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Triomphe du populisme ou retour du conservatisme ?

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 02 décembre 2016 à 15:45 - Mis à jour le 02 décembre 2016 à 15:45

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La chronique des livres et des idées. La victoire du « Brexit », l'accession de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, et le triomphe de François Fillon à la primaire de la droite ont déjoué les pronostics. Certains l'expliquent par une montée du populisme. Mais ne s'agirait-il pas plutôt d'un retour au conservatisme comme on peut le comprendre à la lecture de plusieurs ouvrages dont celui du philosophe britannique Roger Scruton « De l'urgence d'être conservateur » (éd. L'Artilleur).

Le Brexit, l'élection de Donald Trump ou encore la victoire de François Fillon à la primaire ont montré un refus d'une majorité d'électeurs de suivre les tendances reflétées par les médias et les sondages. Aussi, certains commentateurs ont expliqué ces phénomènes inattendus par la montée du « populisme ».  Il y a eu indéniablement des manifestations de racisme, de misogynie, de bigoterie, et la désignation de bouc-émissaires : les élites, le libéralisme, l'Union européenne... Mais outre que ces manifestations ne sont pas nouvelles, elles n'expliquent pas l'ampleur du vote.

Celui-ci est avant tout dû au rejet de politiques qui n'ont pas tenu leurs promesses, que ce soit au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France où spécifiquement le taux de chômage reste structurellement élevé malgré deux quinquennats qui ont vu se succéder la droite et la gauche.

Politiques d'austérité, nouvelles technologies ubérisées...

En fait, depuis la crise financière de 2008, les économies occidentales n'ont jamais renoué avec une solide croissance économique, qui puisse créer de l'emploi. Au contraire, la crise de la dette en Europe a favorisé des politiques d'austérité accentuant durablement les difficultés d'une partie de la population qui a totalement perdu ses illusions sur la « mondialisation heureuse » ou encore la construction européenne.

Le malaise est même plus profond. Les promesses d'un progrès - pourtant réel - qui profite à tous ne font plus recette. Les nouvelles technologies, notamment internet, ont favorisé une « uberisation » de pans entiers de l'économie, qui ont fragilisé le statut du salarié. En outre, la création de nouveaux droits sociétaux qui bousculent les valeurs traditionnelles est mal acceptée. Et sur le plan des idées, le paradigme de la science fondé sur la vérité est remis en cause par la montée d'un relativisme alimenté par la pensée postmoderniste.

Une société inquiète qui cherche des repères

Ce sentiment anxiogène d'insécurité pousse à revenir à des repères éprouvés, à des valeurs conservatrices : la famille contre l'individu, la religion contre l'évolution des mœurs, la nation contre le fédéralisme, le « protectionnisme » contre la mondialisation. Dans « protectionnisme », n'y a-t-il pas « protection » ?

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Ce retour au conservatisme se manifeste déjà depuis quelques temps dans le monde des idées. A cet égard, l'ouvrage « How to be a Conservative » (2014) de Roger Scruton en est un exemple instructif. Ce philosophe, célèbre dans le monde entier, reste un parfait inconnu en France, malgré plus de quarante livres publiés. Récemment paru en français sous un titre plus militant, « De l'urgence d'être conservateur », l'ouvrage, traduit - excellemment - par Laetitia Strauch-Bonart, auteure elle-même d'un essai remarqué : « Vous avez dit conservateur ? (Cerf, 2016), fournit un parfait vade mecum du conservateur contemporain.

Une argumentation enracinée dans l'expérience personnelle

Chaque chapitre traite un problème en fournissant la position argumentée du point du vue conservateur. Scruton passe en revue le nationalisme, le socialisme, le libéralisme, le multiculturalisme, le capitalisme, l'internationalisme, l'environnementalisme, l'esthétique, le droit, les moeurs. En bon empiriste, tradition oblige, il ne se contente pas d'une aride argumentation mais illustre son propos par des exemples tirés de ses propres expériences (son enfance et son éducation, ses déboires à l'université liés à ses idées, ses séjours en Tchécoslovaquie communiste pour animer des séminaires avec la dissidence...), ce qui ajoute à la clarté de la démonstration. Pour Scruton, on ne naît pas conservateur, on le devient.

Car son conservatisme ne relève pas d'une théorie, d'un « constructivisme » mais de l'expérience quotidienne, du sens commun. C'est « ce sentiment que toutes les personnes d'âge mûr partagent sans mal : que les choses bonnes peuvent être aisément détruites, mais non aisément créées. » Les personnes sont à ses yeux instinctivement attachées à des « biens collectifs » : « La paix, la liberté, le droit, la civilité, l'esprit public, la protection de la propriété, la famille », pour lesquels, « nous dépendons de la coopération des autres tout en n'ayant aucun moyen de l'obtenir sans leur aide. »

Coopération, une notion cardinale

De fait, le conservatisme est aux antipodes d'un individualisme fondé sur l'égoïsme qui se trouve au cœur de la lutte de tous contre tous, comme le suggère une certaine forme de compétition sociale, et qui caractériserait aujourd'hui, selon ses détracteurs, le néo-libéralisme.

