Quand des offres d'électricité verte bon marché sont en réalité constituées d'énergie nucléaire

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Antoine Garcier, Directeur général Energie d'ici ; Vincent Maillard, Président Plüm Energie ; et Emmanuel Soulias, Directeur général Enercoop
Antoine Garcier, Directeur général Energie d'ici ; Vincent Maillard, Président Plüm Energie ; et Emmanuel Soulias, Directeur général Enercoop (Crédits : DR)
D'après les baromètres du Médiateur de l'énergie (novembre 2017) et d'Opinion Way - Qualit'EnR (mars 2018), 67% des Français sont prêts à changer d'opérateur d'énergie pour bénéficier d'une énergie moins polluante. Les efforts pédagogiques des dernières années, couplés à une prise de conscience environnementale latente, ont enfin payé : les Français sont prêts à consommer de l'électricité verte et ainsi, à soutenir la transition énergétique. Mais ont-ils vraiment conscience de ce qui se cache derrière ces multiples « offres vertes » ? Par Antoine Garcier, Directeur général Energie d'ici ; Vincent Maillard, Président Plüm Energie ; et Emmanuel Soulias, Directeur général Enercoop

Une réalité tout d'abord : il est aujourd'hui parfaitement impossible de tracer physiquement l'électricité transitant, quel que soit son point d'injection ou de consommation, sur les réseaux publics d'énergie. C'est la raison pour laquelle a été mis en place dans les années 2000 un outil de traçabilité dédié, les Garanties d'Origine (GO). L'intention est louable mais malheureusement, la valeur verte de l'électricité a pour cela été séparée de sa circulation en tant qu'électron. En conséquence, ce document électronique a exclusivement pour objectif de prouver au consommateur final qu'une « certaine quantité d'énergie » a été produite « durant l'année » à partir d'une source d'énergie renouvelable. Si l'on suit cette logique du flou, on comprend alors qu'il est aisément possible pour un fournisseur d'acheter de l'énergie quelque part, et un « certificat vert » n'importe où en Europe, pour proposer une fameuse « offre verte ». Ou, de manière plus imagée, d'acheter un électron « gris » d'origine indéterminée, puis un pot de peinture « verte » (la Garantie d'Origine), pour ripoliner l'électron ainsi devenu « vert de gris » et le rendre plus présentable... Puisqu'un producteur a aujourd'hui le choix de vendre énergie et GO à un seul acteur, ou bien d'écouler l'un et l'autre à deux acteurs différents, le système des GO maintient donc une opacité certaine sur la manière dont le fournisseur s'approvisionne en électricité. Une opacité dont les consommateurs n'ont aucunement conscience...

Si l'on va plus loin, cette énergie peut provenir de la bourse de l'électricité bien-sûr, de producteurs d'énergies renouvelables avec lesquels ils ont des contrats en direct, c'est évident, mais aussi de centrales nucléaires ! Et ce, au travers du dispositif de l'Accès Régulé à l'Électricité Nucléaire Historique (ARENH). Mis en place en 2010, l'ARENH a pour objectif de mettre à disposition des concurrents d'EDF l'énergie produite par les centrales nucléaires françaises. A l'origine de 75 % de la production française, celles-ci sont naturellement considérées comme des « infrastructures essentielles » par les autorités de la concurrence. Vous l'aurez donc compris : Les fournisseurs d'électricité peuvent actuellement acheter de l'électricité clairement identifiée comme d'origine nucléaire via l'ARENH, et des Garanties d'Origine liées à des productions renouvelables ailleurs en Europe. Ils peuvent ainsi proposer in fine une « offre verte », en transformant d'un coup de baguette magique un électron nucléaire en électron renouvelable. Et bien entendu, les consommateurs d'énergie n'ont en aucun cas accès à ces informations.

Un système favorisant une dangereuse course au low-cost énergétique

Ajoutons à cela que le prix de marché est aujourd'hui supérieur au prix fixe de l'ARENH (58 euros/mégawattheure contre 42 euros/mégawattheure). Une situation qui rend de nombreux fournisseurs plus enclins à proposer une offre verte « sourcée ARENH », et à concourir ainsi davantage au maintien du nucléaire qu'au soutien à la transition énergétique !

