Désinformation en ligne : bientôt la fin de l'impunité pour les réseaux sociaux ?

 |  | 2184 mots
Lecture 11 min.
Mark Zuckerberg, fondateur et patron de Facebook, a été très critiqué par les membres du Congrès américain, républicains comme démocrates.
Mark Zuckerberg, fondateur et patron de Facebook, a été très critiqué par les membres du Congrès américain, républicains comme démocrates. (Crédits : Reuters)
Dans un rare moment de communion, républicains et démocrates ont vivement critiqué l'impact négatif des réseaux sociaux sur la société, et souligné l'urgence de réformes.

Alors qu'un fossé infranchissable semble séparer républicains et démocrates au point que certains commentateurs estiment que l'Amérique n'a pas été aussi divisée depuis la guerre de Sécession, un improbable compromis a été trouvé jeudi au Congrès. Le patron de Twitter, Jack Dorsey, celui de Facebook, Mark Zuckerberg, et celui de Google, Sundar Pichai, ont réussi l'exploit de mettre d'accord les deux factions politiques... contre eux. Lors d'une audience qui s'est étalée sur près de six heures, les membres du Congrès américain, démocrates comme républicains, ont tour à tour affirmé que la façon dont Google, Facebook et Twitter géraient la désinformation en ligne était très insatisfaisante, et que des mesures politiques fortes devaient d'urgence être mises en œuvre pour corriger le tir.

Lire aussi : Haine en ligne : Twitter attaqué en justice par trois Français pour manque de réactivité

Fermeté, agacement et hostilité parmi les parlementaires

Les dirigeants des trois entreprises parmi les plus puissantes de la Silicon Valley étaient invités à témoigner par visioconférence devant le Comité de l'énergie et du commerce (qui fait partie de la Chambre des représentants) sur les efforts déployés pour combattre la circulation des fausses informations. Les échanges se sont parfois avérés houleux, alors que l'attitude adoptée par nombre de représentants oscillait entre la fermeté, l'agacement et l'hostilité assumée.

Cette atmosphère quelque peu électrique, couplée au fait que cinq minutes seulement étaient accordées à chaque politique pour interroger les trois dirigeants, n'a pas toujours favorisé des échanges productifs. De nombreux représentants se sont ainsi obstinés à poser des questions extrêmement complexes tout en exigeant que leurs interlocuteurs répondent par oui ou par non, avant de s'énerver et de leur couper la parole lorsque ceux-ci tentaient de formuler une réponse nuancée.

Une attitude dont Jack Dorsey s'est gaussé sur sa page Twitter, publiant pendant la séance un sondage sibyllin avec un point d'interrogation pour seule question, auquel ses fans étaient invités à répondre par oui ou par non. D'autres échanges se sont cependant avérés plus fructueux, et la séance a permis de dégager quelques grands sujets qui vont sans doute occuper les régulateurs durant les mois à venir.

Lire aussi : Réseaux sociaux : le grand retour de Donald Trump est pour bientôt

Les Gafam accusés de promouvoir l'extrémisme

Si ce n'est pas la première fois que ces entreprises sont interrogées par les politiques américains sur la désinformation, il s'agissait de la première audience réalisée sous l'administration Biden, et depuis l'insurrection du 6 janvier dernier, dont de nombreuses voix attribuent la responsabilité, au moins partielle, aux réseaux sociaux.

Sans surprise, cette dernière a été au cœur d'une partie des débats, de nombreux représentants y voyant l'illustration parfaite de la manière dont les plateformes facilitent la circulation d'idées extrémistes, avec des conséquences dramatiques dans le monde réel.

« J'ai dû me cacher durant l'insurrection du Capitole, afin d'échapper à des terroristes qui ont assassiné un policier. Ils étaient venus pour contester une élection démocratique, et se sont organisés sur vos plateformes », a tonné Darren Soto, élu démocrate de Floride, avant d'ajouter que les algorithmes de recommandation utilisés par YouTube, Facebook et Twitter facilitaient la circulation d'idées extrémistes et la popularité de groupes conspirationnistes comme Qanon.

Mike Doyle, démocrate de l'Illinois, a poursuivi sur ce thème en demandant aux trois dirigeants s'ils estimaient que leurs plateformes respectives avaient joué un rôle dans la planification de l'attaque. Si Mark Zuckerberg et Sundar Pichai ont botté en touche, Jack Dorsey a répondu par l'affirmative, une grande première.

