Faire du socialisme sans le savoir

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La tombe taguée de Karl Marx au cimetière de Highgate à Londres.
La tombe taguée de Karl Marx au cimetière de Highgate à Londres. (Crédits : Reuters)
IDEE. Le concept de socialisme mérite d'être rigoureusement défini, car il permet de constater qu'il imprègne largement les conceptions de nombre de gouvernants qui ne s'en réclament pas explicitement. Par Pierre Lemieux, Senior Fellow à l’Institut Économique de Montréal, professeur associé à l'Université du Québec en Outaouais, et auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier "What's wrong with protectionism?" est paru aux éditions Rowman & Littlefield. Il habite aux Etats-Unis.

Les États qui se réclament du socialisme, ou que certains identifient au socialisme, couvrent un large éventail, qui va du Venezuela à la Chine en passant par les pays scandinaves. Il n'y a pas longtemps encore, le Parti Socialiste était au pouvoir en France. Aux Etats-Unis, les politiciens qui se disent « socialistes démocratiques » invoquent le modèle de la Scandinavie. En 2015, à la suite d'un débat avec Hillary Clinton aux primaires démocrates, le sénateur Bernie Sanders a été poliment rabroué par le premier ministre danois, qui a déclaré que « le Danemark, loin d'être une économie socialiste planifiée, est une économie de marché ».

Question de degré

Le socialisme est donc une question de degré, mais degré de quoi ? La définition traditionnelle du socialisme (et du communisme) insistait sur la propriété collective des moyens de production. Les socialistes réalisèrent rapidement que la propriété des moyens de production n'est pas essentielle à leur contrôle : la réglementation suffit, tout en préservant éventuellement un petit peu d'efficacité. Surtout avec l'invention de la « justice sociale », la définition du socialisme mit plus tard l'accent sur la redistribution et l'État Providence. Mais comme Bertrand de Jouvenel l'avait déjà compris (voir son livre L'éthique de la redistribution), l'État Providence requiert réglementation et contrôle.

Il existe une autre caractérisation du socialisme, plus générale et plus utile. Il s'agit de savoir si la société est gouvernée par les choix collectifs ou par les choix privés (ces derniers étant les choix individuels et ceux des groupes intra-société auxquels les individus s'associent librement). Ici encore, c'est une question de degré, mais on peut dire qu'une société est d'autant plus socialiste que les choix privés cèdent la primauté aux choix collectifs.

Primauté des choix collectifs

Dans cette perspective, ce qui caractérise le socialisme n'est pas tellement que les décisions politiques sont prises par « les pauvres » (ou ceux qui les représentent) plutôt que par « les riches » (ou leurs représentants). La distinction importante est que le système est fondé sur la primauté des choix collectifs sur les choix privés. L'opposé du socialisme—on peut l'appeler « libéralisme », « libertarianisme », ou « capitalisme »—est fondé sur les choix privés.

Dans son fameux discours de 1819, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », Benjamin Constant a exprimé cette distinction en termes de « liberté collective » et « liberté individuelle ». Le socialisme limite la liberté individuelle au nom de la liberté collective, c'est-à-dire du pouvoir de la majorité. Constant argue brillamment que la liberté collective représente une conception antique et pré-moderne de la liberté.

On voit dès lors comment le « socialisme démocratique » est à la fois socialiste et démocratique. Il est socialiste en ce que les grands choix (santé, éducation, etc.) concernant les actions individuelles sont faits au niveau collectif. Il est démocratique parce que ces choix sont théoriquement effectués par 50% plus un des votes, au lieu de l'être par un appareil d'État moins formellement majoritaire.

« L'administration des choses »

Il faut comprendre que les grands choix collectifs impliquent le contrôle d'une cascade de petits actes individuels, et que tel choix qu'un individu ne juge pas important de garder dans son domaine privé représente une affaire cruciale pour un autre. Et, n'en déplaise à Marx, « l'administration des choses » de tout le monde revient à contrôler tout le monde.