Cette opportunité de pouvoir verdir une offre à moindre coût n'a pas échappé à de nombreux acteurs lorgnant sur le marché : ces derniers mois ont été riches en annonces de tel ou tel nouveau fournisseur promettant des offres vertes défiant toute concurrence ... C'est une dangereuse course au low-cost qui est ainsi alimentée, discriminant les véritables offres vertes, et ne contribuant pas à un financement accru des énergies renouvelables, pourtant indispensable à la réussite de la transition énergétique.

Aussi, il apparaît urgent que les pouvoirs publics (Direction Générale de l'Énergie et du Climat, Médiateur National de l'Énergie et Commission de Régulation de l'Énergie en tête) prennent enfin les mesures nécessaires pour assurer aux consommateurs une juste transparence sur la façon dont un fournisseur d'électricité verte s'approvisionne. Une première étape serait sans doute de rendre publique, accessible et compréhensible la liste des fournisseurs s'approvisionnant en énergie nucléaire auprès d'EDF via le mécanisme ARENH. Puis de garantir aux consommateurs une information précise et détaillée sur les sources de production de l'électricité qu'ils consomment. Seuls des consommateurs informés et avertis pourront, par un choix éclairé, contribuer à l'effort général d'une transition énergétique qui ne peut plus attendre.

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Commentaires
a écrit le 03/10/2018 à 15:26 :
L'électricité grise vendue en vert? C'est un non-sens!
Cet article suggére un cas de manipulation des consommateurs, en évoquant la pratique consistant à «transformer l'électricité issue du charbon / du nucléaire en électricité verte». Qu'est-ce qui se passe réellement ici?
Pour comprendre ce qui se passe, nous devons examiner l'instrument européen appelé Garanties d'origine (GO), utilisé partout en Europe, mais également en Islande, en Norvège et en Suisse, pour prouver l'origine de l'électricité. de sources renouvelables.

Qu'est-ce qu'une garantie d'origine?
Les garanties d'origine (GO) sont l'instrument gouvernemental utilisé pour étiqueter l'électricité en fournissant aux consommateurs des informations sur les sources renouvelables d'électricité qu'ils utilisent. En bref, un GO est un "label vert" qui garantit qu’un MWh spécifique a été produit à partir de sources d’énergie renouvelables. Si le client qui achète de l’électricité achète de l’énergie certifiée GO, il est certain d’avoir acheté de l’électricité produite à partir de de sources renouvelables. Après avoir vendu l'énergie associée, le GO est retiré de la circulation et détruit. Cela évite que l'électricité soit vendue une deuxième fois en tant que «verte». Les GO sont donc l’instrument permettant de fiabiliser les contrats d’énergie verte.
Déception!
Les réactions à la couverture médiatique de «l'électricité nucléaire transformée en électricité verte» sont souvent dures: «Les OG sont une déception inventée par l'Europe» n’est un exemple. Ces réactions montrent clairement que certaines personnes pensent que les GO sont utilisés pour tromper les consommateurs ...

Mais cette idée est-elle vraiment aussi ridicule?
Supposons que je me rende à un guichet automatique à Malte et que je retire quelques euros de mon compte bancaire. Ces euros ne sont clairement pas les mêmes euros physiques que ceux que j'ai déposés sur mon compte bancaire il y a quelque temps en Belgique. Pourtant, personne ne trouve étrange qu’il n’existe aucun pipeline physique permettant de «pomper» des euros entre la Belgique et Malte. Dans le système financier, nous sommes depuis longtemps habitués au fait qu'un système administratif garantit le paiement, sans avoir à déplacer de l'argent physique.
Flux physiques d'électricité et marchés de l'électricité
Ceux qui ont des difficultés avec le fait que les GO soit vendue séparement veulent voir un lien entre les flux physiques d'électricité et les sources d'énergie à partir desquelles cette électricité a été produite. Cependant, ce désir ne peut tout simplement pas être satisfait, car une fois que l'électricité a été générée, il est impossible de savoir quelle source a été utilisée pour la produire et donc d'indiquer l'origine (nucléaire, fossile, renouvelable, ...). L'électricité est l'électricité, point final. Il est insipide, inodore et incolore (donc parler « d’électricité nucleaire » est un non-sens). Il n’a simplement aucune qualité qui puisse être utilisée pour identifier la source de sa production.
En effet, si vous voulez vraiment maintenir qu'il existe un lien physique, il devient tout simplement impossible d'organiser un marché de l'électricité en général! Dans cette perspective, le critique cité plus haut aurait également dû s’écrier: "Le marché européen de l’électricité est une déception réglementée du consommateur!". Parce que si vous changez de fournisseur d'électricité, cette loi ne change absolument rien à la situation physique de l'électricité qui parvient à votre domicile. La seule chose qui change est le traitement financier et administratif des flux d'électricité.
Physiquement, une personne qui vit à côté d'une centrale au charbon exploitée par le fournisseur d'électricité A consomme toujours l'électricité produite par cette centrale, même si elle conclut un contrat avec le fournisseur d'électricité.

