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Ces managers qui veulent tirer parti des neurosciences

Isabelle Boucq

Publié le 24 octobre 2018 à 05:30 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:23

Neurosciences

Une sourie d'ordinateur reliée à un cerveau.

iStock

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Les connaissances issues des sciences cognitives améliorent-elles les ressources humaines ? Sans aucun doute, affirment deux consultants. Mais gare à ne pas surévaluer leur impact.

Dans l'entreprise, les rapports de force, les comportements toxiques tout comme les relations harmonieuses ont une explication ancrée dans le fonctionnement du cerveau humain. Si les managers du laboratoire pharmaceutique Boiron sont formés à gérer leurs équipes par le calme et si Christian Boiron a écrit un livre intitulé "La Source du bonheur est dans notre cerveau" (Albin Michel), ils vous diront que c'est en grande partie grâce à la rencontre avec l'approche neurocognitive et comportementale (ANC).

L'ANC s'inspire des thérapies cognitives et comportementales et des neurosciences pour proposer aux entreprises une « grille de lecture » des comportements humains qui cherche à améliorer à la fois l'efficience et la qualité de vie au travail. Depuis 1987, le cabinet IME Conseil distille cette approche auprès des entreprises. Il y a dix ans, l'envie de certifier des professionnels des ressources humaines, coachs et consultants à l'ANC a mené à la création de l'Institut du neurocognitivisme. Jean-Louis Prata est impliqué dans ces deux structures en tant que directeur du pôle innovation. « Notre travail depuis 1987 représente quatre-vingt années-hommes de recherche », affirme-t-il.

Des clés pour agir autrement

«Nous sommes sollicités pour des questions de santé au travail, de développement des talents et d'accompagnement au changement. Nous apportons une grille de lecture des comportements humains qui met à jour plusieurs niveaux de gouvernance en commençant par des structures archaïques et différents mécanismes de motivation», explique cet ancien DRH qui a voulu comprendre pourquoi le facteur humain pouvait faire capoter des projets prometteurs.

Toutefois, l'ANC n'est pas une forme de thérapie. Ses adeptes tentent de débloquer des situations de crispation dans l'entreprise grâce à des exercices afin de prendre du recul émotionnellement, « sortir du logiciel par défaut » et accéder plus souvent à des attitudes où le cortex préfrontal, principal siège des fonctions supérieures, est aux manettes.

Jean-Louis Prata se réjouit de l'intérêt grandissant pour le fonctionnement du cerveau et les conditions du bien-être humain tout en déplorant le galvaudage du mot « neuro ». Une autre famille de consultants s'est formée autour de Bernadette Lecerf-Thomas, auteur notamment de Neurosciences et Management sorti en 2009 chez Eyrolles, qui a écumé la foisonnante littérature scientifique française et étrangère (Olivier Houdé, Stanislas Dehaene, Lionel Naccache, Denis Le Bihan, Antonio Damasio, Daniel Kahneman, Elkhonon Goldberg...) pour en retirer des enseignements propres à éclairer les managers et les acteurs du monde économique. A sa mort l'année dernière, Brigitte Dubreucq reprend le flambeau de ce qu'elles ont appelé la NeuroSystémique, un système global qui permettrait de comprendre le fonctionnement du cerveau, dans ses différents sous-systèmes (perception, mémoire, évaluation, attention, action) et de donner des clés pour agir autrement.

« Il y a bien sûr un effet de mode autour de tout ce qui est neuro », concède Brigitte Dubreucq qui travaille principalement avec des ETI françaises sur des projets de transformation... confidentiels.

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«Mais nous utilisons des connaissances validées qui font sens dans le management. Nous faisons un travail de passeurs en allant chercher les résultats de recherches et en les assemblant. Attention, beaucoup de gens surévaluent l'impact des neurosciences. Manager avec les neurosciences demande un réel effort. Ces connaissances ne permettent pas, à elles seules, de modifier les comportements.»

