« La crise a accéléré l’envie de mode durable et locale », Sandrine Conseiller (Aigle)

Aux premières lignes des crises écologique et sanitaire, le secteur de la mode doit se réinventer en profondeur pour répondre aux nouveaux enjeux de société. Directrice générale de la marque AIGLE, Sandrine Conseiller l’a bien compris et assure la transition écologique de l’entreprise de façon exemplaire. Rencontre avec une dirigeante ambitieuse, responsable et résolument optimiste.

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« Notre ancrage territorial n'a pas besoin de se réinventer, il faut juste potentialiser l'existant et expliquer ce que l'on fait depuis toujours. », Sandrine Conseiller, Directrice générale de la marque AIGLE.
« Notre ancrage territorial n'a pas besoin de se réinventer, il faut juste potentialiser l'existant et expliquer ce que l'on fait depuis toujours. », Sandrine Conseiller, Directrice générale de la marque AIGLE. (Crédits : DR)

Depuis votre arrivée à la direction de la marque Aigle il y a dix-huit mois, vous vous êtes engagée à valoriser le « Made in France », pourquoi ?

Cela fait plus de cent soixante ans que nos bottes sont produites à la main en France, selon un savoir-faire unique. Notre ancrage territorial n'a pas besoin de se réinventer, il faut juste potentialiser l'existant et expliquer ce que l'on fait depuis toujours. À Ingrandes, au bord de la Loire, notre manufacture est un véritable bijou dans lequel deux-cents maîtres caoutchoutiers confectionnent près de 4000 bottes chaque jour. Il leur faut deux années entières pour maîtriser parfaitement chaque finition, « La crise a accéléré l'envie de mode durable et locale » c'est une vraie fierté ! Bien sûr, cela a un prix, mais nos clients acceptent de payer plus cher car ils savent que nos bottes se gardent toute une vie : le « Made in France » ne fait sens que s'il s'accompagne d'une expertise qui garantit la durabilité. La crise sanitaire bouscule les modes de consommation et nous constatons que la demande pour ces produits-repères est en forte augmentation. C'est pourquoi il était essentiel de pérenniser ce savoir-faire cette année. Cela s'est traduit par l'embauche et la formation de vingt maîtres caoutchoutiers et un important plan d'investissements pour valoriser l'outil de production.

Vous vous êtes également engagée à réduire l'impact environnemental de la marque à tous les niveaux de la société...

Quand on sait que le textile est deuxième industrie la plus polluante du monde, il est nécessaire de faire changer les choses de l'intérieur. L'histoire de cette marque née en 1853 sous le signe de la nature apporte de la cohérence à la démarche. C'est pourquoi nous avons bâti un plan global pour nos engagements : le « Aigle Positive Impact ». À la fin de l'année, nous proposerons à nos actionnaires de changer de statuts pour devenir la première marque de mode française à être une « entreprise à mission ». Cela signifie que le modèle capitaliste traditionnel fera place à un modèle plus vertueux, où la durabilité des collections, la pédagogie du développement durable et la réparation des dommages environnementaux seront au cœur de notre développement. Depuis un an, nous travaillons déjà à augmenter la part de matériaux naturels ou recyclés de nos collections textiles : la prochaine collection en contiendra 10%, la suivante 30 % et nous devrions atteindre 50% pour la collection printemps-été 2022. Cet objectif très ambitieux n'est possible que parce que nous travaillons déjà avec des matériaux nobles, des cotons bios et qu'il est compatible avec notre business model et notre positionnement. En parallèle, nous avons rejoint des programmes internationaux tels que UNFCCC (United Nations Framework Convention on Climate Change), UN Global Compact et Fashion Pact et nous serons certifiés B Corp en 2021. Ces certifications exigeantes nous imposent un rythme à tenir, mais elles nous apportent aussi une aide technique et la possibilité d'avancer collectivement avec d'autres sociétés dans des groupes de travail.

Quels autres leviers une marque comme Aigle peut-elle actionner pour rendre la mode plus responsable ?

Depuis un an, nous avons rejoint la campagne #RRR qui sensibilise les consommateurs à réparer, réutiliser et recycler avant d'acheter. Nous avons commencé par installer des box de collecte pour faciliter le recyclage des vêtements usagés, puis nous avons développé les services de réparation gratuits en magasins, qui existaient déjà mais qui vont être proposés de façon systématique dès l'année prochaine. Enfin, notre grande fierté est d'avoir réussi à développer l'offre « Second Souffle » pendant le confinement. Lancée en octobre, elle permet d'acheter sur le site officiel de la marque des vêtements et des bottes de seconde main à petits prix. Aussi, les clients peuvent acquérir une parka Aigle remise en état, à 30 % ou 40 % du prix initial. Les clients ne s'y trompent pas : près de la moitié des stocks a été vendue en deux semaines ! Nous invitons aussi les particuliers à recycler leurs pièces en échange de bons d'achat. À travers le programme « Aigle Positive Impact » nous soutenons également les jeunes entreprises écoresponsables qui s'engagent à produire localement, car il nous semble important qu'une entreprise engagée de notre taille puisse accompagner les plus petites à se faire connaître. Nous sommes convaincus que chaque geste compte et qu'il faut multiplier ce type d'opérations, comme encore le soutien de 3 € à Solidarité Paysans pour chaque masque acheté...

En plus de ces initiatives, comment parvenez-vous à réduire votre empreinte écologique ?

Nous venons juste de mesurer notre bilan carbone, qui couvre l'ensemble de nos activités de production et de vente en Europe et en Asie, où nous sommes très largement implantés depuis plus de trente ans. À partir de là, nous allons engager de nombreuses actions dès l'année prochaine et réduire nos émissions carbone de - 30 % d'ici 2030, l'objectif fixé par l'Accord de Paris. Nous ne sommes qu'au tout début d'une démarche globale, qui comprend également un partenariat avec la Ligue de Protection des Oiseaux, clin d'œil à notre animal totem, l'aigle, et des mesures sociétales.

Comment envisagez-vous l'avenir pour Aigle ?

Nous assistons à une convergence entre les engagements de la marque et un contexte favorable au changement. La crise du Covid-19 a rebattu les cartes, le modèle de l'industrie de la mode est remis en cause et les clients exigent de faire bouger les lignes. En France, les acteurs de la mode durable commencent juste à s'organiser entre eux, une communauté se créé, c'est réjouissant ! Il reste beaucoup de choses à  accomplir, mais nous avons toutes les raisons d'être optimistes.

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Commentaire 1
à écrit le 16/12/2020 à 10:38
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Faire des produits de meilleurs qualité, durant plus longtemps, retrouver enfin un cercle industriel vertueux, que je regretta la qualité de fabrication des produits d'autrefois faisant l'honneur de tout un pan industriel européen ! Mais la cupid...

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