Le marché de l'électricité (vert) impossible
Imaginez la conversation téléphonique suivante: "J'aimerais acheter de l'électricité à votre entreprise." "Très bien, madame, où habitez-vous exactement?" "À Vienne". "Malheureusement, Madame, notre société ne dispose pas de centrale électrique suffisamment proche de Vienne pour pouvoir même être certaine que c’est notre électricité qui sortira des prises de votre maison. Je crains donc que nous ne puissions vous accepter comme client. .. ". Si vous mainteniez le lien entre les flux physiques d'électricité et la source d'électricité, le marché de l'électricité serait non seulement très différent, mais ne fonctionnerait pas du tout!
La mise en place d'un marché de l'électricité verte basée sur la réalité physique ne fonctionne pas non plus. Les personnes qui habitent à côté d’une éolienne utilisent l’électricité de cette éolienne (si le vent le souffle), que cette personne le veuille ou non (peut-être qu’elles n’aimeraient pas l’idée de l’énergie éolienne et s’est donc inscrite auprès d’un fournisseur d’électricité avec centrales nucléaires et fossiles). De même, quiconque vit à proximité d'une centrale nucléaire ou à gaz naturel ne serait jamais en mesure de souscrire un contrat d'électricité verte. Donc, si nous voulons que les familles et les entreprises achètent de l'électricité verte, nous devons simplement compter sur les OG pour prouver que l'électricité provient de sources renouvelables.
Un fournisseur d’électricité qui a l’intention de fournir de l’électricité verte à ses clients a plusieurs options. Ils peuvent soit obtenir les GO dont ils ont besoin en investissant dans la production d’électricité à partir de sources renouvelables (énergie hydraulique, éolienne, solaire ou de la biomasse, etc.); ou bien ils peuvent acheter leurs GO auprès d'autres producteurs verts, y compris ceux situés à l'étranger. En utilisant un système 'book and claim' basé sur des GO normalisés et vérifiés par une tierce partie, nous nous assurons que l'électricité verte produite ne peut être vendue qu'une seule fois, et les consommateurs ne devraient pas avoir besoin de plus de garanties pour être confiants du source de leur approvisionnement.

La demande d'énergie verte augmente avec les GO
Un autre argument souvent avancé est que l’offre de GO (principalement de Scandinavie) dépasse la demande, qui est principalement située dans des pays comme l’Autriche, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Belgique. Ce n'est plus le cas. La demande de GO augmente rapidement, grâce à des initiatives telles que RE100. Et les pays nordiques sont de plus en plus conscients que, lorsqu'ils exportent leur GO, leur propre électricité devient de plus en plus «grise» (c'est-à-dire non verte, mais d'origine fossile ou nucléaire). C'est pourquoi les grandes entreprises nordiques ont commencé à acheter des GO afin de prouver leur engagement en faveur du développement durable. Il y a donc différentes options: si un pays qui produit 100% de son électricité à partir de sources renouvelables l'exporte, les clients doivent accepter que leur consommation soit floue. S'ils ne veulent pas l'accepter, ils peuvent montrer leur engagement en achetant eux-mêmes les GO, tout en maintenant leur consommation de carburant verte.
La demande croissante pour les GO dans les pays où les consommateurs pensent maintenant avoir de l'électricité verte basée sur le mix de production, mais exportent des GO et ont donc un mix de consommation plus sale que leur mix de production, a amené le marché européen du GO à l'équilibre. Et à mesure que la demande d'OGS augmente, le prix de ces derniers augmente et contribue donc (davantage) aux nouveaux investissements dans la production d'électricité à partir de sources renouvelables. Et ainsi, une critique majeure souvent faite par le mouvement écologiste est également abordée.

