Le marché du CO2 est-il uniquement guidé par le court terme  ? Les fondamentaux montrent l'inverse

OPINION. Le marché européen du CO2 bat des records. Après dix années de faiblesse structurelle entre 2008 et 2018, où le prix du carbone oscillait entre 5 et 10 euros en Europe, le prix des quotas d'émission flirte aujourd'hui avec la barre des 90 euros. À un tel niveau, le prix du carbone renchérit fortement les technologies très émettrices et pénalise beaucoup d'entreprises qui n'ont pas modifié leurs processus de production. Par Vincent Bertrand, Maître de Conférences en économie - Université de Franche-Comté (*).

5 mn

(Crédits : YVES HERMAN)

Dans le contexte de l'envolée des prix des commodités énergétiques générée par la pandémie de coronavirus, on entend monter les critiques adressées au marché du carbone, accusé d'être un instrument instable, uniquement guidé par le court terme, incapable de donner les orientations nécessaires à long terme pour décarboner les systèmes énergétiques. Qu'en est-il réellement ?

C'est essentiellement le long terme qui explique l'augmentation observée depuis fin 2018

Contrairement à une idée répandue ces derniers temps, ce n'est pas le court terme qui est l'unique déterminant du prix sur le marché du carbone. À l'inverse, le marché est très sensible à la contrainte de réduction des émissions fixée par la loi, et sans volonté politique claire sur l'adoption d'objectifs climatiques ambitieux à long terme, le marché du carbone reste faible et il ne produit aucun effet. Le marché européen du CO2 nous en donne une bonne illustration.

Depuis fin 2018 et l'adoption d'un objectif de réduction des émissions en Europe pour l'après 2020 (-40% à horizon 2030 par rapport au niveau de 1990), puis le rehaussement de celui-ci à -55% dans le cadre du Green Deal Européen (adopté durant l'été 2021, mais que l'EU ETS (Système d'échange de quotas d'émission de l'UE - SEQE-UE) a commencé à intégrer dès 2020), le prix des quotas d'émission sur le marché européen a connu une augmentation constante. Le marché européen n'a cessé de battre des records. L'influence de la volonté politique a été particulièrement visible au premier semestre 2020, où le prix du carbone augmentait alors que la pandémie de coronavirus précipitait les économies dans les abimes d'une crise inédite avec un prix du pétrole devenant négatif... L'EU ETS a donc davantage réagi à la volonté de fixer un cap au-delà de 2020 qu'aux oscillations dictées à court terme par la pandémie (1). C'est donc bien le long terme qui est le déterminant essentiel, à condition qu'il y ait une volonté politique et des objectifs climatiques ambitieux.

Il est important d'avoir des objectifs climatiques stables et ambitieux annoncés longtemps à l'avance

La volonté politique joue un rôle clé. Sans volonté politique le marché du CO2 ne produit aucun effet. C'est ce qui explique la faiblesse de l'EU ETS entre 2008 et 2018, avant l'adoption d'un objectif pour l'après 2020.

En l'absence d'objectifs climatiques ambitieux, annoncés longtemps à l'avance, il y a nécessairement des rattrapages brutaux qui se font, quand sont compensés, à la hâte, les retards du passé. Cela produit de l'instabilité pour les entreprises, avec ou sans marché du CO2. Faire du marché du CO2 le seul responsable de ces retards et des rattrapages brutaux qui suivent, c'est s'attaquer au thermomètre plutôt qu'à la maladie et justifier ainsi qu'on jette le bébé avec l'eau du bain.

Ainsi faut-il interpréter l'augmentation du prix du carbone en Europe et les niveaux records observés pour celui-ci ces derniers mois, non pas comme une surréaction à des phénomènes conjoncturels, mais plutôt comme les conséquences des rattrapages opérés en 2020 et 2021 pour aligner, à la hâte, l'EU ETS sur les engagements pris par l'Union européenne en 2015 dans le cadre de l'Accord de Paris sur le climat. C'est l'attentisme et le report des décisions qui sont coupables, pas le marché du carbone.

Ne confondons pas le thermomètre et la maladie. La maladie est l'attentisme et le manque d'ambition collective. Pas le marché du carbone. Il n'y avait pas de marché dans l'affaire dite du dieselgate, mais des normes réglementaires sur les technologies et les émissions. Le déficit de contrôle sérieux et le manque de volonté politique ont pourtant produit les conséquences que l'on sait. Mêmes causes, mêmes conséquences, avec ou sans marché.

Utilisons mieux le marché du carbone, mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain

Le marché du carbone a une fonction importante. Il ne peut cependant pas être la solution unique au problème du changement climatique. Il ne peut en aucun cas se substituer à la volonté politique. Sans objectifs climatiques ambitieux, le thermomètre ne manquera pas de rendre compte de la maladie et ne produira aucun effet.

En revanche, dénier toute utilité au marché du carbone sur la base d'interprétations tronquées et erronées est une autre dérive. Faisons preuve de pragmatisme. Régulons mieux l'EU ETS sur le périmètre où il est pertinent, celui des grandes entreprises capables de manipuler cet instrument. Fixons des objectifs climatiques clairs et ambitieux, longtemps à l'avance. Utilisons mieux et davantage les mécanismes économiques capables d'assurer une évolution moins heurtée du prix des quotas, tels que la réserve de stabilité introduite sur l'EU ETS en 2019. Mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain !

Au niveau international, malgré des progrès clairement insuffisants concernant les objectifs de réduction des émissions de CO2, la COP 26, qui s'est tenue en novembre dernier à Glasgow, a enregistré quelques progrès significatifs sur les instruments économiques, avec un texte final qui ouvre la voie à la création d'un marché international du carbone et d'un mécanisme de projet pour l'Accord de Paris (1). Cette avancée constitue une étape importante pour passer de la théorie à la pratique en drainant les financements nécessaires à la mise en œuvre des objectifs fixés par l'Accord de Paris. Ainsi, la COP 26 a-t-elle ouvert la voie pour que nous puissions nous doter d'un thermomètre. Il s'agit maintenant de s'attaquer sérieusement à la maladie, et le marché du carbone fait partie du remède, pas de la maladie.

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(1) Source : Etude récente du réseau EDENi de l'Université de Franche-Comté

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(*) Vincent Bertrand, Maître de conférences en économie de l'énergie (Université de Franche-Comté), directeur-fondateur du réseau EDENi (Économie et Droit de l'Énergie dans un contexte industriel, Université de Franche-Comté, Belfort)

5 mn

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Commentaire 1
à écrit le 18/01/2022 à 11:13
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Mouais bon enfin on fait toujours rentrer tranquillement des millions de produits au coût environnemental désastreux hein qu'il serait tellement facile d'interdire pour pollution massive et exploitation humaine esclavagiste.

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