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OpinionsTribunes

Turquie : Erdogan contré dans sa dérive présidentialiste par le parti kurde

Photo de Ivan Best

Garip Turunç

Publié le 09 juin 2015 à 14:07 - Mis à jour le 09 juin 2015 à 14:27

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En faisant accéder le parti kurde au parlement, les électeurs turcs ont donné un coup d'arrêt à la dérive présidentialiste du président Erdogan. Par Garip Turunç, Université de Bordeaux

Elections en Turquie : Erdogan est contré par le parti kurde de son projet présidentialiste
Un "camouflet", une "gifle", un "échec cuisant", les réactions des quotidiens turcs sont au diapason de la presse internationale, au lendemain des résultats des élections législatives du dimanche 7 juin. Le président Recep Tayyip Erdogan a perdu la majorité absolue détenue depuis treize ans au Parlement, voyant ainsi son rêve de sultanat lui échapper. Aydın Engin, dans le quotidien kémaliste Cumhuriyet écrit : "Réjouissez-vous, parce que le peuple qui a conduit au pouvoir un AKP n'a pas donné son blanc-seing à l'instauration d'une nouvelle tutelle sur la société à la sauce islamique cette fois (...). Réjouissez-vous, parce que l'électeur a barré la route à un système de pouvoir débarrassé de tout contrôle démocratique et judiciaire." Pour la première fois en treize ans, les islamo-conservateurs vont être contraints de former un gouvernement de coalition.

Un parti de gauche pro-kurde, véritable vainqueur du scrutin

Le véritable vainqueur de ce scrutin, le HDP (Parti démocratique du peuple), parti de gauche souvent qualifié de "pro-kurde", mais qui a engagé une stratégie d'élargissement de sa base électorale au reste de la Turquie, militant notamment pour les droits des autres minorités (Arméniens, Juifs, Roms, Alevites) et pour des réformes "sociétales" (nouvelle citoyenneté, défense de l'environnement, renforcement du pouvoir local, plus de démocratie, plus de droits pour les homosexuels...) a remporté un score record, avec 13,16% des suffrages, il a détruit le système de barrage électoral de 10% pour être représenté sur les bancs de l'Assemblée nationale, où il envoie 80 députés.

"Nous avons remporté une grande victoire. (...) Ceux qui veulent la liberté, la démocratie et la paix ont gagné, ceux qui veulent l'autoritarisme, qui sont arrogants et qui se considèrent comme les seuls détenteurs de la Turquie ont perdu. (...) C'est une victoire pour tous les opprimés, pour les turcs, les kurdes, les arméniens, les pomaks et les arabes. C'est une victoire pour toutes les croyances aussi bien pour les alévis que pour les chrétiens" a déclaré, le chef de file du HDP Selahattin Demirtas, celui que ses admirateurs appellent l'"Obama kurde". İl s'était promis de "ne pas laisser Erdogan devenir super-Président". Mission accomplie.

Plébiscite manqué pour Erdogan

Ce premier "raté" électoral sonne comme une sévère défaite pour l'élu haut-la-main président en août dernier, qui avait fait de ce scrutin un référendum autour de sa personne. Alors que la Constitution lui impose une stricte neutralité, le chef de l'État a fait campagne pendant des semaines, polarisant la société dans ses discours (laïcs contre religieux, sunnites contre alévis, Kurdes contre Turcs) ; s'exprimant sur les réformes de fond à conduire, entrant tête baissée dans les débats politiques les plus rudes en n'hésitant pas, le cas échéant, à affronter les dirigeants de l'opposition, et à ouvrir des polémiques très clivantes sur le passé, le présent ou le futur de la Turquie.

Erdogan demande toujours plus

Le président du parti nationaliste MHP, Devlet Bahçeli l'avait apostrophé sans ménagement dès le début du campagne, l'accusant d'avoir confisqué l'appareil d'Etat à son profit et d'avoir manqué au devoir de neutralité du président : "Il commis des crimes constitutionnels plus qu'il n'en faut. Il a abusé de ses fonctions et les a négligées plusieurs fois. Erdoğan a maintenant atteint le point de non-retour. Au bout "chemin qu'il a emprunté, il va devenir un tyran élu en établissant un État de la peur, ou bien si le droit est remis en vigueur, il va terminer devant la Cour suprême, pour répondre de l'accusation de trahison." Kemal Kılıçdaroğlu, le leader kémaliste du parti républicain du peuple (CHP), formation de centre-gauche et principale force d'opposition, avait estimé, quant à lui, que ce projet de création d'un système présidentiel n'avait "aucune chance d'aboutir", en soulignant la dérive autoritaire prise par le régime : "Erdoğan ne tient plus compte des valeurs du peuple...

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C'est la société turque qui l'a fait trois fois premier ministre et qui l'a élu président. Mais ce n'est pas assez pour lui. Il demande toujours plus. Il s'est mis à habiter dans un palais luxueux de 1000 chambres, dans un pays où 17 millions de personnes vivent dans la pauvreté. Le premier ministre britannique habite au 10 Downing Street, un domicile qui donne sur la rue. La Turquie est-elle donc un pays plus riche que le Royaume Uni ?." Mais, pour réussir son opération de la présidentialisation du régime Recep Tayyip Erdogan continuait à marteler ses détracteurs : "Nous sommes passés dans une nouvelle ère de l'histoire de la République avec les élections du 10 août (les présidentielles qu'il a remportées). Le système parlementaire est dans la salle d'attente. Nous devons transformer les élections du 7 juin en une opportunité pour une nouvelle constitution et pour le régime présidentiel."

Un coup d'arrêt à une dérive autocratique

Avec sa grande sagesse, l'électorat turc a donné un coup d'arrêt à cette dérive autocratique du chef de l'Etat, ouvrant la possibilité de lendemains prometteurs pour ce pays de 76 millions d'habitants, associée à l'Union européenne et membre de l'OTAN , mais soupçonné son président comme faux allié dans le conflit qui oppose le Monde libre à l'Etat islamique. C'est un rééquilibrage en profondeur qui est en cours, au risque d'une certaine instabilité gouvernementale et politique. L'AKP a 45 jours pour tenter de former un gouvernement.

Totalement soumis à M. Erdogan, le premier ministre, Ahmet Davutoglu, peut chercher à former une majorité de coalition avec l'un des partis d'opposition. Cependant, fin mai dernier, les trois partis d'opposition ont exclus de constituer un gouvernement de coalition avec l'AKP. Après le vote de désaveu du 7 juin, lequel d'entre eux ira prendre le risque d'offrir à l'ex-parti majoritaire, les sièges qu'il lui manque pour continuer à gouverner ? Dans la mesure où l'on a du mal à imaginer que tous les partis d'opposition puissent prendre l'initiative de former une coalition gouvernementale, on peut penser que Davutoglu choisira de former un gouvernement minoritaire. Cela semble impossible en l'état. Car, il aurait en permanence une épée de Damoclès au-dessus de la tête, et il y a fort à parier que de nouvelles élections seront nécessaires dans une période de 6 mois à deux ans. Dans le même temps, avec la forte crispation et l'énorme scandale de corruption de ces dernières années la population turque et la classe politique sont fatigués des élections.

Quelles qu'ils soient l'option finale choisie, celle-ci ne peut faire oublier le fait que pour la première fois dans l'histoire de la république turque, un parti pro-kurde progressiste avec ses 80 députés entre au Parlement. C'est un tournant politique tant attendu d'une vraie démocratie et d'espoir pour l'avenir de ce pays



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Garip Turunç

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