Yann Arthus-Bertrand : "Chacun d'entre nous peut contribuer à changer le monde"

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Photographe, reporter, réalisateur et militant écologiste, Yann Arthus-Bertrand préside la fondation Good Planet qu'il a créée il y a dix ans.
Photographe, reporter, réalisateur et militant écologiste, Yann Arthus-Bertrand préside la fondation Good Planet qu'il a créée il y a dix ans. (Crédits : Reuters)
ENTRETIEN. Changer le monde… Ou plutôt sauver la planète  ! Pour Yann Arthus-Bertrand, l’un ne va pas sans l’autre. Depuis 30 ans qu’il arpente la planète à coup de photographies et de films humanistes, son engagement sans faille doit faire face aujourd’hui à un état de sidération dont il ne se cache pas. N’attendant plus beaucoup des forces politiques, le président de La Fondation Good Planet s’attache aux valeurs humaines et aux actions des individus et des villes qui, elles, pourraient être la source du changement.

LA TRIBUNE - Vous êtes un réalisateur activiste depuis longtemps déjà et grâce à vos films vous avez déclenché une certaine prise de conscience collective sur l'état de la planète. Pour autant, la question écologique, plus que jamais au cœur de l'actualité, semble insoluble. Que pouvons-nous faire pour changer le monde et faire en sorte qu'il devienne meilleur  ?

YANN ARTHUS-BERTRAND - Je suis en état de sidération face au monde d'aujourd'hui. Je me demande réellement comment parvenir à faire prendre conscience de la gravité de la situation. Et malheureusement, la démocratie ne répond pas aux besoins du monde. Les États n'y peuvent rien. C'est en tous les cas le constat que je fais après plus de vingt ans d'engagement et de sensibilisation auprès du grand public.

On a laissé penser aux gens que le changement climatique, le réchauffement de la planète était une affaire lointaine qui ne toucherait qu'une certaine zone du monde. Vous rendez-vous compte  ? C'est à la fois désinformer et déresponsabiliser les citoyens sur le rôle qu'ils ont à jouer contre le réchauffement climatique. Car nous pouvons tous contribuer à changer le monde. Or, nous sommes encore dans le déni de la réalité alors qu'en 50 ans, nous avons perdu 65 % de la biodiversité. L'appel des 15 .000 scientifiques qui a fait la Une du Monde il y a quelques mois et qui annonçait clairement que si nous ne faisions rien ce serait une catastrophe planétaire voire la fin du monde n'y a rien changé. Et bien, je suis sidéré par cette situation.

On le sait, les ressources naturelles de la Terre s'épuisent un peu plus chaque jour, au point que nous sommes contraints de vivre à crédit ; en fait la consommation de l'humanité dépasse les ressources disponibles. C'est impensable, mais c'est réel. Imaginez bien que lorsque je suis né, il y avait 2 milliards d'habitants sur Terre  ; aujourd'hui nous sommes 7 milliards  ! Et cela dans un écosystème qui prône la consommation, voire la surconsommation même si des efforts pour y remédier se font jour. Mais ce ne sont encore que les prémices.

« Je crois plus dans les actions des individus et des métropoles pour changer le monde qu'au pouvoir des politiques. »

Que pouvons-nous faire en tant qu'individu et citoyen pour sauver la planète  ?

À considérer que nous serons sûrement 10 milliards à vivre sur la planète en 2050, les premières actions se situent dans le système agro-alimentaire. On peut revoir les systèmes de production, mais on peut aussi manger autrement. Les ravages de l'élevage et des comportements humains ne sont pas sans conséquence : on déforeste un peu plus chaque année pour cultiver des céréales qui vont nourrir les animaux ; or l'élevage émet entre 15% à 20% de gaz à effet de serre. Chacun peut réfléchir à cela et se dire qu'il peut manger moins de viande et de la meilleure ; élevée dans des circuits responsables.

Pour ma part, je ne mange plus de viande depuis dix ans ; c'est une question de bon sens. On peut tous essayer de consommer moins et mieux pour éviter la surabondance. Ne pas gâcher, recycler, réparer... Nous pouvons tous le faire. C'est un rôle que nous pouvons tous tenir en tant que citoyen et c'est primordial. Je ne sais pas si LA solution existe, mais ce que je sais c'est que nous avons tous la possibilité d'avancer, de réfléchir à des solutions et d'agir chacun à notre niveau. Les villes ont elles aussi le pouvoir de faire bouger les choses, avec le tri sélectif, les pistes cyclables. Je crois plus dans les actions des individus et des métropoles pour changer le monde qu'au pouvoir des politiques.

Vos films, comme " Home " ou " Human " racontent l'humanité. Chaque fois, 
ils sont vus par des millions de personnes. Vous êtes à la fois passeur d'images et d'émotions de par le monde. C'est votre façon à vous de témoigner  ?

