Macron se prend l'effet boomerang de l'État réparateur social

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La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd'hui, Macron se prend l'effet boomerang de l'État réparateur social

La révolte des gilets jaunes a de multiples visages. On le sait. Mais c'est bien la figure du travailleur qui ne parvient plus à joindre les deux bouts qui est la plus emblématique de ce mouvement. Ou celui qui ne parvient pas à vivre de sa retraite après des années de labeur. La voix des chômeurs est à peine audible, couverte par celle des working poors, confrontés à la difficulté des fins de mois. Certains y voient la réminiscence d'une lutte des classes que l'on aurait enterrée trop vite. Et pourtant, alors même que c'est la difficulté de vivre décemment de son travail qui est au cœur des préoccupations, ce n'est pas la figure antagonique du patron sur laquelle se focalise la colère, mais sur celle de l'État. Il y a là quelque chose de paradoxal, alors même que l'État est de plus en plus sorti du jeu de la formation des salaires en France comme dans la plupart des pays développés.

C'est un faux paradoxe. La libéralisation des économies a incontestablement réduit le pouvoir de négociation des salariés les moins qualifiés. Il a fragilisé le statut au travail ne nombreux participants, les plaçant dans un halo de l'emploi. Tous ceux notamment qui travaillent par intermittence sur des CDD courts, ou sur un temps partiel non souhaité, ne parvenant pas à se constituer un revenu complet. Ceux-là ne sont pas protégés par le SMIC, à échelle mensuelle ou annuelle, faute d'un temps de travail suffisant. Il y a les intérimaires aussi, pour partie, très exposés aux aléas conjoncturels. Il a aussi les apprentis, dont la rémunération déroge au SMIC. Et puis, il faudrait ajouter les indépendants, et en leur sein, les autoentrepreneurs, qui deviennent de plus en plus des travailleurs à la tâche, ne parvenant pas à se constituer un revenu décent.

Dégradation souterraine du marché du travail

Toutes ces catégories sont relativement stables en France. Difficile d'exhiber des courbes spectaculaires qui illustreraient une précarisation massive. Mais mis bout à bout, la somme de ces petits ruisseaux de la précarité finissent par faire masse, de façon plus ou moins insidieuse. Sur 26,9 millions de personnes en activité, il y avait 20 millions de CDI, 75 % contre 77% en 2007. A priori tout va bien pour eux... mais c'est oublier qu'en leur sein, il y a 1,5 à 1,6 million de salariés à temps partiels qui voudraient travailler sur des durées plus longues. À côté de ces CDI, il y a les CDD 2,6 millions de personnes. Là encore leur part dans l'emploi n'a pas explosé, 9,6% en 2017 contre 8,4 % en 2007. En revanche, le turnover de ces emplois a explosé, les CDD étant recruté sur des durées de plus en plus courtes. Les risques de discontinuités de rémunération se sont donc accrus. À cela il faut ajouter les 1 million d'intérimaires et d'apprentis, plus exposés que d'autres à la sous-rémunération. Et enfin 3,1 millions d'indépendants, dont la capacité à produire un revenu décent s'est fortement dégradée. Cela est dû à la montée en puissance des autoentrepreneurs, dont le revenu d'activité moyen est huit fois moins élevé que celui des non-salariés classiques. Cette montée du halo de l'emploi, qui recouvre une dégradation souterraine du marché du travail, on la retrouve aussi de façon manifeste dans la montée des chômeurs de catégorie C et D, c'est-à-dire des chômeurs en activité réduite, à la recherche d'un job plus satisfaisant...

Revenu décent : l'État, maître du jeu

Et dans le prolongement de cette précarisation rampante, les inégalités primaires, c'est-à-dire mesurées avant impôts et transferts sociaux, se sont fortement creusées en France, comme en atteste le coefficient de Gini qui mesure la distribution du revenu disponible à l'échelle des ménages. Et ces inégalités primaires sont particulièrement marquées en France en dépit du SMIC. Après impôts et transferts sociaux, il en est tout autrement. L'appareillage socialo-fiscal français fait son œuvre de réparation et de redistribution. Et ce faisant, face aux dégâts de la concurrence, l'État est bien devenu l'acteur central de la formation des revenus des travailleurs les plus précaires. Les gilets jaunes se tournent vers l'État, car c'est bien lui le maître du jeu de la formation d'un revenu décent. Il suffit là encore de regarder l'évolution du nombre de bénéficiaires adultes du système du RSA activité devenu prime d'activité pour saisir l'importance du rôle de l'État, dans ce qui fait figure d'ébauche de revenu universel en France.

L'économie de marché avait vocation à sortir l'Etat du jeu de la formation des rémunérations. Paradoxalement, elle le replace au cœur, par sa fonction réparatrice, décisive pour assurer les fins de mois. Et c'est cet effet boomerang que l'exécutif se prend en pleine face aujourd'hui.

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Commentaires
a écrit le 09/02/2019 à 8:56 :
Bravo pour le "working poors" , Passet !
Ca fait classe ........ dans les salons snobinards du boulevard Saint Germain !
a écrit le 09/02/2019 à 8:07 :
a ceux qui se dise en opposition a notre president
sont ceux qui par le passe ont été au pouvoir et n'on rien fait pour redresse le pays
de droite et leur affairisme personnel

de gauche et renier leur conviction au point de meme saborder son propre parti

et le voici vouloir faire la morale
alors commencer par presente au Français vos excuse de tres mauvaise gestion

et oublier le desastre que avez créer car ces bien votre incompétences
que l'on paye c jour
a écrit le 08/02/2019 à 15:49 :
Je ne suis pas d'accord avec cette affirmation : "L'État est de plus en plus sorti du jeu de la formation des salaires...". Au contraire, l'état réduit les salaires en augmentant les charges salariales. C'est comme cela que l'état régule l'inflation.
a écrit le 08/02/2019 à 12:50 :
Exemple les caissières à temps partiel. L'augmentation fiscale du carburant, ça le fait pas à la campagne. Je ne suis pas gilet jaune.
a écrit le 08/02/2019 à 10:09 :
"les inégalités primaires sont particulièrement marquées en France" :
ce n'est pas ce que laisse entendre Institut des Politiques Publiques/World Inequality Lab dans leur étude de septembre dernier "Trois décennies d'inégalités et de redistribution en France (1990 - 2018)". voir aussi le taux de pauvreté avant transfert sociaux : il est moins élevé en France que dans la plupart des pays développés de l'UE (Eurostat). 24,1% contre 25,3% au Danemark, 33% en Irlande ou 29% au UK et en Suède.
article Financial Times du 27 décembre dernier ("The rise of poverty among EU workers since the financial crisis - in charts") : les travailleurs français sont les moins pauvres parmi les grands pays de l'UE, quelle que soit leur statut.
Réponse de le 08/02/2019 à 11:25 :
quelle que soit leur statut ?!? quelle bévue ! :-)
Réponse de le 08/02/2019 à 18:05 :
@gfx
Même si vous faisons mieux socialement que nos voisins, c'est une maigre consolation. Comment la France pourrait-elle faire autrement avec autant de chômeurs et de laissée sur le carreau.
La France doit mettre le paquet pour réduire le chômage, créer des emplois, mais malheureusement les chèques faits au gilets jaunes, sans prendre parti le fond des problèmes, ont déjà cassé violement la croissance depuis la fin 2018.
Nous allons augmenter nos importations de produits asiatiques, la Chine qui n'est pas en grande forme nous envoie ses sincères félicitations.
Certaines demandes des gilets jaunes sont justifiées, mais l'ensemble des demandes est hétérogène et parfois délirant.
Et ce n'est pas comme si l'état n'était pas déjà super endetté. C'est comme remuer un couteau dans une plaie, le blessé empire !
Au résultat la croissance est cassée, parce que des commerces et des entreprises sont mises en difficultés. Le moral des entrepreneurs a chuté. Donc en conséquence moins d'emplois disponibles.
Novembre, décembre, janvier : 3 mois de chutes de croissances, et donc, de propositions d'emplois.
Réponse de le 09/02/2019 à 0:26 :
Marc,
tu ne sait pas de quoi tu parles.
ce n'es pas toi qui, il y a un moment, partageais des tas d'infos/statistiques (favorables à la France, il me semble) dans tes commentaires, comme moi ?
a écrit le 08/02/2019 à 9:11 :
On peut quand même se questionner sur l'état de santé d'une société quand les gens qui gagnent moins de 1600 euros par mois travaillant 39h hein, parce que c'est largement revenu, sont obligés de demander leur prime d'activité pour vivre.

Avec toujours plus de servitude oligarchique nos politiciens dégénérés n'ont fait que subventionner toujours plus les propriétaires d'outil de production qui du coup ont prit l'habitude de ne pas rémunérer correctement leurs salariés faisant faire l'appoint par les finances publiques.

LE serpent se mord la queue mais comme le serpent est très c... à part lui couper la tête...
Réponse de le 08/02/2019 à 9:54 :
"qui du coup ont prit l'habitude de ne pas rémunérer correctement leurs salariés"

OU bien de les ponctionner, la marge bénéficiaire de l'actionnaire devenant au final une taxe privée en perpétuelle augmentation:

"CAC 40 : le volume des dividendes en hausse de 12,8 % en 2018" https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/09/cac-40-le-volume-des-dividendes-en-hausse-de-12-8-en-2018_5406740_3234.html

La bêtise oligarchique est allée beaucoup trop loin.

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