Cette notion de coopération est en effet cardinale. Elle est à l'œuvre originellement dans la famille, dans « l'oikos », l'amour du foyer, « qui n'est pas seulement le chez-soi mais le peuple qui l'habite ». On est loin du « nomadisme » moderne célébré par Jacques Attali.

De la famille, cette coopération s'étend à la communauté jusqu'à la société civile, en favorisant l'échange, la transmission, la régulation des rapports humains. Roger Scruton, en bon lecteur d'Adam Smith, pose à nouveaux frais la question : « Comment pouvons-nous mener nos vies dans une relative harmonie, profiter d'une sphère de liberté et poursuivre un but singulier ? » Si l'intérêt privé est une réponse, celle-ci reste  insuffisante, il faut également la confiance qui ne peut venir que des relations tissées localement par des individus membres d'une société civile caractérisée par une histoire, une culture, une tradition, un lieu, des institutions dont la solidité est précisément le résultat de cette interaction. C'est ce qui fait dire à Roger Scruton que « l'ordre économique dépend de l'ordre moral ».

Ainsi, se souvient-il, le libéralisme moderne comme idéologie imprégnait davantage la technostructure de la Commission européenne que l'action passée de Margaret Thatcher. « Pour les hommes politiques de droite, rien ne semblait avoir d'importance, si ce n'est de se précipiter d'appartenir à l'Europe nouvelle, dont les marchés nous protégeraient des pires effets de la stagnation d'après-guerre. L'intérêt national avait été remplacé par des intérêts privés : ceux des syndicats, des establishments et les « capitaines d'industrie », ironise ce partisan du Brexit, en se souvenant des années Thatcher. Aussi, loin de voir dans la nation un signe de repli, il considère au contraire que « la souveraineté nationale est une condition à la démocratie », car « la perspective nationale encourage les hypothèses réalistes sur les sympathies, les ressources financières, l'énergie et l'intellect des êtres humains », juge-t-il.

Contre les entreprises qui se défaussent de leurs responsabilités

Même s'il défend le capitalisme dont « la vérité est simple » car « la propriété privée et le libre-échange sont des caractères nécessaires à toute économie de grande échelle - toute économie dans laquelle les hommes dépendent, pour leur survie et leur prospérité, de l'activité d'inconnus », il s'insurge toutefois contre le phénomène d'externalisation des coûts où les entreprises se dérobent à leurs responsabilités en faisant supporter à la communauté le prix des nuisances, notamment environnementales.

Au-delà de l'économie, Scruton se montre franchement polémique en matière de culture. Attaché à l'Occident, il critique le multiculturalisme dont l'émergence a été alimentée par la montée d'une « culture civique » qui en s'émancipant des attaches traditionnelles a, par exemple, favorisé l'immigration des pays pauvres vers les pays riches car il est « aisé d'émigrer dans les Etats occidentaux (car) rien de plus n'est requis de l'immigrant que l'adoption de la culture civique et la prise en charge des devoirs qu'elle implique ».

"La raison est un mensonge"

De même, le rôle de la raison - qui fonde l'universalité pour les Lumières - se voit relativisé par la philosophie postmoderne, avec pour conséquence de remettre en cause le concept même de vérité, notamment à travers une lecture particulière de Nietzsche, souligne Scruton. En suivant cette logique, on voit le raccourci qui nourrit les critiques contre l'Occident :

« La raison est un mensonge, et en exposant ce mensonge, on lève le voile sur l'oppression qui réside au cœur de notre culture ».

C'est ce « libéralisme de la répudiation » qui a facilité l'émergence du « politiquement correct » dont la normativité a pour conséquence que « l'esprit de libre examen est en train de disparaître des écoles et universités occidentales ». Cela se manifeste sous la forme de « l'accusation routinière de « racisme », portée à l'encontre de quiconque est disposé à endosser, enseigner et défendre les valeurs de la civilisation occidentale. »

Cette prise de pouvoir passe d'abord par l'Etat. Or le conservateur se méfie de la volonté de puissance de l'Etat moderne qui en réglementant nos coutumes, au nom du progrès, à fait disparaître les institutions autonomes, « des écoles aux agences d'adoption en passant par les scouts et la chasse ». Ce qui fait dire à Scruton que « la vérité du conservatisme est que la société civile peut être tuée d'en haut, mais qu'elle croît d'en bas. »

Critique de l'Etat moderne, critique de la Révolution française

Cette critique de l'Etat moderne est aussi une critique à l'égard de ce moment inaugural que fut la Révolution française, dont les idées s'inspiraient directement de l'esprit des Lumières, et marqua la fin de l'Ancien régime.

Sur ce point, l'un des ouvrages fondamentaux en la matière est « Réflexions sur la Révolution françaises » d'Edmund Burke (1729-1797), réédité aux éditions les Belles Lettres dans une nouvelle édition qui comprend un large choix de lettres de Burke à ses correspondants qui éclairent ses positions. Comme le dit Roger Scruton, « le reproche que Burke adressait aux révolutionnaires était de s'arroger un droit sur l'ensemble des fondations et des dotations du pays au nom d'une urgence qu'ils avaient eux-mêmes provoquée. Les écoles, les fondations d'églises, les hôpitaux - toutes des institutions fondées par des hommes désormais disparus, au bénéfice de leurs successeurs - furent expropriés ou détruits, avec comme résultat le gaspillage général des épargnes accumulées et donc une inflation massive, l'effondrement de l'éducation et la disparition des formes traditionnelles de secours social et médical ».

Pourtant, à la différence de Joseph de Maistre, qui entend revenir à la monarchie de droit divin, Burke n'est pas nostalgique de l'ordre ancien, il n'est pas stricto sensu un réactionnaire. Comme le rappelle dans sa présentation Philippe Raynaud, l'« extraordinaire force de l'ouvrage » tient non seulement « à la clarté avec laquelle s'y expriment tous les thèmes du conservatisme moderne et à la lucidité dont faisait preuve l'auteur » mais, aussi, à « l'ambiguïté de l'écrivain politique (libéral et contre-révolutionnaire) » qui « n'est peut-être qu'un aspect d'une équivoque plus générale, qui explique les conflits d'interprétation dont sa pensée a été l'objet : Burke est à la fois un défenseur du droit naturel classique et un représentant de la tradition libérale anglaise, un adversaire et un promoteur de l'historicisme moderne, un défenseur des libertés et un tenant de l'Etat autoritaire ».

Sa fameuse critique envers « la critique de Rousseau, la réflexion sur la représentation, la distinction entre les droits civils et les droits politiques » qui lui fait dénoncer « l'abstraction » des « droits de l'Homme » a des résonances avec certaines critiques des théories post-coloniales portant sur leur pseudo-universalité, cachant mal une volonté de domination de l'Occident sur le reste du monde. Mais ce serait réducteur de l'interpréter ainsi car Burke accepte, selon Philippe Raynaud, « de partir du point de vue même des auteurs de la Déclaration des droits de l'homme », celui de l'individu abstrait... « Dans sa critique, il s'appuie sur la théorie du contrat social qu'il présente dans des termes proches de ceux de Hobbes ». C'est la raison pour laquelle la lecture de ce classique reste actuelle plus de deux cents ans après, car les faiblesses de la Révolution française pointées par Burke restent au cœur du questionnement de la modernité, en ces temps de pertes de repères.

Ce questionnement a d'ailleurs était toujours présent, même souterrainement, dans la période qui court de Burke à Scruton. Le conservatisme a en effet une histoire riche et variée, comme le montre Jean-Philippe Vincent dans « Qu'est-ce que le conservatisme ? Histoire intellectuelle d'une idée politique » (éd. Les Belles Lettres). L'intérêt de l'ouvrage, outre d'exposer clairement la généalogie d'une doctrine qui plonge ses racines chez des auteurs comme Cicéron, et repose sur des notions fondatrices comme le « droit naturel », réside dans l'exposition du développement récent du conservatisme. Il montre les différences d'approche d'auteurs comme Michael Oakeshott, Alasdair MacIntyre, Eric Voegelin, ou d'autres plus connus comme Alexandre Soljenitsyne ou Bertrand de Jouvenel. L'auteur montre bien comment le conservatisme se distingue du libéralisme avec lequel on le confond souvent et nous fait découvrir des approches inédites comme le conservatisme américain ou l'islamo-conservatisme.

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Finalement, avec le naufrage du communisme, l'effacement de la social-démocratie, la méfiance générale à l'égard du libéralisme, le conservatisme tel que le défend Scruton peut séduire nombre de déçus du progrès dans sa version relativiste et post-moderne. C'est ce que pense en tous les cas Jean-Philippe Vincent qui conclut son ouvrage en suggérant que « cette idée, en particulier sous la forme du conservatisme libéral, est une idée neuve en Europe ». François Fillon ne dira pas le contraire.

___

Roger Scruton « De l'urgence d'être conservateur », éditions L'Artilleur, 283 pages, 20 euros.

Edmund Burke « Réflexions sur la révolution en France », éditions Les Belles Lettres, 797 pages, 17 euros.

Jean-Philippe Vincent « Qu'est-ce que le conservatisme ? », éditions Les Belles Lettres, 268 pages, 24,90 euros.

Robert Jules

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