Zylberberg : "Le négationnisme des Atterrés n'a pas sa place en économie"

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(Crédits : DR)
Pour André Zylberberg, co-auteur du "Négationnisme économique", l'idée d'une coupure entre économistes orthodoxes et hétérodoxes est une pure invention

LA TRIBUNE - Le livre que vous publiez met fortement en cause les économistes de gauche, dits « hétérodoxes », Vous avez pourtant l'air surpris de leur réaction...

ANDRÉ ZYLBERBERG - Nous nous y attendions, bien sûr. Mais nous ne pensions pas que le débat porterait uniquement sur ce sujet. Le livre ne se résume pas à cela. Nous essayons d'expliquer comment se développe le côté expérimental de l'économie, et comment certains groupes d'intérêt dénigrent les connaissances scientifiques. Le cas a été vu avec le lobby du tabac, qui a fait publier des études affirmant l'innocuité de la cigarette ; avec le climato scepticisme, alimenté par certains industriels. Nous prenons aussi l'exemple de grands patrons français du secteur industriel suscitant une étude via son think-tank (La Fabrique de l'industrie) sur les baisses de charges conforme à leurs intérêts sans passer par le filtre des revues académiques et de leur « contrôle par les pairs ». Beaucoup d'économistes ont travaillé en France sur le thème des baisses de charges. Curieusement, quand le lobby industriel veut une étude sur le sujet, il ne fait pas appel à eux. L'objectif est limpide : cette étude doit être en faveur des allégements de charges sur les hauts salaires (majoritaires dans l'industrie) alors que le consensus des économistes est que ces allégements ne doivent porter que sur les salaires aux alentours du Smic pour être le plus efficace en terme de créations d'emplois et ne pas se traduire essentiellement par des hausses de salaires. Louis Gallois a fait la tournée des médias, affirmant qu'il y avait un consensus « mou » sur les baisses de charges, mais que lui n'était pas d'accord et que l'étude de La Fabrique de l'industrie montrait qu'il avait raison !

Vous attaquez surtout les économistes de gauche...

Effectivement, nous nous en prenons aux économistes dits « atterrés » ou auto proclamés « hétérodoxes » dont la stratégie peut être qualifiée de « négationniste scientifique ». Cette stratégie, on oublie souvent de le dire, est motivée par des raisons politiques. Ce sont des militants de la gauche « critique », ce qui est leur droit. Ce que nous leurs reprochons n'est pas de vouloir débattre, mais d'adopter une stratégie de dénigrement systématique de la très grande majorité des économistes (qu'ils qualifient « d'orthodoxes ») qui véhiculeraient une « pensée unique » au service des « puissants » dès lors que leurs recherches aboutissent à des résultats non compatibles avec les opinions de la gauche « critique ». Les orthodoxes seraient donc là pour « satisfaire les exigences des marchés financiers ». Courante dans le débat politique, cette stratégie de délégitimation, qui est du « négationnisme scientifique », n'a pas sa place dans le domaine scientifique, en économie.

Pourquoi utiliser cette expression ? N'allez-vous pas un peu loin dans la provocation ?

On nous fait un mauvais procès, à ce sujet. L'expression a été utilisée par de nombreux historiens, en particulier par Robert Proctor, quand il a fait sa grande histoire du combat des fabricants de tabac défendant la thèse d'une cigarette sans danger... Quand, par intérêt, ou par idéologie, certains contredisent sciemment l'avancée des connaissances, c'est du négationnisme scientifique. Cette expression est aujourd'hui d'usage courant dans les débats sur les sciences, on la retrouve par exemple dans le blog Passeur de Sciences du journal Le Monde.

Les économistes que vous dénoncez ont certes des convictions, mais la comparaison avec le lobby du tabac est contestable. Ils ne défendent pas une industrie. Et ils ne peuvent pas passer par les canaux habituels que vous évoquez, puisqu'ils n'ont pas accès aux revues mainstream.

C'est inexact. Il n'y a pas d'exclusion. L'idée d'une coupure en économie entre orthodoxes et hétérodoxes est une pure invention. Tous les sujets sont abordés et abordables par les grandes revues scientifiques d'économie. On ne compte plus les articles sur la régulation des marchés, la finance, le marché du travail. Contrairement à ce que disent les hétérodoxes, ces revues n'ont pas pour postulat l'efficience et l'auto régulation des marchés : une foule d'articles contestent cette efficience, l'évaluent, étudient la façon de réguler les marchés...

