L'indispensable lutte contre les inégalités

 |   |  1032  mots
(Crédits : DR)
Les États-Unis et la Chine ont désormais le même niveau d'inégalités. Un niveau non soutenable, d'un point de vue politique. Par Dambisa Moyo, économiste, membre du Conseil d'administration de plusieurs entreprises internationales

Au cours des dix dernières années, les inégalités de revenus ont été classées au même niveau d'urgence prioritaire sur l'ordre du jour de politique internationale, que le terrorisme, le changement climatique, les pandémies et la stagnation économique. En dépit de tout ce battage, peu de solutions potentiellement efficaces ont été pourtant évoquées. Trouver de meilleures mesures pour réduire les inégalités reste un casse-tête.

Le même niveau d'inégalités en Chine et... aux Etats-Unis

Afin de comprendre en quoi ce problème déconcerte les décideurs, il est utile de comparer les deux plus grandes économies du monde. Les États-Unis sont une démocratie libérale à économie de marché, où les moyens de production sont détenus par des entités privées. La Chine, en revanche, est dirigée par une classe politique qui méprise la démocratie. Son économie (malgré des décennies de réformes favorables à l'économie de marché) est toujours marquée par une importante intervention de l'État.

Mais en dépit de leurs systèmes politiques et économiques radicalement différents, les deux pays ont à peu près le même niveau d'inégalité des revenus. Le coefficient de Gini de chaque pays (l'unité de mesure la plus fréquente d'égalité des revenus), est proche de 0,47.

Une aggravation aux Etats-Unis, une amélioration en Chine

Toutefois, leurs situations sont très différentes sur un point important. Aux États-Unis, les inégalités s'aggravent rapidement. En 1978, la tranche supérieure des 1% de la population américaine était dix fois plus riche que le reste du pays. Aujourd'hui, le revenu moyen de la tranche supérieure des 1% est environ 30 fois supérieur à celui d'un individu moyen de la tranche des 99% restants. Au cours de la même période, les inégalités en Chine ont diminué.

Les mauvais résultats du libre-échange en matière de répartition des revenus

Cela représente un défi pour les décideurs. Le capitalisme du libre-échange a prouvé qu'il était le meilleur système apte à produire une croissance des revenus et à créer un important surplus économique. Toutefois en matière de répartition des revenus, ses résultats sont beaucoup moins probants.

La plupart des sociétés démocratiques ont tenté de résoudre le problème par des politiques de redistribution de gauche, ou au contraire par des approches de droite fondées sur l'offre. Mais aucune de ces approches ne paraît être particulièrement efficace. Aux États-Unis, les inégalités de revenus se sont régulièrement creusées durant les deux administrations démocrates et républicaines. La réussite de la Chine dans ce domaine montre les avantages possibles de son système pesant : une telle conclusion suscite le malaise chez de nombreux décideurs occidentaux.

Les inégalités, sans importance?

Les affirmations selon lesquelles les inégalités seraient sans importance ne clarifient en rien le débat. Le raisonnement est le suivant : si la marée montante soulève tous les bateaux, peu importe si certains sont soulevés plus lentement que d'autres.

Ceux qui préconisent d'accorder moins d'importance aux inégalités de revenus soutiennent que les politiques publiques devraient veiller à ce que tous les citoyens jouissent d'un niveau de vie minimum (des aliments nutritifs, un logement approprié, des services de santé de qualité et des infrastructures modernes), plutôt que de viser à réduire l'écart entre les riches et les pauvres. En effet, certaines personnes affirment que les inégalités de revenus stimulent la croissance économique et que les prestations sociales réduisent les incitations au travail, ce qui pèse sur la productivité, réduit les investissements et nuit en fin de compte à la communauté au sens large.

De moins en moins de mobilité aux Etats-Unis

Mais les sociétés ne prospèrent pas seulement grâce à la croissance économique. Elles souffrent quand les pauvres sont incapables de trouver leur voie vers un avenir meilleur. La mobilité sociale aux États-Unis, comme ailleurs, est en baisse, ce qui compromet la foi en un « rêve américain » (fondé sur cette croyance selon laquelle le travail acharné d'un individu le fera devenir plus riche que ses parents). Au cours des 30 dernières années, la probabilité qu'un Américain né dans le quartile inférieur de la répartition des revenus finisse sa vie dans le quartile supérieur a été divisée par plus de deux.

