Xynthia, un procès pour rien

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La Faute-sur-Mer après les inondations.
La Faute-sur-Mer après les inondations. (Crédits : Reuters)
Les catastrophes naturelles donnent lieu à des rapports de commissions d'enquêtes, montrant la complexité des causes. Malheureusement, peu de leçons sont tirées ce des rapports. Par Thierry Libaert. Professeur des Universités en sciences de la communication et Christophe Roux-Dufort, Professeur titulaire en gestion de crise, faculté des Sciences de l'Administration de l'Université Laval

Le procès en appel pour juger de la responsabilité des responsables des conséquences dramatiques de la tempête Xynthia s'est terminé mercredi 2 décembre à Poitiers. Le jugement a été mis en délibéré et doit être rendu le 4 avril 2016. La tempête qui s'était déroulée en février 2010 avait entraîné 35 morts dont 29 sur la commune de La Faute-sur-Mer. Le maire de cette commune avait été condamné en décembre 2014 en première instance à quatre années d'emprisonnement ferme.

 Des responsabilités diffuses

Les éléments apportés par le procès, tout comme la commission d'enquête conduite par le Sénat et publiée le 10 juin 2010, ont révélé que les responsabilités étaient beaucoup plus diffuses que celles présentées immédiatement après la catastrophe. Sans éluder la lourde part du maire de la commune de La Faute-sur-Mer, les débats, tout comme le rapport de la commission d'enquête, ont mis en avant une chaîne de responsabilité, un enchevêtrement d'acteurs et d'enjeux, en somme une absence totale de prévention et de contrôle. Invité à s'exprimer durant le procès le 25 novembre, le sénateur Alain Anziani qui fut le rapporteur de la commission d'enquête, a évoqué une « chaine de défaillances » et une « nébuleuse d'irresponsabilités ». Qu'il s'agisse de l'inégal entretien des digues, de l'absence de prévention du risque de submersion marine, d'une alerte météorologique défaillante, d'une mosaïque administrative dans les plans d'occupation des sols, tout était en place pour que la catastrophe éclate.

 Les rapports d'enquête relativisent la responsabilité individuelle

Tout ceci apporte sans conteste une perspective nouvelle sur cette crise grave qui avait durant une longue semaine captée l'attention de la plupart des commentateurs politiques et économiques, ainsi que celle de nombreux médias. Mais en fait, ce que nous révèle ce procès ainsi que le rapport de la commission d'enquête sont-ils réellement nouveaux?

Professeur en gestion et communication de crise, nous avons étudié l'intégralité des rapports de commissions d'enquête sur une quinzaine de grandes crises, des crises anciennes comme celle du Titanic en 1912, la catastrophe du crash de l'Airbus au Mont Saint-Odile en 1992, celle de l'explosion de l'usine AZF en 2001 près de Toulouse, l'explosion de la plate-forme Deep Water dans le golfe du Mexique en 2010, l'affaire du Médiator et bien d'autres. Certaines crises pouvaient donner lieu à plusieurs travaux de commissions d'enquête, au total 19 rapports furent analysés. Nous avons retenu des crises de différente nature ; industrielles, de santé publique, liées à des phénomènes naturels, à des problématiques de transport.

L'étude de ces rapports permet d'obtenir un certain recul par rapport à ce que nous apprend le déroulement du procès des responsables des conséquences dramatiques de la tempête Xynthia.

L'élément essentiel, celui qui est dominant dans l'ensemble des crises ayant fait l'objet d'un rapport d'enquête, est que la place consacrée à la responsabilité individuelle est toujours très faible. Alors que le fonctionnement médiatique tend à la recherche immédiate d'un responsable, souvent présenté comme le bouc émissaire idéal, les rapports indiquent toujours une dilution des responsabilités et une incapacité des processus à prévenir la crise.

Série de dysfonctionnements

Quelle que soit la crise étudiée, le scénario de la crise est toujours le même ; elle est la résultante d'une série de dysfonctionnements larvés pour lesquels la faute d'un responsable n'est que l'acte déclencheur qui aurait eu toutes les chances d'intervenir tôt ou tard. Ces rapports nous laissent par ailleurs souvent sur notre faim tant nous persistons à nous demander comment de tels dysfonctionnements ont pu s'accumuler sans que personne n'ait pu rien y faire. Il est ainsi toujours plus aisé d'attribuer des signes préalables à un événement dont on connaît le résultat final. Elles se construisent donc sur des biais de reconstruction et leur cohérence tient souvent dans le talent des investigateurs à rendre compte que tout était déjà là, prêt à survenir. L'impression persiste alors que la crise ne relève jamais du hasard, qu'on aurait pu, aurait dû la voir venir. Ces reconstructions sous-entendent trop souvent la coupable ignorance de ceux qui savaient ou qui auraient pu savoir et qui n'ont rien fait ou dit.

La complexité des causes

Ceci introduit un décalage entre la perception ultra simplificatrice de la dynamique de crise et sa représentation médiatique, portant sur une causalité simple passant par la recherche du bouc émissaire, et la complexité des facteurs causaux recensés à chaque fois dans les rapports des commissions d'enquête.

Plutôt qu'une responsabilité unique, les procès et rapports nous indiquent que nous avons affaire à un patchwork mal cousu de causes distinctes évoluant dans des domaines non reliés : absence de contrôle administratif, règles juridiques complexes et éparses, responsabilités diluées, émergence de conditions externes défavorables qui se superposent sur une complexité technique.

Et tout ceci s'opère sans que l'ensemble ne soit piloté et que personne ne soit en mesure de reconstituer l'ensemble des éléments souvent fort épars du puzzle de la crise.

 Des investigations à l'utilité... négligeable

Le deuxième élément que nous livrent les investigations post crises, et malheureusement le plus dramatique, est que leur utilité est négligeable. L'un des maîtres mots en gestion de crise est celui de la résilience, c'est-à-dire la capacité d'une organisation à revenir à la situation antérieure après un événement particulièrement grave. Il est nécessaire de dépasser cette vision dans une perspective plus constructive qui est simplement d'empêcher le renouvellement d'une crise semblable.

Comme l'indiquait quelque peu désabusé, le sénateur Louis Nègre, président d'une commission d'enquête en 2012 sur les inondations du Var, les rapports se suivent, se ressemblent souvent et finissent dans des placards, toujours. Et il est vrai que sur ce sujet des inondations, le nombre de rapports est assez hallucinant pour un résultat assez ridicule, surtout si on le replace dans une perspective historique où le volontarisme affiché au lendemain de la crise est balayé par les nouvelles actualités dans les semaines qui suivent. La citation d'Aldous Huxley, est dans le domaine de l'analyse des crises d'une cruelle actualité « La plus grande leçon de l'histoire est que les humains ne tirent pas les leçons de l'histoire. »

Thierry Libaert. Professeur des Universités en sciences de la communication, collaborateur scientifique à l'université catholique de Louvain.

Christophe Roux-Dufort
Professeur titulaire en gestion de crise. Faculté des Sciences de l'Administration de l'Université Laval

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Commentaires
a écrit le 16/12/2015 à 20:42 :
Donc, tant ans depuis ce desastre, ou sont les nouvelles diques, ou est le protection littorale Atlantique?
Parceque le risque n'est pas limité aux habitants des marais.
a écrit le 16/12/2015 à 17:19 :
La personne qui a écrit cette article démontre une totale mauvaise foi ou méconnaissance du dossier. Les dangers suscités par le comportement du Maire ont été à maintes reprises dénoncées par une association.
Association dénigrée et tournée en ridicule par le Maire.
Par contre, celui-ci a tiré un gros bénéfice financier personnel d'avoir fait construire ces maisons à cet endroit, sans assurer un entretien convenable des digues.
Et ce n'est pas parce que l'alerte météo aurait été correcte, que la digue n'aurait pas été détruite, submergeant les maisons qui se trouvaient dans une zone potentiellement inondable.

Il s'agit juste d'une tentative de rendre compliquée une affaire en fait très simple.
a écrit le 16/12/2015 à 16:11 :
Le cas Xynthia n'échappe pas à la règle générale: tous irresponsables. Quand on pense que le Maire de la Faute, 35 morts tout de même, estime toujours qu'il est injustement condamné.. et effectivement n'apporte rien de neuf: on continue à construire dans le marais (entre 0 et 1 mètre d'altitude), alors qu'il aurait été si simple d'interdire en France toute nouvelle construction à usage d'habitation en dessous de 3 mètres d'altitude: les politiques causent, font des effets de manche, mais sont eux aussi irresponsables.. Mais de cela, on a bien l'habitude..
Réponse de le 16/12/2015 à 17:26 :
L'altitude faisant référence au niveau de la mer, dans l'acception courante; votre remarque a du sens pour La Faute sur mer. Néanmoins, 3m peuvent ne pas être pertinents en bien des endroits où la côte est minée par les tempêtes, et où les effondrements sont légion, Par ailleurs, il n'y a pas que la mer qui soit dangereuse. Les exemples de Vaison ou, plus récent, dans les Pyrénées, indiquent que la référence doit être la hauteur de la plus haute crue connue (en Hautes Pyrénées 1762 et 1870). Valeur pouvant être corrigée en fonction des évolutions constatées: ex: les retenues sur la Marne et la Seine, ayant éradiqué les inondations annuelles de leurs bassins. Mais les politiques (qui viennent de le démontrer au lendemain des régionales) n'ayant de "vision" qu'à l'horizon maximal de la prochaine élection... il n(y a pas grand'chose à attendre d'eux.

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