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Les cent jours de Joe Biden : un premier bilan

Jean-Éric Branaa (*)

Publié le 29 avril 2021 à 14:35

La chine "se rapproche", avertit biden dans son premier discours au congres

Photo d'illustration

POOL

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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OPINION. En cent jours à la Maison-Blanche, Joe Biden a déjà adopté de très nombreux décrets et imprimé sa marque à la politique américaine. Par Jean-Éric Branaa, Maître de conférences politique et société américaines (Paris 2 Panthéon-Assas).

Le monde s'attendait à quelqu'un de mou et de tiède. La surprise a été totale : loin du portrait qu'en avait dressé Donald Trump - et qui avait été un peu trop vite adopté -, Joe Biden a fait mentir la propagande de son ancien adversaire et ne s'est pas vraiment montré « endormi ». Bien au contraire. C'est un véritable ouragan qui s'est déchaîné. Le nouveau président s'est porté sur tous les fronts et a développé des ambitions phénoménales. Au bout de 100 jours, le pays en est tout secoué.

La révolution a pourtant été faite dans le velours : fidèle à ce qu'il a toujours été, Joe Biden parle d'une voix calme et douce. C'était d'ailleurs là l'une de ses promesses : en finir avec le côté « bruyant » de son prédécesseur. Toutefois, ce n'est pas ce que l'on retient en premier de ce début de mandat. Car son côté sérieux a aussi écrasé le maigre bilan de Donald Trump : Joe Biden parle peu - il n'a donné qu'une seule conférence de presse - mais il agit. Et, dans l'action, il se montre terriblement efficace.

C'est en effet ce qu'il fallait savoir sur le 46e président : il a passé sa vie à travailler avec discipline. Plus jeune élu du Sénat à même pas trente ans, président de la commission judiciaire et de la commission des Affaires étrangères de la Chambre haute, vice-président des États-Unis, Joe Biden a cumulé les postes de prestige sans jamais prendre la lumière, mais en faisant l'unanimité sur sa rigueur et son investissement personnel. Il y a bien son côté gaffeur qui a apporté quelques couleurs à ce portrait, mais cela n'a jamais été suffisant pour détruire la confiance qu'il a toujours su gagner par sa constance.

En deux mots

Résumer son début de présidence en quelques mots semble impossible, tant il a déployé ses ailes dans toutes les directions. Pourtant, il l'a fait lui-même lors de son unique conférence de presse, en rappelant qu'il y avait deux objectifs majeurs à remplir et qu'il s'est attelé à ce travail en priorité : il fallait en effet faire face aux deux crises, sanitaire et économique. Rien n'aurait pu le détourner de ce but, car il y avait urgence.

Alors on a vu à qui on avait affaire : le bilan des cent premiers jours est marqué par une victoire indéniable sur ce terrain. 210 millions de doses administrées en 100 jours, quand l'objectif initial avait été fixé à la moitié. Son prédécesseur avait promis 2 millions de doses avant Noël et n'avait pu faire vacciner qu'un peu moins de 900 000 personnes, faute d'une logistique ambitieuse. Le contraste est brutal, mais il ne l'est pas qu'avec Donald Trump : le monde entier a été assommé par l'efficacité des Américains dans cet exercice de la vaccination de masse.

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Ce n'était que le début, car la surprise a été crescendo : Biden a multiplié les décrets durant ses deux premières semaines de mandat, bouleversant les équilibres qui faisaient ronronner Washington et qui étaient annonciateurs d'une accélération plus brutale encore. C'est l'économie américaine qui en a bénéficié, avec un plan de 1 900 milliards de dollars que l'ancien sénateur, coutumier des rouages de cette institution, a réussi à faire adopter en un temps record. Et on parle bien là d'une loi, pas d'un décret. Les premiers résultats ne se sont pas fait attendre : 916.000 emplois créés en mars et un chômage qui est tombé à 6 %, après un ajout de 379 000 emplois en février. Janet Yellen, la ministre de l'Économie, annonce déjà le retour au plein emploi dès la fin de cette année. Car ce sont bien les emplois américains qui sont l'objectif de la politique de Biden : un nouveau volet de « l'Amérique d'abord » a-t-on vite compris, mais relooké.

Celles et ceux qui pensaient que le plus gros était passé ont dû rapidement se raviser ; le président a proposé dans la foulée un autre plan, cette fois sur les infrastructures, pour un montant aussi astronomique. Là encore, c'est par la voie législative qu'il veut passer. Ce ne sera pas une partie de plaisir, mais c'est un passage obligé pour restaurer les institutions, après quatre années durant lesquelles elles ont été bien mises à mal.

