24 heures avec un patron de pôle de compétitivité

Jean-Pierre Gonguet

Jean-Pierre Gonguet
Paris, place de la Bastille. Le Café Français, décoré par le fameux architecte d'intérieur India Mahdavi, lieu chic programmé pour être bientôt très branché. Sur un coin du bar, les équipes de Fabernovel font tourner une imprimante 3D MakerBot Replicator, déposent des Google Glass sur les canapés, testent le prototype des lunettes d'immersion d'Oculus Rift et regrettent que les thermostats Nest soient restés coincés à Roissy par un douanier tatillon. L'univers est geek, mais on est là pour comprendre. Stéphane Distinguin, le patron fondateur de l'une des belles réussites françaises du conseil en innovation et en design d'entreprise, reçoit ce matin des clients, actuels ou potentiels, de Fabernovel. Il est calme, chaleureux, attentif, ponctuel. Pendant deux heures il va orchestrer une série de présentations. Il parle peu, pas de show à l'américaine, les gens sont là pour réfléchir et les intervenants pour séparer le pertinent du nouveau. Il a l'élégance de ne rien imposer.
L'exposé sur le bitcoin de Cyril Vart, le responsable stratégie de Fabernovel, est clair, précis, philosophique, technique, critique... ça vole haut. Fabernovel se garde d'avis « éthique », ne tombe pas dans les polémiques sur le bien ou le mal, mais parle des usages et cherche à savoir si telle ou telle innovation est « plutôt utile » ou « plutôt pas utile ».
Le credo Fabernovel : personne « ne peut rien contre l'usage ». On décortique le modèle business d'Uber et de quelques entreprises de l'everything on demand, on explique les ratages des copieurs et de tous les « Uberlike » de la planète. C'est vif, jamais pédant, c'est pro, et le client en sort un peu plus intelligent qu'il n'y est entré. Toutes les sociétés de conseil ne rendent pas forcément le même service. D'ailleurs évoquant le philosophe Bernard Stiegler, qui réfléchit sur le digital, Stéphane Distinguin laissera échapper : « Stiegler, c'est comme un ostéopathe, on ne comprend pas forcément ce qu'il dit ni ce qu'il fait, mais ça fait vraiment du bien ! »
Dans ses locaux, derrière la place de la République, Stéphane Distinguin suit le travail de la ruche Fabernovel. Toujours calme, car il a beaucoup pris sur lui.
Il a en effet toujours eu un pied dans le privé et l'autre dans le public, une manière de mieux respirer professionnellement. D'un côté, le privé : Fabernovel a grandi, ouvert des filiales à San Francisco, New York ou Moscou, et se retrouve en concurrence avec les grands du secteur, les McKinsey et autres. C'est dur. Mais Fabernovel, avec les cent personnes qui y travaillent, continue sa jolie croissance.
De l'autre côté, le public : Stéphane Distinguin a toujours travaillé collectif. Président de Silicon Sentier pendant sept ans, il a été l'un des précurseurs de la mise en place de cet écosystème pour start-up et a adoré « l'ambiance MJC du Camping ».
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Déjeuner de travail détendu chez Yamamoto, excellent quoique très petit restaurant japonais derrière la Bibliothèque nationale. Le patron d'un pôle de compétitivité se doit d'aller glaner des idées chez les plus performants du privé. Il déjeune avec Xavier Lazarus, autre quadra, dont l'étonnante particularité est d'être le seul patron d'un fonds d'investissement dans les start-up qui puisse suivre et comprendre les cours de n'importe quel titulaire de médaille Fields et y prendre un intense plaisir. Il est normalien, agrégé de mathématiques, et l'un des rares docteurs français en arithmétique.
Reconverti dans le capital-risque en fondant Elaia Partners en 2000, il est sympathique, curieux, (très) brillant et terriblement rationnel surtout lorsqu'il discute business et stratégie. Au menu, un projet encore secret lancé par Cap Digital, Fast Track. L'idée : accompagner les entreprises sortant de l'adolescence qui n'ont pas les compétences internes pour passer à l'âge adulte.
Xavier Lazarus les connaît toutes :
Or ces entreprises en hypercroissance (Criteo, qui a explosé en deux ou trois ans, en est le parfait exemple) n'ont pas eu le temps de se doter des structures financières, juridiques, comptables ou RH des grandes entreprises. Elles sont perdues et Bercy les prend pour des adultes alors qu'elles ont encore de l'acné juvénile.
