En France, les liens entre le monde des affaires et celui de la presse ont toujours été étroits. L'intérêt des puissances d'argent pour les médias est une vieille histoire. La volonté de certains d'accumuler les titres pour asseoir leur domination et étendre leur influence, n'a rien, non plus, d'un phénomène nouveau. L'exemple de Jean Prouvost, qui a bâti un empire dans la presse dans l'entre-deux-guerres, en témoigne. Né en 1885, cet industriel, issu d'une famille bourgeoise du Nord, a d'abord fait fortune en fondant, avant la première guerre mondiale, la filature de La Lainière de Roubaix. Au début des années 1920, ce richissime homme d'affaires, séduit par le dynamisme des journaux aux Etats-Unis, se lance dans la presse. Il connaîtra un succès fulgurant.
En 1924, il rachète Paris-Midi, un quotidien de Bourse et de courses au tirage confidentiel de 4.000 exemplaires. En six ans, il le multipliera par vingt. Puis, en 1930, Jean Prouvost met la main sur un journal qui deviendra, plus tard, un titre phare en France : Paris-Soir. Sous sa coupe, le quotidien passe d'un tirage de 70.000 à près de 2 millions en 1939 ! De quoi faire rêver n'importe quelle publication actuelle. La diffusion du Monde, premier quotidien national français, ne s'élève aujourd'hui qu'à 420.000 dans l'Hexagone, dont les trois quarts en version numérique. La recette miracle de Prouvost ? L'importation en France des méthodes qui ont permis l'envolée la presse américaine. Pour séduire le chaland, il soigne la mise en page, use de gros titres, et ne lésine pas sur la photographie. L'homme d'affaires fait la chasse aux talents. Il embauche, parfois à grands frais, les plus fines plumes de l'époque. Parmi elles, Antoine de Saint-Exupéry, Joseph Kessel, ou encore un certain Pierre Lazareff, qui deviendra, plus tard, l'emblématique patron de France-Soir.
Au fil des acquisitions, Jean Prouvost façonne un empire dans la presse. Il rachète notamment le féminin Marie-Claire, et met le grappin sur Match. Rebaptisé Paris-Match après la seconde guerre mondiale, ce dernier titre deviendra une puissante référence populaire, en s'inspirant du grand hebdomadaire américain Life. Jean Prouvost investira aussi dans Le Figaro, Télé 60 (ancêtre de Télé 7 jours) ou encore dans la radio RTL. Les années 1970 sonneront le démantèlement progressif de cet empire tentaculaire. Il disparaîtra en 1978 avec la mort de son fondateur.