Alors qu'on avait à peine digéré les deux premiers plans, Biden en a ajouté deux autres dans la foulée, répondant ainsi aux deux autres crises majeures qui frappent le pays : à la crise environnementale, il répond par un plan climat aussi inattendu qu'ambitieux, réévaluant les objectifs que les États-Unis doivent atteindre et invitant le reste de la planète à le suivre dans cette voie ; à la détresse sociale, il oppose un nouveau plan de 1 800 milliards de dollars, appelé « plan famille », dont les détails seront révélés devant les deux Chambres du Congrès auxquelles il a voulu réserver la primeur de ses annonces, mais dont on sait déjà qu'il devrait comporter 400 milliards pour les allocations familiales, 300 pour la gratuité dans l'enseignement supérieur dans le public, 200 pour l'assurance maladie, 225 pour les congés parentaux, 225 pour les crèches.

Loin du président soporifique que les réseaux sociaux dépeignaient pendant la campagne, parfois avec dédain, Joe Biden a montré qu'il était certes le plus vieux président américain de l'Histoire, mais que cela n'enlevait rien à son audace et à son esprit d'entreprise. Ce que l'on n'avait pas vu venir, pourtant, c'est que, dans l'homme que l'on connaissait comme étant celui du consensus et un partisan du changement par petites touches, sommeillait un révolutionnaire qui a su renverser la table quand il le fallait. Et lui ne s'est pas contenté d'en parler.

L'expérience au pouvoir

Les changements ont été très visibles dès le 20 janvier. La diversité l'a très vite emporté dans ses nominations : des femmes, des Afro-Américains, des Hispaniques, des Amérindiens, des homosexuels, des transgenres, la liste des « premières fois » dans les différents postes n'a pas cessé de s'allonger.

Toutefois, c'était un trompe-l'œil. L'administration Biden s'est en réalité placée dans la continuité de celle de Barack Obama (2008-2016). Comme si le nouveau président voulait effacer les quatre ans qui venaient de s'écouler et reprendre la narration nationale au 8 novembre 2016. On a alors évoqué un « troisième mandat du 44ᵉ président », principalement parce que la plupart des postes clés ont été occupés par des gens qui étaient déjà en poste avant Trump.

Mais, là encore, il fallait creuser plus profond. Joseph Biden s'est entouré de personnes en qui il avait confiance, principalement parce qu'elles sont comme lui : solides et sérieuses. On est passé de l'ère des perturbateurs à celle des premiers de la classe. Cette fois, c'est l'expérience des femmes et des hommes choisis qui a payé : dès le premier jour, ils étaient opérationnels.

La communication a aussi été contrôlée par une équipe tout aussi cohérente, et elle a été soigneusement calibrée. Le point presse quotidien a montré que la transparence serait de mise. Une autre rupture. Mais il ne fallait rien en attendre de plus. Il n'y a rien qui dépasse, désormais. Tout le monde reste dans sa case et fait son travail. Biden lui-même a limité ses interventions : quelques prises de parole rares, toujours en commençant par sortir des petites fiches de sa poche, sur lesquelles il lit consciencieusement les chiffres des morts de la Covid. Car il ne veut pas qu'on oublie que, derrière chaque chiffre, il y a un drame humain. Et il sait ce que ça veut dire, car il a personnellement connu les pires drames qu'un homme peut affronter.

La présidence Biden navigue donc en eaux calmes. Le plus frappant est qu'il n'y a ni tragédie ni vaudeville en provenance du Parti démocrate. Même là, c'est une réussite. Dès le mois d'avril 2020, alors qu'il devenait évident qu'il allait être choisi pour représenter le parti face à Donald Trump, Joe Biden a créé huit commissions pour revoir son programme en profondeur. Chacune de ces commissions a été confiée à deux présidents : un modéré et un progressiste. Il semble que la recette était la bonne. On n'entend plus, par exemple, Alexandria Ocasio-Cortez expliquer que, dans un autre pays, « elle et Biden auraient été dans deux partis différents ».

Ne pas mettre la charrue avant les bœufs

Toutes ces réussites ont alors amené un grand nombre d'observateurs à revoir le jugement qu'ils avaient porté un peu trop hâtivement sur le candidat démocrate. Tout comme les critiques à son égard, qui avaient été injustes et trop nombreuses, la « réparation » est somme toute un peu trop flatteuse et, en tous cas, trop rapide. On assiste même à un emballement, qui est tel qu'on en est déjà à comparer le nouvel arrivant à Franklin Delano Roosevelt ou à Lyndon B. Johnson, comme si tout était déjà joué et que le mandat était près de s'achever.

Il est néanmoins vrai que les plans de Biden rappellent le New Deal de Roosevelt et que sa volonté d'agir au profit des plus faibles fait penser à Johnson, qui avait réussi des réformes audacieuses en s'appuyant, lui aussi, sur sa connaissance du Sénat. Pour autant, la grande force de Biden réside dans sa principale faiblesse : son âge. À 78 ans bien sonnés, il sait qu'il n'effectuera pas un deuxième mandat - quoi qu'il ait pu dire - et se moque de la pression de la popularité. Débarrassé de ce boulet, il peut donc agir selon sa conscience et sa volonté, et travailler sans crainte pour son propre avenir.