De nombreux progrès ont évidemment eu lieu. Au cours des 50 dernières années, alors que des pays comme la Chine et l'Inde ont enregistré une croissance économique à deux chiffres, le coefficient de Gini mondial a chuté de 0,65 à 0,55. Mais de nouveaux progrès sont peu probables, au moins dans un proche avenir.

La croissance économique dans la plupart des économies émergentes a ralenti en dessous de 7%, le seuil nécessaire pour doubler les revenus par habitant en une seule génération. Dans de nombreux pays, ce pourcentage a chuté en-deçà du niveau où il est censé causer une réduction notoire de la pauvreté.

Risques politiques

Ces sombres perspectives économiques ont de graves conséquences. Les inégalités croissantes alimentent l'agitation politique, à mesure que les perspectives d'avenir se réduisent. Certains rapports, selon lesquels 158 riches donateurs ont fourni à eux seuls la moitié des dons de campagne électorale dans la première phase du cycle des élections présidentielles américaines de 2016, ravivent la crainte que les inégalités de revenus puissent conduire à des inégalités politiques.

Au niveau mondial, le ralentissement de la convergence économique a des répercussions similaires, alors que les pays riches maintiennent leur influence démesurée dans le monde entier, ce qui conduit à la désaffection et à la radicalisation parmi les pauvres. Aussi difficile que paraisse actuellement le casse-tête des inégalités de revenus, une incapacité à le résoudre pourrait conduire à des problèmes beaucoup plus graves.

Dambisa Moyo, économiste et auteur, membre du Conseil d'administration de plusieurs entreprises internationales.

© Project Syndicate 1995-2016

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 24/02/2016 à 15:35 :
Les champions de la lutte contre les inégalités peuvent avoir raison, au fond. Mais mettre en avant ces thèmes déchainera des catastrophes dont ils n'ont pas pris conscience, tout à leur petit monde européen, voire même parisien. Nous n'avons nul besoin d'échauffer les esprits, sans avoir de martingale, pour régler ou progresser sur ce dossier en Chine, sur le continent africain, ou en Russie. Notre intérêt, à nous les nantis des pays en voie de sous-développement, c'est une grande stabilité du monde, une évolution maitrisée. Le monde idéal n'existant pas, il va falloir y aller piano..
a écrit le 24/02/2016 à 14:17 :
La plupart des travailleurs américains (si l’on exclut la tranche des 5 ou 10 % de salariés les mieux payés) connaissent depuis la moitié des années 1970 une quasi-stagnation de leurs salaires réels, à l’exception notable de la période de boom économique de la seconde moitié des années 1990. Les concessions salariales réclamées par les employeurs dans le cadre de la négociation collective d’entreprise ont, à partir des années 1980, conduit les syndicats à accepter à chaque récession la modération salariale pour défendre l’emploi, logique d’échange qui ne s’est pas démentie depuis y compris chez nous d'ailleurs .Le niveau du salaire minimum fédéral est si faible qu’il ne concerne aujourd’hui qu’une infime minorité de travailleurs (moins de 2 %). Ainsi ne représente-t-il que 37 % du salaire moyen ouvrier en 2011, et n’a compté dans le meilleur des cas que pour un peu plus de sa moitié (52 %) . Son pouvoir d’achat a diminué à plusieurs reprises sur la période 1960-2011, au cours des années 1980 sous le gouvernement Reagan et à nouveau à la fin des années 1990 et durant les années 2000 sous le gouvernement Bush où il est resté gelé entre neuf et dix ans chaque fois. Il est aujourd’hui de 30 % inférieur à ce qu’il était à son apogée, en 1968.On compte actuellement 30 % de travailleurs à bas salaire aux États-Unis, et 28 % de travailleurs payés au seuil de pauvreté officiel ou en-dessous. Non seulement ce taux est le plus élevé des pays de l’OCDE, mais il n’a cessé de croître au cours des trois dernières décennies, augmentant de 8 points depuis 1979.
a écrit le 24/02/2016 à 14:13 :
Viendrait-elle de découvrir le fil à couper le beurre et la nature humaine ? Non pas que ce soit moral ou politiquement correct, mais certaines choses sont immuables, parce que tout simplement un animal reste et restera un animal, même en costard-cravate :-)
a écrit le 24/02/2016 à 12:37 :
"conduire à des problèmes beaucoup plus graves" Je vous rassure, TOUS les pays du monde ont renforcé leur sécurité intérieure depuis 2008. Les plus riches, c'est à dire puissants, savent ce qui peut se passer...

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :