Comment Microsoft est redevenu cool

Depuis sa prise de poste en 2014, l’actuel directeur-général de Microsoft, Satya Nadella, a su dépoussiérer l’entreprise en donnant la priorité au cloud, en promouvant l’ouverture et le logiciel libre, et en modernisant les méthodes de management.

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Satya Nadella, le Pdg de Microsoft.
Satya Nadella, le Pdg de Microsoft. (Crédits : Reuters)

« Microsoft peut-il survivre à la chute des ventes de PC ? » Cette question, que se pose un éditorialiste de Computerworld en décembre 2013, est alors sur toutes les lèvres. Quelques mois plus tôt, le groupe a vu son action chuter de 12%, une baisse inédite depuis l'explosion de la bulle internet de l'an 2000. Alors que le mandat de Steve Ballmer, successeur de Bill Gates, touche à sa fin, et que Satya Nadella s'apprête à prendre la relève, Microsoft traîne une réputation doublement négative.

Celle d'un « evil empire », un conglomérat immoral et dangereux, d'une part, notamment du fait de sa stratégie de licence agressive visant à promouvoir au maximum Windows et la suite Office, ses deux vaches à lait. Bien que lucrative, cette stratégie lui a par le passé valu les foudres des autorités antitrust américaines, et un procès durant lequel Microsoft a de peu échappé au démantèlement en 2001.

Celle d'un véritable dinosaure du net, d'autre part, ayant raté tous les récents virages technologiques, du moteur de recherche au smartphone, en passant par les réseaux sociaux. Bref, la messe est dite : Microsoft est une relique d'un autre temps, un has been vivant sur sa gloire passée et condamné à un inexorable déclin.

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Microsoft is back

Sept ans après la prise de poste de Satya Nadella, le contraste est saisissant. Le géant de l'informatique vient d'afficher le trimestre le plus profitable de son histoire : ses ventes ont atteint 46,2 milliards de dollars (39 milliards d'euros), en hausse de 21% par rapport au second trimestre 2020. Les profits, eux, ont crû de 47% pour atteindre 16,5 milliards de dollars (près de 14 milliards d'euros), dépassant les prédictions des analystes de Wall Street. Microsoft est solidement positionné comme le numéro deux mondial du marché du cloud, dont la croissance n'est pas près de s'arrêter.

Si la comparaison est sans doute un peu facile, elle n'en est pas moins frappante : l'action de Microsoft avait stagné entre 2000 et la prise de poste de Satya Nadella, en février 2014. Elle s'est littéralement envolée depuis (voir le graph ci-dessous), au point de devenir la deuxième capitalisation boursière mondiale, derrière Apple mais devant Alphabet (Google) et Amazon, qui complètent le top 4. Voilà de quoi réintégrer Microsoft dans le club des Gafam, amputé de son "m" pendant quelques années. Sauf que Google, Amazon, Facebook et Apple sont, à des degrés divers, mis sur le gril par les autorités antitrust américaines, tandis que Microsoft semble pour l'heure échapper à l'ire des régulateurs. Plus ouverte, moins impérialiste. Surtout, l'entreprise fondée par Bill Gates est de nouveau perçue comme capable d'innover et de se réinventer.

Microsoft bourse

Source : Google.

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L'abandon du Windows Phone

Tout autant que par les projets qu'il a décidé de mettre en œuvre, le succès de Satya Nadella a la tête de Microsoft s'explique par ceux qu'il a choisi de ne pas poursuivre. L'une des dernières grosses décisions de Steve Ballmer a été le rachat de Nokia pour sept milliards de dollars en 2013, qui visait à relancer Microsoft dans la course au smartphone, son Windows Phone peinant alors à conquérir les foules.

Mais l'entreprise avait déjà pris trop de retard, et l'investissement n'a pas payé : la part du Windows Phone dans les ventes mondiales de smartphone restait en 2016 à moins de 1%. Plutôt que de s'obstiner, Nadella ferme alors la division de Microsoft dédiée à la téléphonie, sabrant pas moins de 18 000 emplois, soit 14% des effectifs totaux : du jamais vu dans l'histoire de l'entreprise. Le développement du système d'exploitation du Windows Phone est interrompu l'année suivante.