Stéphane Distinguin prend le métro, direction la Défense, un client l'attend, mais à 18 heures il est à Cap Digital en réunion avec les vice-présidents du pôle. Philippe Herbert, du fonds d'investissement Banexi, est en charge de Fast Track et évoque le travail en cours avec la BPI sur la mise en place de ce guichet unique pour entreprises en hypercroissance. Distinguin l'appuie :
Un patron de pôle de compétitivité est un passeur. Il doit savoir transmettre la bonne idée du privé dans la sphère du public, faire bouger le public à la vitesse du privé tout en faisant admettre au privé que le public souhaite vraiment créer l'écosystème dont il rêve. Joli challenge pour un pôle de compétitivité qui a pour ambition de faire de Paris la deuxième place internationale du numérique après la Silicon Valley
Une réunion des VP de Cap Digital a d'ailleurs un petit côté start-up. La parole y est libre, beaucoup plus libre en tout cas que dans les entreprises d'où viennent ces mêmes VP. On y analyse l'évolution du pôle, on s'aperçoit que certaines entreprises ne font plus rien dans les instances dirigeantes et qu'il faudrait en faire monter d'autres. Stéphane Distinguin glisse qu'il demandera un deuxième mandat, mais « certainement pas de troisième ».
Benoît Thieulin, de la Netscouade, passe dans le couloir. On l'arrête pour papoter cinq minutes, puis retour à la réunion ou on se loue de l'adhésion de GDF Suez - « ils sont venus à 40 pour qu'on leur explique Cap Digital, et ils étaient parfaitement contents... » - et du retour de Casino via Cdiscount.
Cap Digital innove et grandit, le privé y est de plus en plus présent, les financements publics diminuent, ça marche et ça ne se sait pas.
Il réfléchit, regarde la jeune femme qui s'occupe de Futur en Seine, la manifestation la plus emblématique de Cap Digital, et suggère :
C'est le moment de la réunion où se pose la récurrente et passionnante question :
On essaie de faire le point sur l'évolution des priorités du conseil régional dont dépend Cap Digital ; on se penche sur les très administratives demandes du ministère du Redressement productif pour la nomination des responsables de ses 34 plans (le dictionnaire français-fonction publique ne suffit plus là pour comprendre les subtiles nuances entre les « plans », les « filières » ou les « priorités » annoncés dans le plus parfait désordre par Bercy) ; on se félicite de la French Tech de Fleur Pellerin, mais on est troublé par quelques plans nationaux divers et mal identifiés sur le numérique. Bref, les « professionnels de la profession » ont du mal à suivre...
Depuis le matin, Stéphane Distinguin est passé plusieurs fois du monde du privé à celui du public. Il n'est pas tout à fait le même dans les deux mondes : avec ses 40 ans, il était le plus vieux de Fabernovel le matin au Café Français, mais le plus jeune le soir à la réunion de Cap Digital.
À Cap Digital c'est plus lourd : il y a encore des industriels qui se méfient du pôle, des grands du secteur qui pourraient s'impliquer plus, des idées qui n'aboutissent pas, mais, comme le dit Xavier Lazarus :
En quelques petites années, la labellisation Cap Digital est devenue importante pour les investisseurs.
La grande entente privé-public a quand même un petit bout de chemin devant elle. En fin de matinée, Stéphane Distinguin avait par exemple appris qu'il accompagnait François Hollande à San Francisco dans sa découverte du monde merveilleux du numérique. Il en reviendra très heureux, avec l'idée que la France peut devenir une « start-up Republic ».
Il a échangé quelques mots (deux fois !) avec Barack Obama ! Mais s'il adore San Francisco, il préfère Paris où, il en est persuadé, « the future is already here... »
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Cap Digital a été créé en 2006 et ne cesse de grossir depuis. Aujourd'hui le pôle compte 703 entreprises privées adhérentes et 90 publiques. Ce sont les grandes entreprises et les Epic qui, en pourcentage, ont les adhésions qui progressent le plus :
On peut aussi noter dans ce sens-là que beaucoup d'investisseurs adhèrent car ils ont compris que Cap Digital savait identifier les sociétés à fort potentiel.
C'est d'ailleurs pour cela que Cap Digital a pour la première fois recensé les levées de fonds opérés par des adhérentes : 20 levées en 2013 pour un montant de 33,14 millions, c'est plutôt un joli résultat. Elles sont pour l'essentiel dans le BtoB, mais de nouvelles levées devraient apparaître dans les secteurs auxquels s'ouvre le pôle et sur lesquels des fonds d'investissement sont en train de se créer : l'e-santé et le bien-être (silver économie en tête), ou l'e-tourisme.
La marque Cap Digital est en train de s'affirmer et, surtout, le pôle prend de plus en plus une orientation business. La nouvelle édition de Futur en Seine, la manifestation phare du pôle, quitte le 104, un peu trop décentré (et surtout sans trop de restaurants alentours pour les déjeuners d'affaires), pour s'implanter dans le coeur de Paris à Arts et Métiers, au Cnam et à la Gaîté lyrique (un dîner d'affaires dans le musée du Cnam, à côté du pendule de Foucault, cela peut être effectivement assez classe).
C'est aussi pour attirer de plus en plus une clientèle internationale que Cap Digital, qui commence à avoir un nom, installe Futur en Seine dans le temple de l'innovation industrielle de Paris.
Jean-Pierre Gonguet