Lizzie Fletcher, élue démocrate du Texas, tout en saluant les efforts qu'ont mis en œuvre les plateformes pour effacer les contenus conspirationnistes et les vidéos de l'insurrection après l'attaque du Capitole, s'est quant à elle inquiétée du fait que ces contenus étaient du même coup devenus inaccessibles aux autorités souhaitant enquêter sur l'affaire, montrant que la censure pouvait s'avérer à double tranchant.

Lire aussi : Digital Services Act (1/2) : comment l'Europe s'attaque à la haine en ligne et à la désinformation

« Les mensonges circulent plus vite que la vérité »

La censure s'est naturellement trouvée au cœur de la plupart des échanges. Comme d'ordinaire sur ce sujet, les démocrates ont pour la plupart reproché aux trois dirigeants de ne pas déployer suffisamment d'efforts pour censurer les contenus haineux et les fausses informations. « Les mensonges circulent plus vite que la vérité, nous en voyons chaque jour les effets délétères, et il est grand temps que vous fassiez en sorte de changer les choses », a martelé Marc Veasey, élu démocrate du Texas. Les républicains, de leur côté, ont accusé les plateformes de succomber à un biais idéologique en censurant outrageusement leur famille politique. L'élu républicain du Texas Michael Burgess a reproché à Twitter et Facebook d'avoir exclu de leur plateforme un président démocratiquement élu.

Steve Scalise, élu de la Louisiane, s'est de son côté insurgé du fait que Twitter avait empêché la circulation d'un article du New York Post comprenant des informations compromettantes sur le fils de Joe Biden dans la semaine précédant l'élection, « une erreur », selon Jack Dorsey. Scalise a ensuite brandi un article du Washington Post comprenant une information erronée sur Donald Trump : celui-ci aurait selon l'article demandé à un enquêteur de « trouver la fraude » durant le recompte des votes en Géorgie, phrase que l'ancien président n'a en réalité jamais prononcée. « Le Washington Post a lui-même reconnu que l'information était fausse, pourtant l'article continue de circuler abondamment sur Twitter ! Comment justifiez-vous une telle différence de traitement ? » s'est indigné l'élu.

Lire aussi : Election américaine : Facebook et Twitter de nouveau face à la désinformation

Article 230

Au cœur de ces débats sur la modération des plateformes, l'Article 230 était sur toutes les lèvres. Issu d'une loi mise en place en 1996, à l'aube de l'internet, il procure un bouclier juridique aux plateformes en ligne. D'une part, si l'un de leurs utilisateurs publie un contenu de nature illicite, c'est lui qui peut être attaqué en justice, et non la plateforme. D'autre part, si ses modérateurs suppriment un contenu posté par un internaute, parce qu'ils le considèrent comme offensant ou allant à l'encontre des règles d'utilisation, la plateforme ne peut pas non plus être attaquée en justice pour atteinte à la liberté d'expression.

Mis en place alors que l'internet était en plein essor et que de nouveaux sites et forums voyaient le jour quasiment à chaque seconde, il visait à protéger les entrepreneurs du numérique, leur permettant d'innover sans craindre d'être assignés en justice et de devoir payer des sommes mirobolantes. La loi de la concurrence devait permettre de trier le bon grain de l'ivraie, les utilisateurs se détournant naturellement des plateformes saturées de contenus haineux ou au contraire pratiquant une censure tuant toute possibilité d'expression libre.

Mais à l'heure du web monopolistique, où aucune alternative sérieuse ne peut rivaliser avec Facebook, Twitter et YouTube, tous s'accordent pour dire que l'Article 230 doit être mis à jour, les trois dirigeants compris. « L'Article 230 constitue l'un des piliers de l'internet. Il a en outre pour énorme avantage de permettre aux plateformes comme la mienne de modérer des contenus qui, sans enfreindre la loi, sont incontestablement problématiques et dangereux, comme c'est le cas du cyber-harcèlement », a rappelé Mark Zuckerberg, tout en reconnaissant que « nous avons beaucoup appris au cours des 25 dernières années, et pouvons tirer parti de ces enseignements pour mettre à jour cet article. »

Mise à jour ou abrogation ?

