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Qatar-Arabie : une paix froide

Photo de Michel Santi

Michel Santi

Publié le 23 avril 2018 à 08:21 - Mis à jour le 23 avril 2018 à 09:34

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Selon les déclarations de celui qui était alors président du Yémen, Ali Abdullah Saleh, "Qatar a trop d'argent". De fait, seuls les initiés étaient familiers de cet émirat préalablement aux années 1990, si ce n'est que ce petit État se distinguait comme étant le plus riche au monde par tête d'habitant grâce à la profusion de ses réserves pétrolières et gazières. Par Michel Santi, économiste*

La situation devait néanmoins évoluer très rapidement au courant de ces années 90, car les monarchies du Golfe furent terrorisées par l'invasion du Kuwait par Saddam Hussein. C'est à partir de ce moment que les chemins du Qatar divergent avec les autres émirats, car l'impuissance saoudienne face à l'invasion iraquienne lui fait prendre conscience que sa survie ne dépendra que de lui.

Les dirigeants qataris s'activèrent dès lors avec énormément de volontarisme afin que l'influence et que le rayonnement de leur pays s'exerce bien au-delà de la péninsule Arabique. À cet égard, le lancement d'Al-Jazeera en 1996 fut un jalon fondamental dans l'établissement de ce « soft power » permettant au Qatar de se faire connaître et de peser dans le monde entier à travers sa chaîne d'informations satellitaire. Le transfert, en 2003, de la base aérienne US de l'Arabie Saoudite vers le Qatar à Al Udeid fut une étape supplémentaire cruciale conférant sans équivoque au Qatar un statut de puissance régionale concurrente de son grand voisin wahhabite, qui avait bouté hors de son territoire 10.000 militaires américains en quête d'un nouveau point d'attache pour leurs avions. L'établissement de la base aérienne de la super puissance américaine au cœur de son territoire affranchissait dès lors le Qatar de toute dépendance pour sa défense et pour sa protection de ses voisins émiratis et saoudiens.

Il va de soi que la montée en puissance du Qatar fut proportionnelle à la méfiance - et même à la jalousie - de ses voisins qui avaient entre temps enrôlé l'Égypte à leur cause. Ceux-ci n'étaient pourtant pas au bout de leurs peines ni de leur surprise, car le coup de grâce à leurs relations avec l'ambitieux Qatar fut le paiement, en avril 2017, d'une rançon de l'ordre de un milliard de dollars payée par cet émirat à des groupements djihadistes en guise de rançon afin de libérer certains de ses hauts dignitaires enlevés à l'occasion d'une partie de chasse dans le Sud de l'Iraq. Les Arabes accusèrent le Qatar d'avoir directement payé 700 millions à l'Iran, leur ennemi juré, et le reste en direction de groupement terroristes et salafistes locaux en Iraq et en Syrie. La configuration était donc parfaite pour une explosion qui fut malencontreusement encouragée par Donald Trump qui, suite à son premier voyage officiel en mai 2017 ayant significativement eu lieu en Arabie Saoudite, devait tweeter quelques heures seulement après avoir quitté le territoire saoudien que « toutes les preuves accusent le Qatar » en matière de financement du terrorisme !

Une telle inconscience fut interprétée comme un blanc-seing par l'Arabie, par les Émirats, par Bahreïn, par le Yémen, par l'Égypte et même par les Maldives, qui entreprirent alors de donner au Qatar une correction spectaculaire et violente. Pourtant, aujourd'hui, dans un contexte où le Conseil de coopération du Golfe agonise, alors que les monarchies régionales traversent leur crise la plus grave, le Qatar semble bien tirer son épingle du jeu, car il s'active comme d'habitude sur plusieurs fronts. Riche d'une réserve de 40 milliards de dollars détenue par sa banque centrale et doté d'un fonds souverain de 300 milliards, le Qatar n'a déjà rien à craindre sur le plan financier. Il a, en outre, allègrement surmonté les multiples interdictions de vol unilatéralement imposées à sa compagnie aérienne par ses voisins en concluant rapidement un accord avec l'Iran - trop heureuse de contrer la stratégie saoudienne - qui lui a généreusement ouvert son espace aérien et mis à sa disposition les contrôleurs de sa base de Shiraz. Dès lors, Qatar Airways inaugura de nouvelles routes à travers l'Iran, l'Iraq et la Turquie lui étant acquis. Ses relations de voisinage sont du reste excellentes avec l'Iran où le Qatar exploite pour son propre compte un gisement gazier au sein même des eaux territoriales iraniennes, le « South Pars field ». Quant à la Turquie, elle lui a manifesté dès le 5 juin 2017 un soutien sans faille par la voix d'Erdogan ayant stigmatisé la « très grave erreur commise à l'encontre du Qatar », et décrivant son isolement comme « inhumain et contraire aux valeurs islamiques ».

Qatar est donc en passe de remporter ce bras de fer, et s'attire au passage les faveurs des « adultes » encore en place au sein de l'administration Trump, même si cette grave crise en dit aussi beaucoup sur la perte de leadership des Américains désormais incapables de peser et de pacifier une région et des États leur étant traditionnellement acquis, voire soumis. Au même moment, Abu Dhabi et Ryad se rendent bien compte de l'ornière dans laquelle ils se sont eux-mêmes retranchés et commencent à être embarrassés de la résilience de ce petit émirat. Les Émirats arabes unis ont même assoupli quelque peu l'embargo en autorisant une filiale d'Aljazeera de diffuser sur son territoire la Coupe du monde de football qui aura lieu au Qatar. Cependant, dans une conjoncture où les Saoudiens - en quête d'une victoire - s'enlisent dans leur expédition punitive au Yémen, et alors que - fait nouveau par rapport aux épisodes précédents - leurs relations personnelles avec le Prince régnant du Qatar sont exécrables, l'héritier au trône saoudien Bin Salman semble déterminer à faire plier le Qatar et a prévenu que l'embargo pourrait s'éterniser, le comparant même à celui entrepris 60 ans durant par les États-Unis contre Cuba...

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Les comportements extrêmes sont donc à l'ordre du jour, comme ce canal planifié par l'Arabie tout au long de ses frontières avec le Qatar visant à le transformer en île ! Appelé à être construit par les Égyptiens ayant acquis l'expérience nécessaire dans le cadre de l'élargissement du Canal de Suez, le « Canal Salwa » parachèvera le blocus entrepris à l'encontre du Qatar et pourrait même, à en croire le journal saoudien Al-Riyadh, servir de dépotoir aux déchets nucléaires des futures centrales saoudiennes et émiraties !

« Il y a de grands États avec de petits esprits et des horizons étroits », (« There are big states with small minds and narrow horizons ») vient de rétorquer le ministre des Affaires étrangères qatari, Sheikh Mohammed Bin Abdulrahman Al Thani, bien conscient qu'une victoire saoudienne impliquerait une soumission du Qatar transformé en vassal, et une perte de contrôle totale sur le plan de sa politique étrangère, à l'instar de Bahreïn.

Barack Obama - qui reconnaissait son trouble par rapport à l'ambiguïté des relations américaines avec les États du Golfe - était persuadé que l'Arabie Saoudite devait apprendre à partager la région avec l'Iran, son ennemi séculaire et héréditaire. Il plaidait pour une « paix froide », pour une sorte d'équilibre où chacun y mettrait du sien. L'Arabie n'aurait-elle pas tout à gagner à tendre la main au Qatar ? Elle ferait ainsi preuve d'un leadership incontestable et démontrerait la maturité de ses dirigeants qui y gagneraient en crédibilité et en prestige. Elle - la gardienne des lieux saints - réaffirmerait que le juste milieu et que la modération sont consubstantiels à l'Islam.

___

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et Directeur Général d'Art Trading & Finance.

Il est également l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", 
"Capitalism without conscience", "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique", "Misère et opulence". Son dernier ouvrage :
« Pour un capitalisme entre adultes consentants », préface de Philippe Bilger.

Sa page Facebook et Twitter.

Michel Santi

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