Vous défendez la méthode expérimentale en économie. Pourtant, elle est souvent contestée, et les résultats sont parcellaires : comment comprendre le fonctionnement de l'économie à partir d'études au champ forcément limité, sur tel ou tel sujet précis ? Comment savoir pourquoi l'économie française fonctionne - ou pas - à partir d'une succession de micro-expérimentations ?

La succession de micro-expérimentations sur un même sujet mais dans des contextes différents peut déboucher sur un « consensus » si leurs conclusions sont convergentes. Prenons le cas des migrations. Quel est leur impact sur l'économie ? Pour répondre à cette question, on dispose de beaucoup d'expériences différentes - arrivée des « pieds noirs » en France, des Cubains à Miami, exodes massifs à la suite des guerres dans les Balkans, par exemple -, qui aboutissent globalement à une même conclusion à savoir que les migrations, même de grande ampleur, n'ont pratiquement pas d'effet sur le taux de chômage et le niveau des salaires. Dans ce cas précis, la communauté des économistes dispose donc d'un consensus. Ce qui ne veut pas dire qu'il correspond à la « vérité » : il pourra toujours être remis en cause par des études ultérieures.

La méthode expérimentale peut-elle s'appliquer à la macroéconomie ?

Cela commence. Il existe des études sur les systèmes fiscaux, par exemple sur « l'année blanche » lors du passage à la retenue à la source de l'impôt sur le revenu en Islande. David et Christina Romer ont beaucoup travaillé sur le système fiscal américain dans son ensemble, en étudiant les décisions du Congrès, avec l'objectif de décrypter l'impact des réformes, tout en éliminant l'effet de la conjoncture. C'est très compliqué, car c'est souvent la conjoncture qui pousse aux réformes et non l'inverse. Mais on progresse. On peut citer aussi l'analyse des effets des variations des dépenses publiques réalisées à l'échelle européenne et sur les Etats-Unis tout entier. Elles nous ont mieux fait comprendre pourquoi les politiques de relance peuvent être efficaces...mais pas toujours.

N'y a-t-il pas toujours de l'idéologie dans l'économie ? Quand l'économiste libéral Robert Barro veut relancer en 1973 la thèse de l'inefficience des politiques budgétaires, sa démonstration apparaît déconnectée de la réalité, tant les conditions sont nombreuses pour qu'elle s'applique...

L'argument de Barro était de nature théorique. Aujourd'hui, l'économie aborde ces sujets avec un angle beaucoup plus empirique, en s'appuyant sur les faits, comme nous le montrons dans notre ouvrage.

Et quand la commission européenne récuse par principe, en 2012, l'existence d'un multiplicateur budgétaire, n'est-elle pas aussi idéologue ?

La Commission Européenne, le FMI et la Banque mondiale... sont des organismes financés par des États. Pour avoir un avis dégagé des contraintes politiques, il vaut mieux lire les articles parus dans les revues académiques nettement plus indépendantes et plus pointilleuses sur la qualité des travaux publiés. Il faut aussi faire preuve de vigilance vis-à-vis des chercheurs qui ont des engagements politiques.

Ils sont capturés ?

Pas forcément, ils ne disent évidemment pas que des bêtises. Nous suggérons simplement que les médias ne devraient pas faire appel systématiquement aux mêmes intervenants, souvent bien identifiés sur l'échiquier politique ou idéologique. Des débats entre d'authentiques spécialistes d'un sujet sont plus informatifs que les éternels pugilats surdéterminés par la politique ou l'idéologie.

 Le négationnisme économique, par Pierre Cahuc et André Zylberberg, Flammarion

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Commentaires
a écrit le 13/10/2016 à 9:34 :
Le néolibéralisme attaqué de toute part utilise ses ressources économiques gigantesques pour agresser ceux qui ne pensent pas comme eux.

Ces dictateurs de l'économie qui adorent manipuler le langage, n'aiment pas que l'on mette leur compromission et leurs incompétences sous le nez, d'autant que la crise mondiale est de plus en plus forte et qu'ils en sont les seuls et uniques responsables, du moins leurs employeurs du milieu de la finance.

Ces gens qui ne font que se tromper dans leurs prévisions et mènent le monde vers la misère et la mort, incapables de se remettre en question, comme des bêtes blessées et apeurées, se mettent à mordre tout ce qui passe sous leur nez.