Le dirigeant de Facebook propose notamment que les plateformes soient tenues de rendre des rapports réguliers quant aux efforts qu'elles déploient pour supprimer les contenus illégaux. En l'absence d'efforts suffisants, elles pourraient perdre leur immunité. Une entité tierce devrait selon lui être établie pour juger de la qualité de ces efforts. Mark Zuckerberg a également à maintes reprises insisté sur le fait que de telles mesures ne devraient s'appliquer qu'à de grosses plateformes comme la sienne : trop lourdes pour les petites plateformes, elles feraient disparaître ces dernières, et tueraient la compétition. Tout en soutenant la position de son confrère, Jack Dorsey a affirmé qu'il serait difficile de déterminer ce qui constitue une petite ou une grosse plateforme. Certains élus ont semblé satisfaits de la proposition de Mark Zuckerberg, d'autres se sont montrés sceptiques quant à sa mise en place, ou ont estimé qu'elle n'allait pas assez loin.

À la toute fin de son mandat, Trump a tenté sans succès de faire abroger l'Article 230, et certaines voix démocrates réclament également son abandon pur et simple. S'ils poursuivent le même objectif, républicains et démocrates le font pour des raisons opposées. Les démocrates espèrent que les plateformes, privées de leur bouclier juridique, seront naturellement conduites à censurer davantage les contenus haineux pour éviter d'être poursuivies en justice.

Les républicains, eux, pensent au contraire qu'elles devront se montrer plus parcimonieuses, sous peine d'enfreindre le Premier amendement qui protège la liberté d'expression. Sundar Pichai a mis en garde contre cette tentation radicale, affirmant qu'elle pourrait se retourner contre ses promoteurs : « Sans l'Article 230, les plateformes seraient contraintes de modérer excessivement, ou au contraire de ne pas modérer du tout. »

Le ciblage des plus jeunes suscite la fureur des élus

Enfin, nombre de politiques se sont également inquiétés du côté addictif des plateformes. L'idée que les algorithmes employés par celles-ci sont optimisés pour les rendre les plus addictives possible a été exprimée à plusieurs reprises. « Vous employez des algorithmes conçus pour piéger les utilisateurs, les garder scotchés à vos plateformes et générer des milliards sur leur dos », a dénoncé Kathy Castor, élue démocrate de Floride.

« Vous semblez penser que vous ne faites pas activement la promotion de la désinformation et du terrorisme, pourtant, vous n'êtes pas des témoins passifs. Si vous laissez de fausses informations circuler, c'est parce que vous en tirez des profits », a renchéri Frank Pallone, élu démocrate du New Jersey.

Ces inquiétudes sont démultipliées par le fait que ces plateformes s'efforcent désormais de cibler les plus jeunes : des versions de YouTube et d'Instagram qui seront accessibles aux moins de treize ans sont ainsi en préparation. « Êtes-vous en train d'essayer de faire de l'argent en exploitant nos enfants, de les rendre accros dès le plus jeune âge ? » a fulminé Gus Bilirakis, élu républicain de Floride, tandis que son homologue Bill Johnson, de l'Ohio, dressait une comparaison avec les cigarettiers qui cherchaient jadis à séduire les plus jeunes pour les rendre dépendants à vie. Plusieurs études montrant des liens entre dépression et suicide chez les adolescents et usage des réseaux sociaux ont été brandies par les élus. Tout en citant d'autres études qui montrent au contraire que la possibilité d'interagir avec ses proches via les réseaux sociaux entraîne un accroissement du bien-être, Mark Zuckerberg a assuré que sa plateforme ne serait pas accessible aux plus jeunes sans contrôle parental.

Réforme plutôt que démantèlement

Le ton global des échanges, qui montre que républicains et démocrates sont déterminés à renforcer les régulations (même s'ils ne s'entendent pas sur les objectifs et les mesures à mettre en place), pourrait bien annoncer un futur tour de vis à l'encontre des géants de la Silicon Valley. D'autant que Joe Biden a nommé des personnalités réputées pour leur fermeté à l'encontre des Gafam à la plupart des postes clefs de son administration. Le signe, pour beaucoup, qu'il entend se montrer ferme vis-à-vis de la Silicon Valley, bien que celle-ci ait largement soutenu sa candidature face à son rival Donald Trump.

