Pourquoi l'arrivée de Google dans le jeu vidéo est un vrai séisme

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Phil Harrison, vice-président de Google, dévoilait Stadia à la GDC 2019, en Californie.
Phil Harrison, vice-président de Google, dévoilait Stadia à la GDC 2019, en Californie. (Crédits : Google)
Avec la présentation, mardi 19 mars, de son service Stadia, Google a annoncé l'arrivée des grands noms de la tech dans le secteur du cloud gaming. Cette technologie récente permet de jouer en haute qualité à des jeux vidéo sur n'importe quel support (ordinateur, tablette, smartphone) dès lors que l'on dispose d'une connexion internet suffisamment efficiente. C'est l'occasion pour les leaders du cloud de se lancer sur un marché qui pèse près de 120 milliards d'euros.

Le jeu vidéo "Assassin's Creed Odyssey" glisse d'écran en écran. Ordinateur portable, fixe, tablette, smartphone, télévision connectée avec un Chromecast... un démonstrateur continue de jouer la même partie en passant de support en support, sans interférence perceptible. Voici Stadia, le nouveau service de gaming dans le cloud de Google, que le géant a présenté lors de la conférence des développeurs de jeux vidéo 2019, mardi 19 mars.

C'est un événement pour le secteur du jeu vidéo : Google est le premier des géants de la tech à se lancer à l'assaut d'un marché estimé à 120 milliards d'euros par an et qui grossit de plus de 10% tous les ans. Bientôt, il sera suivi par Microsoft, Amazon et Apple, notamment.

Une diversification évidente pour les acteurs du cloud

Pour Google, le jeu vidéo apparaît comme un secteur de choix pour se diversifier. Et pour cause : la firme de Mountain View est déjà l'un des géants mondiaux du cloud computing, derrière Amazon et devant Microsoft. Autrement dit, Google a déjà l'infrastructure technique pour se lancer dans le cloud gaming, un marché aujourd'hui dominé par les acteurs traditionnels du jeu vidéo comme Sony, Nvidia ou des startups indépendantes comme le français Blade, qui a levé 51 millions d'euros en 2017 pour son PC dématérialisé Shadow.

En réalité, le cloud gaming se développe depuis le milieu des années 2010. Le principe est de jouer aux derniers jeux du marché en haute définition, et depuis n'importe quel écran. Plus besoin de posséder la dernière console ou un PC avec des composants dernier cri pour jouer aux jeux du moment dans de très bonnes conditions, car tout se passe dans les data centers du fournisseur. Une seule condition est requise : disposer d'une connexion haut débit stable, pour diffuser en direct l'image produite depuis le serveur extérieur sur la plateforme de son choix. Avec l'extension du réseau de fibre et l'arrivée de la 5G, le cloud gaming s'appuie sur une dynamique favorable et devrait exploser dans les années à venir.

C'est pourquoi les trois géants déjà installés du cloud prennent position. Google a pris les devants avec son annonce de "project stream" (le nom de code pour Stadia) en octobre. Microsoft, grand nom du jeu vidéo avec les PC et la Xbox, a immédiatement emboîté le pas et évoqué son Project xCloud. Quant à Amazon, il ne s'est pas encore exprimé mais The Information et The Verge s'accordent pour affirmer que le leader du cloud devrait également participer à la fête. Leurs gigantesques infrastructures leur offre une force de frappe immédiate avec laquelle leurs concurrents auront du mal à lutter. À ce titre, Google affirmait dans sa conférence que Stadia serait accessible dans plus de 200 pays (soit plus que le nombre reconnus par l'ONU). Le service va d'abord se lancer en Amérique du Nord et en Europe.

Le cloud gaming pourrait être "l'iPhone du jeu vidéo"

Pour l'instant, les acteurs du jeu vidéo dominent le marché émergeant du cloud computing. Sony a créé Playstation Now, un service à 14,99 euros par mois qui donne accès à un catalogue de plus de 600 jeux. Mais son offre ne contient que des jeux Playstation et ne se joue que sur la console ou sur un PC.

Nvidia propose GeForce Now, un service relativement similaire à Stadia. Mais à l'inverse de ce dernier qui se lance depuis le navigateur web Chrome, GeForce Now demande l'installation d'une application sur un ordinateur, puis d'un logiciel (Steam, U Play ou Battle.net) pour enfin pouvoir lancer les jeux, au préalable achetés par le joueur. Encore en bêta, il compte déjà 300.000 joueurs, en plus d'une liste d'attente d'un million de joueurs. Electronic Arts et Valve (maison mère du magasin en ligne Steam) devraient également se positionner sur le marché dans les mois à venir. En France, deux startups se sont emparés de la technologie, de façons différentes : Blade d'un côté, et Blacknut de l'autre.

> Lire aussi : « L'ordinateur est mort, vive l'ordinateur » (Emmanuel Freund, Blade)

Les acteurs "historiques" du cloud gaming pourront-ils résister à l'arrivée des géants du Net sur leur marché ? "Il y aura un avant et un après cette annonce", s'enthousiasme Julien Villedieu, le délégué général du Syndicat national du Jeu Vidéo (SNJV).

Le représentant des développeurs n'hésite pas à comparer l'arrivée des géants du Net dans le cloud gaming à celle d'Apple dans le marché de la téléphonie. « C'est la fin de la segmentation du marché selon les différents types de plateforme. » prédit Julien Villedieu.

Aujourd'hui, les joueurs se répartissent entre Playstation, Xbox, Switch, PC et mobile. Demain, ils pourraient jouer en qualité proche du maximal sur n'importe quel support. Pour lui, cette annonce de Google permettra de conquérir de millions de nouveaux joueurs.

YouTube, un canal d'acquisition énorme pour Google

Le défenseur des éditeurs français a particulièrement apprécié l'effort d'articulation avec YouTube. « Le lien avec YouTube est très bien réalisé. C'est important de raccourcir le moment où le joueur entend parler d'un jeu et celui où il y joue. » reconnaît également Olivier Ovaro, fondateur de Blacknut. Google a montré un exemple dans lequel un utilisateur, après avoir visionné la bande-annonce d'Assasin's Creed, y jouait immédiatement, grâce à un simple lien à la fin de la vidéo YouTube.

« YouTube est un canal d'acquisition énorme » ambitionne Julien Villedieu. Stadia permettra de diffuser sa partie directement sur la plateforme, offre un bouton pour que les spectateurs rejoignent les parties, et propose aux créateurs de mettre en place des défis personnalisés pour leur communauté. Google souhaite réunir créateurs, développeurs et joueurs autour de sa plateforme. Cette première conférence s'adressait surtout aux développeurs, leur exposait les possibilités de Stadia et les incitait à venir sur la plateforme. « Il n'y aura pas de révolution dans la façon de créer les jeux vidéos, seulement un nouveau cahier des charges à respecter », tempère le directeur général du SNJV. La prochaine conférence "à l'été" devrait apporter plus de précision aux joueurs.

La révolution attendra quelques mois

« Cette conférence, c'est un peu l'éléphant qui accouche d'une souris », attaque Olivier Avaro. La conférence n'a finalement dévoilé que la théorie du projet. Pas de catalogue de jeu annoncé, une date de sortie imprécise ("en 2019"), et surtout, aucune indication sur le business model. Abonnement à la Netflix ? Achat de jeux à l'unité ? Gratuit avec des publicités personnalisées ? Google n'a pas communiqué son modèle économique, qui pourrait pourtant décider de la pérennité du service.

GeForce Now, par exemple, avait testé dans sa bêta, jusqu'en 2017, un abonnement à 25 dollars pour 10 heures de jeu sur la dernière carte graphique de Nvidia, pour les utilisateurs de PC et Mac. On est loin des 8 euros pour un compte Netflix avec plusieurs écrans en simultanés. Désormais, la beta de GeForce Now est ouverte et gratuite pour les propriétaires d'une Nvidia Shield TV (la console multimédia de la marque) et fermé pour les joueurs de PC et Mac. Julien Villedieu ne s'inquiète pas trop du coût : « Google nous a habitué à des gammes de prix abordables. »

« Puisqu'ils veulent proposer les jeux AAA (ndlr: les blockbusters du jeu vidéo), ils vont avoir un coût à l'heure très important pour maintenir les performance », anticipe le fondateur de Blacknut, qui a fait le choix d'orienter sa plateforme vers des contenus moins voraces en énergie.