Si la décision peut alors sonner comme une capitulation, elle permet à Microsoft de se focaliser sur d'autres projets plus porteurs. « La plupart des entreprises qui effectuent une transformation numérique s'accrochent à leurs vieux modèles d'affaires industriels, tout en s'efforçant d'innover à côté. Résultat, l'énergie perdue à maintenir à flot ces modèles d'affaires perdants freine l'innovation », écrit Steve Denning, spécialiste du leadership et auteur du livre The Age of Agile. [L'âge de l'agile, ndlr]. « Nadella a fait l'inverse. En abandonnant Nokia, il a libéré des énergies créatives qui ont pu s'exprimer dans des domaines prometteurs. »

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Cap sur le cloud

Sur un domaine en particulier, notamment : le cloud Azure, lancé en 2010 sous Steve Ballmer, dont Nadella pilotait la division avant de prendre la tête de Microsoft, et qu'il traite comme un secteur prioritaire et stratégique dès le début de son mandat. « Tout va être connecté au cloud et aux données », annonce-t-il lors d'un échange avec ses employés peu de temps après sa prise de poste. Il opère une réorganisation massive de ses équipes d'ingénieurs, qui donne au cloud la priorité sur le sacro-saint Windows, et multiplie les partenariats, rachats et investissements visant à renforcer Azure.

En 2019, un milliard de dollars est investi dans OpenAI pour améliorer les possibilités d'Azure grâce à l'intelligence artificielle. La même année, un partenariat stratégique avec Salesforce est tissé autour du cloud. Microsoft multiplie également les rachats de startups spécialisées dans la cybersécurité, dont, récemment, la jeune pousse CloudKnox, afin de muscler les capacités de son cloud dans ce domaine et rassurer les utilisateurs. Pari réussi : la division cloud commercial, qui comprend notamment Azure et Office 365, a crû de 36% au second trimestre de cette année, pour atteindre une valeur de 19,5 milliards de dollars.

Le pari de l'ouverture et du modèle de l'abonnement

Cette réorientation vers le cloud s'accompagne d'un basculement général du modèle d'affaires de Microsoft, qui passe d'une logique de produit à une logique de service par abonnement : sous Nadella, à rebours de la stratégie suivie par Microsoft depuis ses débuts, il ne s'agit plus de vendre autant de licences Windows et de suites Office que possible, mais de gagner des abonnés susceptibles de fournir des revenus récurrents. Les logiciels Word, Excel, Teams et le récent Windows 11 sont tous commercialisés sous forme d'abonnement.

En vertu de cette logique, Microsoft cherche désormais à fournir le meilleur écosystème possible à ses clients, plutôt qu'à conserver jalousement ses poules aux œufs d'or. D'où une politique d'ouverture sans précédent. Dès sa prise de poste, Nadella rend Windows disponible sous iOS, là où ses prédécesseurs avaient toujours refusé d'exporter le système d'exploitation dans un autre environnement.

Et tandis que Steve Ballmer avait qualifié Linux de « cancer », Nadella l'intègre à Windows et Azure, au point que le système d'exploitation libre est aujourd'hui le plus utilisé sur le cloud de Microsoft. En 2018, il procède également au rachat de GitHub, la plateforme pour développeurs travaillant sur le logiciel libre, preuve qu'entre le géant de l'informatique et l'open source, la hache de guerre est belle et bien enterrée.

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Nouvelles méthodes de management

Cette réorientation stratégique radicale s'accompagne d'une transformation dans les méthodes managériales de Microsoft. « L'ancien modèle, baptisé "Évaluation de la Performance", était basé sur des classements. Il comparait l'impact de chaque employé avec celui d'un autre employé du même niveau. Ce modèle encourageait au mieux la compétition, au pire la rivalité », se remémore Mekonnen Kassa, Director Cloud Security Engineering chez Microsoft.

« Le nouveau modèle s'intitule "Développement de la Performance" et est coopératif. Il évalue l'impact général qu'un employé exerce sur l'entreprise grâce à ses compétences, en apprenant des autres et en partageant sa propre expérience. » Dans son livre Hit Refresh, le dirigeant de Microsoft affirme vouloir ainsi promouvoir un « growth mindset », ou « état d'esprit de croissance », afin d'inciter ses employés à apprendre en permanence et à stimuler leur créativité. Ce tropisme en faveur de la formation et de l'apprentissage s'incarne également dans une récente association avec la plateforme en ligne Coursera, qui vise à permettre au public d'acquérir des compétences professionnelles autour du cloud Azure.

Certes, tous les problèmes de Microsoft ne sont pas réglés : l'entreprise demeure loin de contester la domination écrasante d'Amazon Web Services (AWS) sur le marché du cloud, et la récente annulation du projet JEDI attribué dans un premier temps à Microsoft par le Pentagone a été un sévère camouflet. Il n'empêche : après des années de marasme, Microsoft a retrouvé le chemin de l'innovation.

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Commentaires 2
à écrit le 03/09/2021 à 19:13
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Comme disait Patrick Swayze dans Road House: "il faut être cool... jusqu'au moment où il faut plus l'être". Au regard des réactions virulentes en ligne des utilisateurs insiders, Windows 11 semble être un de ces moments.

à écrit le 03/09/2021 à 6:11
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En espionnant les populations, en revendant les données personnelles et en pratiquant le fear management ... mais en étant cool, bien sûr 😁

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