Comme le suggère le journaliste américain Matt Taibbi, la volonté exprimée par l'administration Biden de renforcer le contrôle des grosses plateformes numériques rend paradoxalement le démantèlement de ces dernières moins probable. Un paysage technologique ultra concentré facilite en effet la tâche des politiques souhaitant sévir contre la désinformation et les propos haineux : ils n'ont qu'une poignée d'entreprises (qui, bien que puissantes, sont tenues de se plier à la loi) à contrôler plutôt qu'une myriade de petits acteurs. Google, Facebook et Twitter peuvent au moins souffler sur ce front, tout en s'attendant à une myriade de nouvelles mesures pour surveiller la façon dont ils modèrent les contenus.

Lire aussi : Haine en ligne : Twitter attaqué en justice par trois Français pour manque de réactivité

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 28/03/2021 à 10:37 :
Ce fut l’un des derniers coups de griffe distribués par Umberto Eco, peu avant sa mort. En juin 2015, l’auteur du Nom de la rose se lâchait à propos des réseaux sociaux lors d’une rencontre avec la presse, à Turin : « Les réseaux sociaux donnent la parole à des légions d'idiots qui ne parlaient auparavant que dans les bars après un verre de vin, sans nuire à la communauté. Ils étaient immédiatement réduits au silence alors qu'ils ont désormais le même droit à la parole qu'un lauréat du prix Nobel. C'est l'invasion des imbéciles. »
Réponse de le 28/03/2021 à 21:35 :
Les prix Nobel peuvent aussi dire des idioties! Cette reflexion de Umberto Eco est par essence Fasciste
a écrit le 27/03/2021 à 17:14 :
Sachant qu'une désinformation est une information en soit et qu'une information peut tout aussi bien désinformer, tout cela n'est que du ressort de la confiance!
a écrit le 27/03/2021 à 7:48 :
Comment faire confiance à face de book? voir le film the social network pour voir l'ascension de Zuckerberg et ce qui c'est passé à Harvard quand il était étudiant. Facebook veut tout savoir sur vous vos vies ( n'efface rien,, stocke tout aux usa). ne supporte pas qu'on lui parle de payer des taxes et des impôts pour l'avenir. Comme Trump qui ne paye que 750 euros et est riche à milliard. Les américains sont opportunistes et pense toujours que leur techno est la meilleure au monde. Trop de Mac do en France,? la junk food qui fait grossir. Même Bill gates se met au nucléaire avec les smr et les réseaux modernes. Oui a une Amérique resiliente et qui combat le covid, pour l'hydrogène et pas l'empire du pétrole et du charbon partout. Facebook fait de l'argent sur vos données personnelles et ne respecte pas la rgpd.
a écrit le 26/03/2021 à 13:40 :
Donc il va falloir assumer le fait que ces réseaux sociaux, qui pour moi sont du niveau de gamins de 10 ans que je n'utilise pas, on cessé d'être des espaces privés.
Et on critique les républiques communistes pour en arriver à la même solution.
Les murs ont des oreilles, qu'on disait pendant la résistance.
a écrit le 26/03/2021 à 13:34 :
La question est,: Est-ce que l'avènement des "réseaux sociaux" et des GAFAM en général ont amélioré le fonctionnement de la société en général. A voir l'état du Monde, il est plus que possible d'en douter. Tous les jours, les pertes se creusent sur tous les sujets.
a écrit le 26/03/2021 à 12:52 :
La vérité ne leur convient pas du coup ils veulent tuer le messager en nous exposant la pauvre gamine victime de harcèlement au lieu de nous parler de toutes ces vérités exposées par internet qui sont en train de réveiller massivement les gens en plein cauchemar car endormis par les médias de masse.

Pauvre vieux monde qui expose sa compromission tous les jours un peu plus.
a écrit le 26/03/2021 à 12:26 :
c'est un premier pas .
il faudrait aussi que l'union européenne attaque en justice ces réseaux (as)sociaux à chaque fois que du harcèlement a lieu ou que des vidéos de bagarres et autres sont publiées en toute impunité.
avec une amende de plusieurs d'euros à chaque fois on aurait de l'argent :
pour construire des prisons , dédommager les victimes ,etc etc

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :