Grèce : 20 ans de malheur

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Les recommandations faites à la Grèce par la commission européenne sont simplement inapplicables. Le pays se trouve prise en tenaille entre la basse politique allemande et les mauvais calculs stratégiques de la commission européenne. Par Michel Santi, économiste

« Absurdes », les propositions formulées en fin de semaine dernière à la Grèce par la Commission Européenne? En réalité, ce qualificatif employé par le chef de l'exécutif grec dévoile son dépit face à une Europe qui ne semble vraiment pas intéressée au sort de son pays, encore moins à finaliser un accord qui convienne aux deux parties. A moins que la volonté délibérée des élites européennes ne soit d'affamer les grecs, de saper leur tourisme, d'encourager le marché noir et, tout compte fait, d'ancrer ce pays dans une spirale déflationniste durable.

Punir les Grecs pour avoir voté Syriza

La majoration de la TVA à 11% pour les aliments de base et à 23% pour la consommation électrique dictée à la Grèce indique-t-elle l'indifférence totale de la Commission Européenne de parvenir à un accord? Ou est-elle un degré supplémentaire franchi dans la spirale de la mort savamment orchestrée par une Europe mercantile royalement indifférente aux pauvres et aux classes moyennes qui seront seuls à en subir les conséquences? Une certitude: les autorités européennes et les responsables politiques allemands entendent punir les grecs pour avoir voté Syriza, eux qui étaient persuadés que Tspiras rentrerait dans le rang et se mettrait au garde à vous moyennant quelques tapes sur le dos généreusement prodiguées par Juncker.

Un maillon géopolitique fondamental de l'Union

Aujourd'hui, cinq mois après les élections en Grèce ayant consacré la victoire de Syriza, les responsables européens reviennent de loin et se sont enfin rendus compte que Tspiras ne bluffait pas, pour la simple et unique raison qu'il a reçu un mandat limpide de la part de ses électeurs. Que cette Europe du business, des marchés et des profits se méfie quand même, et que son intelligentsia y prenne garde, car - aujourd'hui dans notre monde tourmenté de 2015 - la Grèce est un maillon géopolitique fondamental de l'Union. La perdre constituerait une véritable catastrophe pour l'Europe, car elle basculerait dès lors sous influence russe, voire chinoise, sans oublier bien-sûr que ce pays est aux avant postes de toutes les zones dangereuses de la Méditerranée. Tsipras, grand négociateur, en est parfaitement conscient comme il sait très bien qu'une sortie de son pays propulserait dès lors l'euro vers des sommets qui font déjà frémir d'angoisse les allemands, les français et les espagnols.

Une authentique bataille pour le leadership entre Merkel et Schauble

Brillant tacticien, Tsipras comprend également que les postures tranchées des protagonistes sont redevables aux considérations de politique intérieure, et principalement en Allemagne, théâtre d'une authentique bataille pour le leadership entre Merkel et Schauble. Ce dernier, qui en veut toujours à Merkel de l'avoir empêché de succéder « naturellement » à Kohl en 2000 à la tête de la CDU, manœuvre aujourd'hui afin de récupérer ce qu'il estime être son droit, et semble en effet devoir remporter la partie contre Merkel et, ce, quelle que soit l'issue du drame grec. Schauble sera certainement le premier à blâmer la capitulation de Merkel si elle se compromettait avec Tspiras, sachant qu'il serait considéré comme un ardent défenseur des intérêts allemands en cas de Grexit.