La voie à suivre
L'intégration du marché de l'électricité verte en Europe (au sens large, y compris la Suisse, la Norvège et l'Islande) progresse grâce aux activités de l'Association des organismes émetteurs (AIB). L’AIB a pour objectif d’élaborer, d’appliquer et de promouvoir une norme pour les GO, le système européen de certification d’énergie - EECS. Grâce à son HUB, la AIB permet aux autorités responsables de l'administration des systèmes GO nationaux d'échanger des GOs au niveau international de manière fiable et efficace, à condition que ces derniers se conforment aux règles d'EECS. L'AIB fait également office de centre de connaissances pour ces autorités responsables des certificats d'énergie, en fournissant des conseils et des orientations; et pour coordonner leurs activités internationales.
Vous trouverez plus d’informations sur AIB à l’adresse suivante: http://www.aib-net.org/portal/page/portal/AIB_HOME
Dirk Van Evercooren, président de l'AIB
Réponse de le 18/10/2018 à 14:35 :
Très intéressant, la tribune explique ça en un paragraphe. Ce qui est dénoncé, c'est que le principe économique des GO, c'est de faire prix de marché + GO, alors que ce qui est fait par certains fournisseurs c'est ARENH + GO (à un prix aujourd'hui beaucoup plus bas que le marché). Dommage que ce commentaire fasse complètement abstraction de la problématique de l'ARENH...
a écrit le 26/09/2018 à 22:48 :
Je ne comprends le propos de cette tribune. Ou plus exactement, l'ignorance de leur auteurs m'effraie.
Comment des "énergéticiens" peuvent sérieusement militer pour une traçabilité des électrons?? Pourtant ils rappellent bien en préambule la réalité physique, que chaque électron est absolument identique, et ce qu'il est été mis en mouvement par une centrale thermique (nucléaire, gaz, charbon, fioul), par une cellule photo-el ou par une éolienne. Dés qu'il est injecté dans le réseau, un électron devient irrémédiablement 'anonyme'.
Le seul moyen d'assurer un certificat électron "100% éolien/solaire" serait d'avoir une infrastructure de transport exclusive à ce mode de production, et ce de bout en bout. Autrement dit avoir un second maillage national de ligne HT, exclusivement dédié au "renouvelable". Or ceci serait une aberration économique et écologique.
Et n'en déplaise à certains, les électrons d'origine nucléaire sont tout aussi "vert", voire plus que les électrons "éoliens/solaires", au regard du CO2, seul critère d'importance vis-à-vis de la transition énergétique et du changement climatique.
Réponse de le 04/10/2018 à 9:20 :
l'argument du nucléaire qui n'émet pas de Co2 est une fumisterie systématiquement ressorti par les pro-nuke. Oui, les centrales en fonctionnement émettent très peu de CO2. Mais c'est oublié un peu trop facilement que si on prend en compte les émissions produites lors de la construction des centrales (beaucoup de beton= bcp de cO2), lors de l'extraction et du transport de l'uranium, ainsi que du transport et du stockage des déchets nucléaires (qu'on est aujourd'hui toujours incapable de traiter ni stocker de façon sécurisée), et de la construction des sites de traitement et stockage.... à ce moment là l'addition en CO2 monte très sévèrement!

Les éoliennes et et photovolvaique produisent du CO2 uniquement lors de leur phase de construction, ensuite c'est terminé. Et pour la critique, pertinente, du problème des terres rares utilisées pour ces produits, aujourd'hui on sait développer des éoliennes sans aucune terre rare (voir enercon notamment), et pour le solaire également... c'est une industrie qui avancent e plus en plus, contrairement au nucléaire qui stagne et s'embourbent depuis des années.
a écrit le 26/09/2018 à 9:11 :
Bien vu ! Voilà un véritable acte militant, d'autant plus surprenant de la part de consommateur d'ARENH

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