Néanmoins, glorifier son début de mandat à ce point, c'est oublier un peu vite que Donald Trump était crédité d'une vraie capacité à doper l'économie et créer des emplois, en se basant sur ses résultats par temps calme. On riait alors de ceux qui pariaient sur une défaite du 45e président, en estimant que la réussite économique lui donnait un brevet d'immunité. Mais la crise sanitaire a emporté avec elle le meilleur résultat sur ce terrain depuis cinquante ans, pour clouer le pays à 6,5 % de chômage au moment où Trump a quitté le pouvoir.

Prudence, donc. La majorité dont il dispose dans chacune des deux chambres est bien trop étriquée pour que le président actuel soit totalement serein : il est déjà à la merci de certains francs-tireurs, y compris s'ils sont très proches de lui de par leurs idées politiques, comme Joe Manchin, le sénateur de Virginie occidentale, qui peut à lui seul faire capoter bien des projets. En vieux routier de Washington, Biden sait que le plus dur est à venir.

Il ne faut pas non plus mésestimer le climat général dans le pays qui, s'il semble bien plus calme, reste pour autant très clivé : Donald Trump est lui-même revenu à son niveau de popularité de 43 %, une base à partir de laquelle il a pu faire se déplacer 74 millions d'électeurs en sa faveur. Les Républicains ont été ébranlés par les événements du 6 janvier, mais beaucoup d'entre eux pensent, comme l'ancien président, que ce n'est que par une opposition forte qu'ils pourront reconquérir les deux Chambres, avant - peut-être - de regagner la Maison-Blanche. Joe Biden conserve de son côté une cote de popularité élevée, autour de 54 %, mais bien moins forte que celle de la plupart des présidents au cours de leurs cent premiers jours. Les Américains ne seront pas faciles à convaincre et beaucoup sont même décidés à ne l'être jamais.

Des promesses, encore

La force de Biden se trouve dans le redressement de l'Amérique, qui est évident, même pour les plus réfractaires. Cela passe par la sphère internationale, mais il a encore beaucoup d'atouts sur le front intérieur.

Les Républicains ont bien identifié qu'il était en difficulté sur quelques dossiers dont ils font leurs choux gras : l'immigration est le plus évident, avec une crise à la frontière qui pourrait potentiellement se révéler mortelle.

Les tueries de masse restent un démon qui révèle la cassure idéologique qui existe dans ce pays à propos du droit à posséder une arme et un dossier que les opposants à Joe Biden exploitent depuis fort longtemps. Il y a enfin l'idée que ce président sera moins fort que Donald Trump face à des géants que sont Vladimir Poutine, Xi Jinping ou Recep Erdogan.

Vouloir prendre Joe Biden en défaut en politique étrangère était cependant aller un peu vite en besogne. C'est oublier qu'on est là sur son terrain de prédilection et que, aux États-Unis, il est expert parmi les experts sur cette thématique.

Avec Poutine, on a retrouvé la guerre des mots, à laquelle il s'était déjà livré par le passé : il n'a pas hésité à qualifier son homologue russe de « tueur », avant de l'inviter à une rencontre « sur terrain neutre », afin de parler de ce qui les fâche. L'affrontement a été tout aussi musclé avec les Chinois, lors d'une première rencontre houleuse entre les ministres des Affaires étrangères, en Alaska, avant que Joe Biden ne rassure tout le monde en expliquant que ses rapports personnels avec le président Xi sont bons et qu'ils se connaissent depuis longtemps ». Erdogan a pour sa part dû avaler la reconnaissance officielle du génocide arménien, ce qui l'a affaibli à un moment où ses rapports avec les Russes ne sont pas au plus haut.

Biden connaît le monde : il pousse ses pions et défend sa vision d'un multilatéralisme assumé, sous un leadership américain qui l'est tout autant. Il ajoute une recette chère à son cœur : les droits humains. Ses positions sur l'Ukraine, la question palestinienne, les Ouïghours ou encore l'Arménie dont il a reconnu, nous l'avons dit, le génocide de 1915, nous rappellent qu'il est l'homme qui avait milité pour une intervention humanitaire en ex-Yougoslavie.

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Biden est poussé dans son action par une vision très nette de ce qui est de l'ordre du Bien et de ce qui ne l'est pas. Il se révèle au monde tel qu'il a toujours été : un homme de principe et d'autorité. Il a fallu cent jours au monde pour le comprendre.

The Conversation _____

(*) Par Jean-Éric Branaa, Maître de conférences politique et société américaines (Paris 2 Panthéon-Assas)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Jean-Éric Branaa (*)

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