Pris en tenaille entre la basse politique allemande et les mauvais calculs de la Commission

Toujours est-il que la Grèce se retrouve prise en tenaille par la basse politique politicienne allemande et par les mauvais calculs stratégiques de la Commission Européenne qui, à force de se persuader que les grecs bluffaient, est aujourd'hui acculée dans une posture où elle sera perdante à tous les coups. Perdante si la Grèce sort de l'Union, et perdante si elle y reste car il va de soi que Podemos exigera pour l'Espagne les mêmes concessions obtenues par la Grèce, à une envergure et à une dimension n'ayant évidemment aucune mesure avec les montants en jeu pour la Grèce.
Tout ça pour ça?, serait-on tenté de s'exclamer aujourd'hui en juin 2015, tandis que de trop rares économistes et analystes stigmatisent l'austérité qu'il fallait logiquement répudier dès 2010? Alors que la rigueur est à l'évidence contre-productive dans un contexte de récession et de crise financière, comment se fait-il que des nations entières s'accrochent toujours, avec leurs leaders, à l'escroquerie intellectuelle de la rigueur budgétaire? Ma seule réponse, que je répète inlassablement depuis cinq ans, est que « l'austérité est la version moderne de la lutte de classes ».

Michel Santi est macro économiste et spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

Vient de publier "Misère et opulence", préface rédigée par Romaric Godin.

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Commentaires
a écrit le 09/06/2015 à 16:51 :
Michel Santi fait mentir Euclide : pour lui tout ce qui est pareil n'a pas la même valeur. Européïste béat, il se plaint de ses stupidités. Pas la peine de tenter d'ajuster avec de vaines théories la réalité des choses : on a défini idéologiquement ce que devrait être la zone et l'on a rêvé que toutes ses parties seraient identiques car européennes. La croissance fabuleuse donc socialiste et généreuse devant masquer l'aide donnée et l'intégration sans réflexion de ce pays. Las, il n'en est rien, alors... alors les erreurs, les gouffres financiers, la réalité des choses deviennent soudain "libérales" voire d'extrême droite, ce qu'il faut combattre bien entendu par plus de socialisme avec ses nouveaux rêves... On est bien loin ici de l'économie qui réclame un peu de rigueur morale.
a écrit le 09/06/2015 à 16:28 :
...oui, à force de casser de la vaisselle...
a écrit le 09/06/2015 à 15:27 :
"l'austérité est la version moderne de la lutte de classes »... Je pense et j'écris depuis bien longtemps que le retour à la lutte des classes est inévitable, que les centrales syndicales dites de "gauche", CGT en tête n'auraient jamais dû abandonner ce concept. Le combat entre ceux qui détiennent pouvoir et argent et la grande majorité qui ne dispose que de sa force de travail est intemporel. A tout pouvoir il faut un contre pouvoir fort. La démocratie est biaisée. Il ne reste plus qu'au peuple... la rue.
a écrit le 09/06/2015 à 14:03 :
Très bonne analyse. L’auteur a une phrase qui résume très bien ce qui se joue : « l'austérité est la version moderne de la lutte de classes ». Mais shut, il ne faut pas le dire, car voyons, nous ne sommes plus au XIXème siècle, n’est-ce pas ?
a écrit le 09/06/2015 à 13:23 :
ca fait plaisir de lire un économiste qui dit la vérité. Il comprend très bien que les Grecs n'en peuvent plus de ces restrictions qu'ils subissent, on devrait faire subir ce sort a nos dirigeants.......
Réponse de le 09/06/2015 à 15:16 :
Nos dirigeants prennent l'avion en famille pour aller voir un match de foot à Berlin. "Ca coûte Rien c'est l'Etat qui paie !".
a écrit le 09/06/2015 à 13:03 :
les grecs sont pris entre la faucille et la marteau, pas entre le marteau et l'enclume!
leur erreur c'est d'avoir vecu ' avec des cheques delors' pendant 30 ans, sans utiliser l'argent pour preparer leur avenir
le pb n'est pas de punir les grecs, le pb est de respecter les choix democratiques de ce ux qui n'ont pas vote tsipras et ne souhaitent plus payer les retraites et les fonctionnaires des grecs qui s'auto dispensent de payer leurs impots
la balle est dans leur camp, qu'ils respectent les regles ( c'est pas notre faute si tsipras a promis n'importe quoi!) ou prennent leurs responsabilites!
cela dit vous avez raison, les allemands sont furieux ( ca doit etre lie au fait que ca ulcere d'avoir des retraites pauvres devant le edeka ou lidl, ou de se faire redresser par la steueramt)

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