C'est une façon de réveiller les consciences et de transmettre de l'amour. Je crois profondément à cela et suis convaincu que c'est par l'amour et l'empathie que nous pourrons faire bouger les choses vers le meilleur. Mes films montrent la beauté des gens en écho à la beauté de la planète. C'est très optimiste au fond. Le regard bienveillant que l'on peut porter sur les choses qui nous entourent, et bien, lui, peut changer le monde, ce monde de plus en plus cynique et rempli de tensions, hélas. J'ai beaucoup de mal à accepter cela, ces situations si dures, ces bagarres entre hommes politiques, ces pays en guerre, l'ultime pauvreté dans certains pays du globe, l'injustice de manière générale. J'ai bien conscience que c'est de l'ordre de l'utopie, voire même de la naïveté. Mais j'aime montrer ce qu'il y a de meilleur en nous. Je dis souvent qu'agir rend heureux. Avec mes films, je donne un sens à ma vie, je suis engagé et activiste. J'essaie de changer le monde à ma façon. On peut tous essayer de faire quelque chose.

« Dans le monde de demain, je pense que les femmes font partie des solutions. »

Vous êtes en train de préparer votre prochain film " Woman ". Quel regard portez-vous sur les femmes aujourd'hui  ?

Les femmes sont d'un courage exceptionnel. Elles n'abandonnent jamais. Et souvent elles ont leurs enfants à défendre. Dans le monde, les femmes sont le plus touchées par la pauvreté, 70 % d'entre elles sont victimes de malnutrition, alors qu'elles produisent 50% des aliments. Or là où il y a la vraie parité, ce sont les pays où il y a l'indice de bonheur le plus important. Il est temps que les femmes aient leur place à part entière dans la société. Dans le monde de demain, je pense que les femmes font partie des solutions. Au fur et à mesure de mes interviews, à chaque nouvelle rencontre pour Woman, mon regard sur les femmes change. J'ai appris beaucoup à leur contact. J'aimerais que le regard des gens change également. Et puis, avec ce film, nous dénonçons certaines situations inacceptables. Là encore il s'agit de réveiller les consciences sur une réalité insupportable et il est important de montrer que ces réalités-là existent dans certaines régions du monde. Notre monde a été dominé par la vision des hommes, il est grand temps de proposer celle des femmes.

Finalement, le monde de demain, vous le voyez comment  ?

C'est difficile d'envisager le monde de demain quand on connaît la situation catastrophique d'aujourd'hui. Ce que je sais, c'est qu'il faut arrêter de culpabiliser les gens. Ce n'est pas en disant : regardez, voilà ce que vous avez fait vous, nous, les hommes, que l'on va changer les choses. En revanche, en affirmant : écoutez, voilà ce que nous pouvons faire pour la défense de notre planète ; voilà à quoi nous pouvons remédier tous ensemble, en se réconciliant avec nous-mêmes ; en faisant preuve d'humanisme. En réalité, ce n'est pas parce que j'ai un regard pessimiste sur l'état de la planète, sur ce que nous en avons fait, que je suis pessimiste sur mon rapport à l'humain. Au contraire, je crois profondément aux vertus de l'amour, de la bienveillance et de l'humanisme. Je ne sais pas si on sauvera le monde, mais on peut faire en sorte de vivre mieux. Les Africains disent qu'il vaut mieux allumer une lumière que de vivre dans le noir. Je crois en cette espérance-là. On peut tous essayer de faire quelque chose.

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Photographe, reporter, réalisateur et militant écologiste, Yann Arthus-Bertrand préside la fondation Good Planet qu'il a créée il y a dix ans. Son livre "La Terre vue du ciel" paru en 1999 et le documentaire du même nom sorti en 2004 sont des best-sellers mondiaux. Après ses films Home (2012) et Human (2015) au succès planétaire, il tourne actuellement son prochain documentaire, Woman, qui sortira en 2019.

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Commentaires
a écrit le 31/12/2018 à 9:56 :
"N’attendant plus beaucoup des forces politiques"

Et en plus, comme d'habitude, de vouloir se reposer sur la seule volonté des gens alors que ceux ci ne possèdent ni outils de production ni capitaux, du coup ça pue la défaite à plein nez ton truc YAB.

Mais bon tu fais prospérer ton petit business pendant ce temps. Hé oui ,c'est le crépuscule des idoles et de leurs hypocrisies étalées par les médias de masse leurs portes paroles. Ces gens qui font du vent tout en fabriquant la fortune des possédants, continuellement.

"La théorie du libre arbitre est une invention des classes dirigeantes" Nietzsche
a écrit le 31/12/2018 à 7:20 :
Au lieu d'arreter la viande il aurai mieux fait d'arreter l'avion, l'helico, la vie grand train, les deplacements inutiles...

Le jour où nous les lapins seront enfin les maîtres de la planète, il y a des gens qui vont morfler, je vous le dis moi.
Réponse de le 31/12/2018 à 9:48 :
Ça n'empêche pas du tout de ne plus manger autant de viande, de lapin en particulier. :-)
Moins d'avions ne résout pas le problème, aucun non plus, tout doit être fait en même temps. Zéro voiture à pétrole fera encore de la pollution, du CO2, si on ne se concentre que sur ça. Si passer du diesel à l'essence fait croitre le CO2 français, ça veut dire en creux que les autres sources n'ont quasiment pas bougé du tout.

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