Le test réalisé pendant trois mois sur "Assassin's Creed Odyssey" avait plutôt bluffé les observateurs par sa fluidité, mais Google doit encore démontrer que Stadia fonctionnera à plus grande échelle. « Google va devoir faire face à un temps d'adaptation et se confronter avec le réel », appuie Emmanuel Freund, le fondateur de Blade. Son entreprise effectue depuis deux ans des corrections de défaut sur son service Shadow, aujourd'hui pratiquement lisse. Pour lui, le géant californien n'échappera pas à ces problèmes, malgré ses effectifs bien supérieurs en nombre.

Néanmoins, le risque de voir Stadia rejoindre le cimetière des applications Google est réduit. La firme de Moutain View a effectué un recrutement 5 étoiles sur le marché du jeu vidéo pour s'en assurer. Phil Harrison, ancien responsable chez Sony et Microsoft, a pris en charge la division jeux vidéo du groupe. Il avait notamment travaillé sur Gaikai, un service pionnier du cloud gaming, racheté par Sony, et devenu PlayStation Now. Jade Raymond, productrice et chef de de studio réputée (Ubisoft, Electronic Arts), a été nommé directrice du Stadia Games Entertainment, le studio de développement de Google.

Autour de ces dirigeants, le groupe californien  a également réuni Amy Henning, scénariste de la série à succès Uncharted, et Raph Koster, game designer sur Ultima Online. « On connaît la force de frappe de Google. Avec cette annonce, il devient un véritable acteur du jeu vidéo », résume Julien Villedieu.

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Commentaires
a écrit le 21/03/2019 à 6:55 :
Le monopole...
Ceux qui y ont droit, et le confortent, et les autres
Et Tipano, non, je ne trouve pas çà marrant du tout
Tout à fait d'ac avec LeLoup
Il se permettent de s'attaquer aux Européens lorsqu'il y a des rachats, regroupements, etc...
Mais lorsque c'est eux, ils font ce qu'ils veulent
Trop, c'est trop
a écrit le 20/03/2019 à 19:07 :
C est marrant, mais cette reflexion nietzschéenne me rappelle les même paroles lors de l apparition de la machine a vapeur, puis des distributeurs de billets. C etait mieux avant !
La revolution Internet a 20 ans et ce n est que le début. La finance a encore bon dos.
a écrit le 20/03/2019 à 18:39 :
90 % de parts de marché dans la recherche internet, 80 dans les OS mobiles, la presse et les médias asphyxiés, les videos, autant dans tous les secteurs ou il est présent, les concurrents balayés en quelques mois....des profils défiscalisés sans vergogne....maintenant les jeux !
Quand est ce qu'on démantèle cette pieuvre tentaculaire qui étouffe toute concurrence et empêche l’émergence, le développement ou l'existence même d'acteurs français et/ou européens ?
Vive Qwant, Opera, / e / solutions, ....etc .... !
a écrit le 20/03/2019 à 11:17 :
J'ai vu que activision virait du personnel, la finance s'est abattue tel le fléau qu’elle est, sur le milieu des jeux vidéos engendrant les classiques départs habituels avec la mentalité aliénante oligarchique voulant qu'un homme d'aujourd'hui doit faire le travail de deux de hier, je pense que Google a du coup un bon paquet de gens productifs à récupérer et en effet un bon coup à jouer.

Il faut savoir utiliser l'aliénation financière et les nombreux dégâts exponentiels qu'elle génère car aveuglée par son avidité. Ces gens là détruisent tout, c'est le moment d'en profiter. Car incompétente jusqu'au bout des ongles, ce qu'elle casse bêtement, machinalement est facile à reconstruire en bien mieux.
Réponse de le 20/03/2019 à 19:37 :
La finance ne fait que porter les ressources là où il y a un besoin exprimé. Changez la société, vous changerez la finance.
Réponse de le 21/03/2019 à 9:56 :
@ multipseudos:

"La finance ne fait que porter les ressources là où il y a un besoin exprimé."

Ah oui, MONSANTO avec ses 60 milliards de pertes, à savoir une économie à la dérive et malgré tout la finance qui continue de porter cette gangrène, apporte les ressources donc là ou c'est nécessaire selon vous ?

Vous ne faites que de l'obscurantisme là, remettez en question.

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