Cloud souverain : le coup de gueule de huit entreprises françaises contre l'État

Les petits poucets français du logiciel d'entreprise Atolia, Jalios, Jamespot, Netframe, Talkspirit, Twake, Whaller et Wimi, se regroupent dans un collectif pour affirmer qu'il est possible, notamment pour les administrations, de créer un "cloud de confiance" tout en se passant d'acteurs américains, et notamment de la suite bureautique toute-puissante de Microsoft. L'objectif : casser la perception - largement entretenue par le lobbying des Gafam, mais aussi, indirectement, par le gouvernement - que l'écosystème français du cloud n'est pas à la hauteur des enjeux de numérisation de l'économie.
Sylvain Rolland

6 mn

(Crédits : DR)

Décidément, la pilule du « cloud du confiance » -la stratégie nationale qui ouvre grand la porte aux Gafam américains pour équiper les entreprises stratégiques et administrations françaises en solutions cloud- ne passe pas. Huit acteurs tricolores du logiciel -Atolia, Jalios, Jamespot, Netframe, Talkspirit, Twake, Whaller et Wimi- ont annoncé le 18 octobre la création d'un collectif qui les regroupe en une sorte d'équipe de France des solutions cloud souveraines. Concurrentes mais solidaires face à Microsoft, leader du marché des solutions bureautiques, ces huit pépites du SaaS (software as a service, Ndlr) proposent des alternatives françaises dans les domaines de la messagerie, du traitement de texte, du tchat, de la visioconférence ou encore du stockage de documents. « Nous sommes en mesure de proposer dès aujourd'hui une alternative crédible à la suite logicielle Microsoft 365, anciennement Office 365 », revendiquent-elles dans un communiqué commun. De quoi contredire Emmanuel Macron, qui estimait lors de la présentation du plan France 2030, la semaine dernière, qu'il "est faux de se dire que nous aurons un cloud totalement souverain dans cinq ans, parce qu'on a pris beaucoup de retard".

Lire aussi Cloud de confiance : Whaller et OVHCloud s'allient pour proposer enfin une solution 100% souveraine

Mettre les Français au centre de la doctrine "cloud au centre"

Concrètement, cette initiative vise surtout à donner un coup de projecteur sur les acteurs français du cloud, qui s'estiment ignorés, voire lâchés par l'État.

« Nous nous battions déjà contre la perception erronée qu'il n'y a pas d'alternatives crédibles et solides en France aux solutions des Gafam. Et l'État nous a enfoncés avec sa stratégie « cloud de confiance » en faisant la promotion d'un modèle basé sur la création de coentreprises entre un américain et un français, au mépris de la filière nationale et d'une véritable souveraineté technologique », déplore Alain Garnier, président de Jamespsot et porte-parole du collectif.

Effectivement, pour accélérer la transformation numérique des entreprises et des organisations et combler le retard français dans le cloud, l'État a présenté le 17 mai dernier sa stratégie nationale. Confectionnée par le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, la ministre de la Transformation et de la fonction publique, Amélie de Montchalin, et le secrétaire d'État à la Transition numérique, Cédric O, cette feuille de route repose sur deux piliers : la labellisation SecNumCloud, par l'Anssi, de services garantissant un très haut niveau de sécurité informatique, et la nécessité qu'ils soient fournis par une entreprise de droit français ou européen. Ces piliers sont les conditions indispensables, selon le gouvernement, de la souveraineté numérique de ce « cloud de confiance », notamment pour les administrations publiques, très en retard et incitées à appliquer la nouvelle doctrine « cloud au centre » consistant à développer de nouveaux services grâce au cloud et à l'exploitation des données publiques.

Mais l'extrême difficulté d'obtenir le label SecNumCloud et l'argument selon lequel un siège social en France suffit à garantir l'immunité contre les lois extraterritoriales américaines et chinoises -ce que de nombreux experts considèrent comme faux, notamment au regard de la loi FISA américaine-, aboutissent à l'exclusion de fait de cette stratégie de nombreux acteurs français du cloud, et à la mise en avant des Américains en tant que fournisseurs de technologies.

Ainsi, Bruno Le Maire et Cédric O ont encouragé et officiellement soutenu la création de Bleu, la coentreprise de droit français entre Microsoft et Orange/Capgemini, qui permet à Microsoft fournir le software (les logiciels) et le hardware (les infrastructures) aux entreprises stratégiques et aux administrations françaises, alors que celles-ci manipulent pourtant des données extrêmement sensibles. Les deux ministres ont affiché le même soutien et le même satisfecit après l'annonce, au début du mois, de la coentreprise sur le même principe entre Google et Thales. À l'inverse, l'annonce, quelques jours après Google/Thales, d'une solution commune 100% française et labellisée SecNumCloud entre OVHCloud et Whaller, n'a déclenché aucune réaction de l'État. Sollicité par La Tribune, le cabinet de Cédric O n'avait pas répondu.

