous faisais cette remarque.

Descendez de votre tour d'ivoire et vivez un peu avec les gens, même si c'est ma faute j'avoue que je n'aurais pas du essayer de débattre avec vous c'était peine perdue promis je ne le referai plus, ça ne pourra que faire du bien à votre pensée complètement sclérosée, merci.
a écrit le 21/03/2017 à 12:25 :
Entièrement d'accord avec votre article profondément pessimiste certes mais cette union européenne à la botte des créanciers allemands ne peut que susciter du pessimisme.

Parce qu'en plus vous n'avez pas parlé du dumping social que les dirigeants européens adorent amalgamer avec le travail détaché histoire de justifier que nos entreprises du btp ou du transport routier ou autres embauchent massivement des travailleurs européens afin des les payer une misère, sans couverture sociale, des gens du coup invisibles mais nuisibles à tout le monde dont à eux mêmes mais eux ont les excuse de vouloir nourrir leurs familles dans leurs pays respectifs sous développés comme la roumanie, la pologne, la croatie et-c... Phénomène qui a amplifié les poussées d'extrême droite un peu partout.

Vous avez également oublié de parler du dumping fiscale, 2016 aura été une année dans laquelle nous aurons vu que des plus hauts cadres européens se sont fait prendre la main dans le sac à faciliter l'évasion fiscale des multinationales et des milliardaires, si cela fonctionne comme la douane qui estime saisir seulement 5% du trafic de drogue, imaginez en UE comme l'évasion fiscale est commune, banale même.

ET vous n'avez pas non plus parlé du traité constitutionnel européen, refusé par le peuple français massivement mais imposé via le traité de lisbonne, par la plupart des politiciens français sous les acclamations des politiciens européens, notre Europe n'est pas démocratique, elle s'en donne juste l'air mais n'en a toujours pas composé la chanson.

ET j'en ai forcément oublié... Vite un frexit.

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