"Cloud de confiance" : cuisine et dépendance

OPINION. Que devons-nous penser de l'annonce faite aujourd'hui du rapprochement de Google Cloud et de Thales pour un « cloud de confiance » ? Ou bien de l'initiative « Bleu » entre Orange et Capgemini qui fait la part belle à Microsoft ? De telles annonces ne font effectivement pas bonne presse en plein discours sur la souveraineté numérique. Par Arno Pons, délégué général du think-tank Digital New Deal (*)

4 mn

(Crédits : Arno Pons dr)

Les annonces gouvernementales en début d'année sur le « Cloud souverain » semblaient pourtant frappées du bon sens, et ont été d'ailleurs globalement bien accueillies. À un détail près peut-être, mais pas des moindres : la question des licences aux GAFAM. Beaucoup en effet considèrent que c'était ouvrir la porte en grand aux Big techs dont ils étaient supposés nous protéger. Les fervents défenseurs de notre indépendance technologique, économique et géopolitique, dont notre think-tank Digital New Deal fait partie, sont en droit de s'interroger. Pour y répondre, posons-nous les bonnes questions, et tentons d'y répondre le plus franchement possible :

  • Pouvons-nous attendre d'accélérer sur le Cloud pour construire l'Europe du numérique ? La réponse est clairement NON. Pas de marché unique de la data, et donc d'IA, sans Cloud.
  • Notre objectif est-il de numériser l'Europe via la technologie ou d'européaniser le numérique via nos valeurs ? OUI aux deux. A l'instar du RGPD, l'ambition est de sécuriser notre propre marché mais aussi d'imposer nos standards aux grands ensembles géopolitiques, qu'ils soient publics ou privés.
  • Notre écosystème est-il suffisamment fort pour imaginer être au niveau des hyperscalers ? Nous pouvons répondre un grand OUI. Grâce aux offres ultra compétitives des OVH, Orange, Scaleway, Docaposte, Outscale, et le dynamisme de la FrenchTech, nous pouvons et devons viser la création d'une offre alternative aux Américains et aux Chinois.
  • Notre offre est-elle aujourd'hui au même niveau que les GAFAM pour couvrir les demandes des grands groupes présents à l'international ? La réponse à date est NON. Il ne faut pas se raconter d'histoires, notre dépendance est telle aujourd'hui que se couper d'eux du jour au lendemain serait fatal. On ne se met pas soi-même sous embargo. Un Renault ou un L'Oréal ont encore besoin de ces solutions en Asie, en Amérique, pour couvrir les besoins internationaux et pour respecter la souveraineté de ces pays...


La question est donc : comment pouvons-nous atteindre ce niveau ?
Tout d'abord en structurant une offre à la bonne échelle, c'est-à-dire européenne. GAIA-X est là précisément pour pousser le marché à se structurer en faisant le pari de la coopération.
Ensuite en facilitant le multi-cloud. En utilisant les capacités techniques des acteurs dominants à des fins de transferts de technologie vers des solutions européennes, le multi-cloud est de fait la seule opportunité commerciale concrète pour pénétrer le marché et ensuite y faire sa place. Les licences américaines — à l'instar d'un Microsoft territorialisé pour Bleu — sont donc un choix pragmatique pour accompagner cette nécessaire transition pour nos acteurs et espérer gagner des parts de marché.

C'est une vision assez Gaullienne finalement, selon laquelle l'alliance n'empêche pas l'autonomie. En matière technologique comme en matière militaire, nous devons viser la souveraineté politique tout en s'inscrivant dans une logique de coopération opérationnelle. La France doit porter ce combat pour l'Europe, elle qui défend le principe d'autonomie stratégique depuis des décennies face à ses amis allemands qui jusqu'ici se contentaient très bien de la protection américaine. Mais la décennie précédente a été jalonnée d'événements (Snowden, Cloud Act,...), qui par accumulation, ont jeté la lumière sur un impensé européen, recouvrant une dépendance généralisée non seulement aux géants du numérique, mais aussi au droit des puissances étrangères, fussent-elles alliées.

L'enjeu est donc de faire notre « petite cuisine » en rationalisant notre dépendance le temps d'être véritablement autonomes et compétitifs. Gageons toutefois que l'État français, et demain l'Union européenne, appliqueront une politique d'achat suffisamment volontariste pour accompagner la montée en puissance de nos acteurs, et que ce choix ne reste qu'un « mal nécessaire » pour amorcer une véritable stratégie économique long-termiste. La récente circulaire de Nadi Bou Hanna de la Direction Interministérielle du Numérique (DINUM) interdisant aux agents publics d'utiliser Microsoft365 vient accréditer ce scenario optimiste. Gageons que ce ne soit qu'un début...



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(*) Arno Pons, délégué général du think-tank Digital New Deal, co-auteur du livre blanc "Cloud de confiance, un enjeu d'autonomie stratégique pour l'Europe"

4 mn

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Commentaire 1
à écrit le 08/10/2021 à 13:50
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"Gageons toutefois que l'État français, et demain l'Union européenne, " aucune chance il faut être complètement pris dans des intérêts pour ne pas voir que l'UE n'est rien.

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