D'où l'enjeu de notoriété autour des offres françaises, explique Alain Garnier :

« Le lobbying des Gafam a installé l'idée, auprès des grandes entreprises et même du gouvernement, qu'il n'y a pas d'alternatives crédibles à leurs services. C'est terrible de voir Bruno Le Maire et Cédric O reprendre cette communication. Mais la doctrine "cloud au centre" peut être mise en œuvre plus rapidement et de manière moins chère bien qu'un peu plus complexe à installer, en achetant des solutions françaises plutôt qu'américaines. Par contre, il faut le courage politique de dire que, si on souhaite une vraie souveraineté numérique, nos services essentiels et nos administrations doivent se passer des Gafam. »

Plus facile à dire qu'à faire

L'alliance des huit fournisseurs de logiciels est donc très symbolique. Mais c'est aussi sa limite : il est plus facile pour une administration ou une grande entreprise de faire appel à un géant américain qui lui fournit toutes les solutions métier dont il a besoin, de manière intégrée, plutôt qu'acheter un éventail de solutions françaises. Et surtout si l'État ne pousse pas à ce changement d'habitudes, ce qui est le cas puisqu'il habille d'un vernis de souveraineté les solutions américaines du moment qu'elles sont vendues par une coentreprise hexagonale. « La difficulté pour les Français du cloud, c'est de proposer une interopérabilité suffisante afin de vendre une solution de bout-en-bout. Les maillons existent, mais il faut les mettre en chaîne », soulève Nosing Doeuk, directeur associé du cabinet de conseil en transformation numérique mc2i.

Sans même compter la dépendance aux acteurs américains, à commencer à Microsoft Office 365.

« Quand une entreprise ou une administration utilise Excel depuis 10 ans et a créé des macros très complexes, c'est très compliqué de passer à autre chose et c'est compréhensible. C'est pourquoi nous pensons qu'il faudrait inverser les priorités dans la stratégie cloud de confiance : d'abord promouvoir les solutions françaises qui sont souveraines by design, puis permettre le recours à Bleu ou un autre pour les acteurs qui ne peuvent pas s'en passer. Mais d'abord soutenir la filière nationale, comme le font d'ailleurs les États-Unis », ajoute Alain Garnier.

Les organisations les plus susceptibles de basculer vers un cloud 100% français sont clairement les administrations, qui sont encouragées par l'État à se passer d'acteurs non-européens. Et c'est pourquoi l'offre Whaller/OVHCloud les cible particulièrement, tout comme cette alliance des huit éditeurs français, qui revendiquent à eux tous quelque 3 millions d'utilisateurs sur leurs plateformes. Autrement dit, pas grand-chose, mais tous sont implantés parmi les administrations publiques, notamment des ministères et des collectivités locales.

Lire aussi « OVHCloud a beaucoup à prouver, un chemin de pénitence l'attend en Bourse »

Sylvain Rolland

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Commentaires 13
à écrit le 02/11/2021 à 5:50
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Joli coup de pub, mais ne nous feront pas croire que leurs solutions permettront de remplacer nos attentes, et encore moins ceux de Microsoft. Pourquoi changer alors que Microsoft ou Gmail fournit un pack en un, et en plus gratuit pour les particuli...

à écrit le 20/10/2021 à 14:04
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Peut être devraient ils s'allier avec Dassault electronics pour avoir plus de poids ?

à écrit le 20/10/2021 à 13:21
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Bravo à ces chefs d'entreprise de mettre les pieds dans le plat, bien comme il faut ! Courageux !

à écrit le 20/10/2021 à 8:59
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la revolution passe aussi par les tetes...et les outils...la creation d un eco systeme franco francais n a aucun sens et n a boutira pas -comme feu le teletel ancetre internet- il faut un evolonté rauropeenne mais avec des pays liberaux feodes aux au...

à écrit le 19/10/2021 à 22:24
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La stratégie d’influence des GAFAM-T marche tellement bien que même nos dirigeants sont intoxiqués. A tel point que quand je demande à ma classe de 20 étudiants en master digital s’ils connaissent Space X, 100% lèvent la main. Quand je leur demande ...

le 20/10/2021 à 0:37
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Les etats unis d'amérique sont une construction relativement récente. Une construction : de l'ingénierie sociale, en acronyme celà donne US ! us signifie nous en anglais, US is us, we are US ! 11 sept 2001 : gw bush aux autres nations du monde, eith...

à écrit le 19/10/2021 à 21:35
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Les outils de bureautique libre, ça perturbe les gens habitués à Krosoft, et ça se comprend, les commandes de menus se déplacent, il faut s'y habituer. A part les macros (y en a des spécifiques) on peut ouvrir et exporter en formats excel ou word, en...

à écrit le 19/10/2021 à 21:35
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J'espére que ces acteurs vont fournir une solution crédible de bout en bout et qu'on va pouvoir avoir plus d'autonomie par rapport aux Gafam. Il faut vraiment pousser à l'adoption de solutions open source pour se defaire de la mainmise US...

à écrit le 19/10/2021 à 17:36
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Ils comparent leurs solutions de remplacement de fonctionnalités de la suite Microsoft à un cloud ? Ah ouais quand même... le gap est immense !

à écrit le 19/10/2021 à 16:11
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"de créer un "cloud de confiance" tout en se passant d'acteurs américains, et notamment de la suite bureautique toute-puissante de Microsoft." En même temps quand on a un président passé par la French-American Foundation dans le cadre de son progr...

à écrit le 19/10/2021 à 15:39
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Pour créer une solution globale souveraine, il faut agréger la machinerie (hardware) et le logiciel. Se contenter du logiciel est insuffisant. Le franco-italien ST-Microelectronics est-il capable de proposer des micro-processeurs SoC ARM-RISC de der...

le 19/10/2021 à 19:52
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Lorsqu'on cherche la perfection dès le départ, on ne parvient à rien. Autant commencer par quelque chose et espérer que le reste arrivera peu à peu. Je croyais que beaucoup de micro-processeur, de mémoire... étaient fabriqués au Japon et en Asie. Je ...

à écrit le 19/10/2021 à 13:35
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Hé oui les russes nous sont bien supérieurs côté souveraineté numérique et en profitent largement alors que petit pays d'un point de vue PIB.

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