Merci à eux de dévoiler leurs vrais visages.
a écrit le 13/10/2016 à 7:55 :
Le dernier paragraphe est intéressant. Il existe des documents dont personne ne parle, par exemple la note n°6 du CAE, le document de Coe-Rexecode sur la réforme fiscale, etc... qui donnent la solution à nos problèmes économiques. Mais les Français sont ils capables de les comprendre?
a écrit le 13/10/2016 à 7:24 :
Et 1 point Godwin 1, pour les auteurs qui utilisent l'anathème du négationnisme pour invectiver. Des partisans de la libre concurrence, à condition de ne pas être contredits ! Le débat, l'information, l'enseignement, sont archi-dominés par les économistes dits orthodoxes, leurs tenants comme Tirolle sont récompensés, mais ce n'est pas assez.
Le duo a raison sur un point : si l'économie est une "science" expérimentale, nous ne sommes que des rats de laboratoire qui subissent .
a écrit le 13/10/2016 à 4:03 :
André Zylberberg marche dans les traces d'Andreï Jdanov qui prétendait distinguer à coup sûr Science et idéologie. Le subtil Jdanov était naturellement du côté de la Science ... et de Staline.
a écrit le 12/10/2016 à 16:06 :
J'ai lu le petit texte et je conseille à tous de faire la même chose avant de parler. Ceci dit, les bonnes questions sont posées. Il n'y pas de place pour l'idéologie quand on se prétend scientifique, ce qui suppose d'avoir l'esprit ouvert, et de s'en tenir aux faits, et à ce qui a été supporté avec des données répétables et répétées. Là est le sens de ce texte. Pour les conséquences, évidemment certains médias en ont pris pour leurs grades avec leurs manies de vouloir faire le buzz et d'inviter les extrêmes nullement reconnus par leurs pairs. Ceci se poursuit. On notera par exemple l'invitation de J.Kerviel, probablement pour sa (non) connaissance de l'économie, pour poser des questions à M.Juppe: il faut en finir avec ces pratiques journalistiques ou médiatiques qui sont clivantes, masquent la réalité des faits, constituent une insulte l'intelligence du peuple. Les médias, notamment publics, ont une mission et un devoir d'information aux citoyens, et ceci est contradictoire avec le fait de donner la parole à des charlatans. Evidemment, ces dérives touchent tous les secteurs: j'ai beaucoup de noms à donner par exemple sur l'écologie, l'agriculture, ou le domaine de l'énergie: retour à ce que Pasteur appelait "les savants", et svp sortez de la sphère médiatique les charlatans!
a écrit le 12/10/2016 à 15:53 :
Quand on utilise des conséquences pour des causes et vice-versa, on peut faire dire n'importe quoi a une conclusion!
a écrit le 12/10/2016 à 15:12 :
En fait, avec ce Monsieur, c'est surtout la réalité qui n'a pas sa place en économie.

Vous avez remarqué que depuis que les économistes se mêlent de plus en plus de vouloir faire passer leurs idées (toujours les mêmes, à savoir que pour atteindre le bonheur, il faut que tout le monde à part quelques personnes dont eux-mêmes, soient payés comme au BANGLADESH ), et bien le monde va de plus en plus mal.
- faible croissance
- endettement de plus en plus grand
- précarité
- chômage généralisé, à part dans les pays où il est caché sous des appellations diverses, comme personne qui se sont retirés du marché de l'emploi.

Et aucun de ces personnes n'ont vu venir quelques détails comme la crise INTERNET ou celle des SUBPRIMES.

Si on les payait suivant leurs compétences, ils auraient un quart de RSA...
a écrit le 12/10/2016 à 15:03 :
Diplômé d'économie, je trouve complètement faux d'assimiler cette matière à une science dure...Même si peux partager des points de vue des auteurs, je ne peux accepter qu ils interdisent de débat des gens qui ne penseraient pas comme eux. L'économie est aussi historique, politique, sociale, pas seulement statistique. Elle est faite tous les jours par des entrepreneurs et salariés, qui la comprennent de leur point de vue, pas plus faux que celui d économistes. Il n'y a pas de vérité absolue et je ne crois pas du tout qu'un collège d'experts nous mènerait à la prospérité et au bonheur pour tous. D'ailleurs je trouve paradoxal ce petit côté soviet suprem ou carrément 1984 chez ces auteurs pourtant clairement libéraux. Que chaque école économique bosse, publie, discute et nous éclaire, c'est déjà bien suffisant.
Réponse de le 12/10/2016 à 18:09 :
On ne peut qu'approuver votre commentaire : rappeler que l'économie est une science sociale et que en tant que telle, elle doit être ouverte à toutes les approches.
a écrit le 12/10/2016 à 12:57 :
Un économiste passe généralement le plus clair de son temps à expliquer pourquoi il s'est trompé la veille.

Si l'économie était une science sérieuse, cela se saurait.

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