Le commerce, qu'il soit national ou international, fournit un bon exemple de la distinction entre choix privés et choix collectifs. Appartient-il à chaque individu ou groupe privé de décider ce qu'il achètera, auprès de qui, et à quelles conditions ? Ou bien la collectivité (c'est-à-dire l'État) décidera-t-elle pour lui ? Un régime socialiste impose le second volet de l'alternative.

Notons l'ambiguïté du terme « démocratique ». La grande illusion du socialisme est qu'il peut être démocratique au sens du gouvernement de chaque individu par lui-même. En réalité, le « self-government » est incompatible avec la domination des choix collectifs. On en revient à Constant, à qui l'histoire a donné raison : les choix posés par ceux qui représentent la collectivité ou s'en réclament écrasent la liberté individuelle.

Une droite liberticide

De ce point de vue, la droite qui se définit par opposition au socialisme est souvent aussi liberticide et dangereuse que la gauche qui s'en réclame. L'économiste et philosophe Friedrich Hayek, lauréat d'un prix Nobel d'économie en 1974, est souvent présenté comme un conservateur par ceux qui sont les victimes de la trompeuse opposition droite-gauche. Pourtant, un de ses ouvrages, La Constitution de la liberté, contient une annexe intitulée « Pourquoi je ne suis pas un conservateur », qui explique comment le libéralisme s'oppose autant au conservatisme qu'au socialisme. Il observe que, comme le socialiste, le conservateur « est moins soucieux de la façon dont les pouvoirs du gouvernement devraient être limités, que du choix de qui les exercera, et ... se considère autorisé à imposer aux autres par la force les valeurs qu'il révère. »

Quand les idéologues ou politiciens de droite proposent de retirer des décisions du domaine des choix privés pour les transférer au domaine des choix politiques, quand ils sont heureux d'assumer des pouvoirs qu'ils croient dangereux aux mains du parti opposé, ils font, comme pourrait dire Monsieur Jourdain, du socialisme sans le savoir.

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Commentaires
a écrit le 10/05/2019 à 1:44 :
La démocratie *est une conception antique et prémoderne de la liberté".
...
Friedrich Hayek à propos du régime de Pinochet : « Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme » (Entretien avec le quotidien chilien El Mercurio, 12 avril 1981).
a écrit le 09/05/2019 à 18:00 :
Le socialisme que je connais :

C’est un tableau ( divisé en 2 côté )avec deux réalités
Le premier côté : c’est du brouillard et le deuxième côté c’est un âne et une 🥕...

Le socialisme c’est une invention des hommes comme « boîte à idées «  ou un «  jeu de cartes « 

A mon avis ça ne peut pas être un ciment commun , il faudrait un ciment plus fort :
l’humanité, c’est déjà un bon début .
a écrit le 09/05/2019 à 11:13 :
J'en reviens encore a mon canard lapin gauche droite. Souvenez vous du dodolf, lui aussi s'en reclamait du socialisme avec son Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, le honni socialisme d'extreme droite.
Heureusement cette periode est revolue, a bas les nationalismes, vive le supranationalisme europeen (de gauche).
Gloups, maman j'ai peur
a écrit le 09/05/2019 à 10:34 :
"Les autres peuvent être assouvis : pour cela la société dominante a toujours assez de ressources et d’habileté. "

Les sociaux démocrates donc puisque nous avons vu l'électorat socialiste basculer à droite sans aucun souci tant que leurs intérêts étaient représentés.

"Les esprits dangereux parmi les révolutionnaires. — Qu’on distingue ceux qui rêvent un bouleversement de la société en gens qui veulent atteindre quelque chose pour eux-mêmes et en gens qui le veulent pour leurs enfants et petits-enfants. Les derniers sont les plus dangereux ; car ils ont la foi et la bonne conscience du désintéressement. Les autres peuvent être assouvis : pour cela la société dominante a toujours assez de ressources et d’habileté. Le péril commence aussitôt que le but devient impersonnel ; les révolutionnaires par intérêt impersonnel peuvent considérer tous les défenseurs de l’état de choses existant comme égoïstes et par là se sentir supérieurs à eux. " Nietzsche

Les zadistes et autre BB sont les véritables réformateurs de notre système les autres n'étant au final bel et bien que de vulaires imposteurs.

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