On retrouve la même volonté de démystifier le fonctionnement du cerveau, ses capacités et ses limites, dans un livre publié l'année dernière chez Odile Jacob, "Neuroleadership : le cerveau face à la décision et au changement". Ecrit par un professeur à l'Insead et un neurologue du CHU de Nantes, James Teboul et Philippe Damier, ce livre tente lui aussi de donner des conseils aux cadres et aux dirigeants.

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ENCADRÉ

Garder un regard critique : la personne humaine ne se réduit pas à son cerveau

« On est dans la grande fiction, comme avec la génétique par le passé, en essayant de faire croire que les neurosciences vont résoudre tous les problèmes », réagit Brigitte Chamak, sociologue et ingénieure de recherche à l'Inserm. Elle parle de neuro-tournant pour décrire la prolifération de disciplines hybrides, les neuro-disciplines : la neurophilosophie, la neuroéconomie, le neuromarketing, la neuroéthique, la neuroéducation ou le neurodroit. Et elle estime que cette prolifération devrait être mise en regard des limites des techniques d'imagerie et des protocoles expérimentaux.

« Dans notre civilisation du visuel, l'image sert de preuve alors que les techniques d'imagerie sont complexes et pas suffisamment fiables. On peut apprendre des choses, mais les résultats sont toujours à moduler. Plus fondamentalement, confondre le cerveau et la personne est un problème philosophique. »

Elle conseille la lecture du livre "Neuroscepticisme" de Denis Forest. « Pour obtenir de l'argent, il faut convaincre les financeurs que c'est l'avenir et disqualifier les critiques comme des réactionnaires dont on rend le discours difficile à entendre », conclut-elle en ajoutant qu'elle ne condamne pas les neurosciences, mais plutôt la foi aveugle qu'on place en elles.

Hervé Chneiweiss, lui, est neurobiologiste et spécialiste des astrocytes, un type de cellules du système nerveux impliquées dans les maladies neurologiques ainsi que dans le développement des tumeurs cérébrales. Une partie considérable de son énergie est dédiée à l'éthique dans ses rôles de président du Comité d'éthique de l'Inserm et de membre du Comité consultatif national d'éthique (CCNE). Il avance d'autres arguments pour inviter à la réflexion sur la dominance du « tout neuro ». Il a participé activement aux Etats généraux de la bioéthique qui se sont, entre autres, penchés sur les questions de neuroéthique et pour lui les conditions dans lesquelles sont aujourd'hui réalisées les études ne remplissent pas toutes les conditions éthiques souhaitables. Mais c'est la conception de l'être humain qui le perturbe le plus.

« Dans le labo, nous cherchons à créer un modèle du fonctionnement du cerveau. Mais le cerveau humain ne se développe pas seul sans interaction avec les autres. Il y a un danger à considérer que la variabilité individuelle est anormale, voire pathologique. Ce que vous êtes à trois ans ne prédit pas ce qui vous serez à 20 ans, ou bien vous ne faites aucune place à la plasticité », prévient-il.

La France possède des garde-fous contre les dérives.

« Pourtant il existe des applications de jeu ou de relaxation qui enregistrent les ondes cérébrales et les envoient à l'entreprise. Qu'en feront-ils demain ? On ne s'en méfie pas, prévient-il. En France, l'évaluation neurologique dans le cadre judiciaire est à l'appréciation du juge. Mais il est difficile de mettre en évidence l'attribution de la responsabilité. »

Tous ces sujets le passionnent et l'inquiètent. Hervé Chneiweiss regrette que les politiques aient rarement de formation scientifique et s'intéressent peu à ces sujets. Mais ce qui l'énerve le plus, ce sont les ouvrages de vulgarisation, comme il en voit beaucoup dans les halls de gare, qui véhiculent des pseudo-connaissances. « Ce serait utile que tout le monde comprenne comment son cerveau fonctionne. » Des connaissances clairement complexes et en constante évolution qui ne se résument pas à de gros titres accrocheurs.

| Comment les neurosciences vont révolutionner l'école et l'entreprise ? Retrouvez les autres articles de notre Dossier dans La Tribune Hebdo n°264 daté du 12 octobre 2018 :

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Isabelle Boucq

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