Dix nuances de management : Imposteurs ? (4/10)

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(Crédits : DR)
Comment Pascal T, manager dans un grand groupe, parti en vacances en Italie sur les rivages de la Méditerranée avec son ordinateur et ses palmes, découvre, grâce à une rencontre avec une lectrice passionnée, qu'il a oublié l'essentiel : des ouvrages pour lui ouvrir l'horizon.

Chapitre IV - 'Imposteurs ?'

Samedi, le petit port de Panarea prenait en fin de journée des allures de Saint-Tropez italien. Les gros bateaux venaient mouiller dans son anse, déversant des hommes et des femmes aux tenues ostentatoires et improbables. Un petit air huppé, plus joyeux que réellement arrogant.

Sabrina jubilait à la perspective de la soirée. L'élégante Italienne, auprès de laquelle ses amis et elle avaient loué la maison, organisait un dîner auquel ils étaient tous conviés. Celle-ci avait précisé qu'il y aurait du monde, des habitants de l'île depuis fort longtemps.

Chance ! pensait Sabrina : pénétrer ce cercle très fermé d'aristocrates italiens qui avaient eu à cœur de restaurer avec goût et moyens les ravissantes maisons de Panarea.

Vers 21 h, aux détours des ruelles d'où tombaient les bougainvilliers en fleurs, ils arrivèrent dans une somptueuse propriété. Dès l'entrée, la décoration témoignait d'un goût très sûr. Sabrina aima tout de suite cette maison qui lui rappelait le mas provençal de sa grand-mère, ses grandes jarres en terre cuite disposées le long des colonnes du patio, les huisseries anciennes aux couleurs acidulées et la végétation luxuriante.

Sur l'immense terrasse garnie de profonds canapés, se trouvait déjà une trentaine de personnes, des femmes et des hommes au raffinement tout italien. Elle fut accueillie avec chaleur et gaieté par ses hôtes et immédiatement introduite auprès d'un petit groupe au français parfait et à l'érudition certaine.

- Vous êtes de Paris ? Vous connaissiez notre île ?

Passé les formules d'usage, la discussion se déplaça rapidement sur le terrain politique. Il était près de 22 h lorsqu'elle vit arriver Pascal et sa femme, très élégants eux aussi, avec un réel étonnement.

- Carolina possède manifestement plusieurs maisons dans l'île, s'exclama Pascal, d'un air jovial.

- Venez vous joindre à nous, l'invita Sabrina en "vieux amis".

Pascal et sa femme débarquaient dans une conversation déjà bien animée. Le Prosecco coulait à flots. Les plats de pâtes, admirablement cuisinés, se succédaient sans faire l'objet de plus d'étonnement de la part des convives. Les propos d'un certain Luciano, volubile patron milanais, mobilisaient l'auditoire.

- En valorisant la forme sur le fond, les moyens plutôt que les fins, la réputation sur les compétences, l'audimat sur la réflexion, le quantitatif sur la qualitatif, cette civilisation du faux-semblant fait le lit de l'imposture, déclarait l'entrepreneur portant beau sa cinquantaine.

- Si l'on en croit le psychanalyste Roland Gori, nous sommes tous, plus ou moins, des... imposteurs, osa Sabrina. La faute à notre société normative estime l'auteur de La fabrique des imposteurs. Sorte d'éponge vivante des valeurs de son temps, l'imposteur, à qui tous les costumes vont comme un gant, se nourrit et se satisfait des apparences, joue à être "normal" et "adapté" dans une posture de blasé intelligent. Soit qu'il souffre d'un vide ontologique de sa personnalité, compensé par un puissant narcissisme, soit qu'il cherche à répondre aux exigences normatives et conformistes de son environnement pour mieux s'en protéger.

À sa droite, Luciano semblait enchanté d'avoir trouvé une interlocutrice qui partageait son point de vue. Il était tout à son affaire. Le sujet était lancé :

- À l'heure où les carrières se font par le biais des réseaux sociaux, où l'entreprise évalue le mérite de ses managers à leur cote interne, où l'information n'a de poids que par le buzz qu'elle produit, on promeut sans conscience des techniques et des schémas de comportement, voire même des pédagogies, qui incitent les sujets à se vendre dans tous les domaines de l'existence.

- Au point de favoriser l'émergence d'une cohorte d'imposteurs malgré eux qui en éprouvent parfois une réelle douleur. Car on ne vit pas impunément avec ce sentiment, renchérit Sabrina. Roland Gori rappelle que lorsque le pouvoir normatif s'accroît, lorsque la vulnérabilité sociale et psychique grandit, il faut survivre, et pour survivre, il faut parfois tricher, frauder, mentir, et usurper toutes sortes de rôles et de fonctions en s'affublant des masques de pseudo identifications que ne désavoueraient pas les plus fieffés des imposteurs.

Pascal ne perdait pas une miette de la conversation. Il se risqua à y prendre place :

- Tôt ou tard, au détour d'une réunion qui s'est mal passée, d'un dossier mal ficelé, un doute se lève qui suggère que, peut-être, on n'est pas à sa place.

- Tout simplement parce que ce sentiment d'imposture naît de celui de la non-conformité aux règles, à une norme ou un milieu, voulut le rassurer Sabrina. Il faut alors, pour ceux dont le narcissisme est souvent fragile, une sacrée dose de confiance et d'estime de soi pour sortir de l'ornière. Le remède le plus efficace étant encore d'en appeler à sa raison qui autorisera à se reconnaître un droit à l'erreur. À sa mémoire aussi : se rappeler que la perfection n'est pas de ce monde et qu'au regard de son parcours on n'a pas démérité. La place est donc la bonne. Et ce doute inconfortable hautement salutaire. Car Gori est formel : "avoir le sentiment d'être un imposteur est le meilleur des antidotes à l'imposture. C'est la reconnaissance intime que notre être ne se résume pas à ce qu'il fait. Et vaut plus que cela".  Donc si vous avez le sentiment d'être un imposteur, c'est que vous êtes "normalement névrosé", s'amusa Sabrina. À l'inverse, celui qui ne doute pas des mérites qui l'ont amené à la place ou aux fonctions qu'il occupe peut s'inquiéter de sa part d'imposture. Ici, le doute devient garant de notre santé psychique, mais aussi "école de la vérité" comme le préconisait Francis Bacon.

Luciano qui n'avait pas capté le message subliminal que la Française adressait à son compatriote se réjouissait visiblement de la tournure que prenait la conversation. Ces Français semblaient autant marqués par l'ère sarkozyste que berlusconienne semblait-il.

- Qui n'a jamais été agacé de voir un dirigeant ou un politique occuper un poste pour lequel il n'en a que l'habit et la carte de visite ? Si les imposteurs ont toujours existé il semblerait que la société d'aujourd'hui en "fabrique" par milliers. C'est le constat établi dans l'ouvrage que vous citez et que j'ai également beaucoup appréciés, lança-t-il à l'attention de Sabrina. Difficile dans ces conditions de sortir de la gangrène de la crise actuelle. Il semblerait que dans les entreprises comme à la tête des États on peine à retrouver un peu d'audace nécessaire et essentielle pour créer l'avenir. Une civilisation des mœurs qui fait reposer le crédit d'un individu, d'un groupe, d'un État sur l'apparence, sur l'opinion n'incite-t-elle pas à l'imposture ?, interrogea Luciano en se tournant vers Pascal.

Avec une éloquence toute naturelle, l'italien reprit :

- Qu'est-ce qu'une politique qui vend sans cesse à l'opinion publique la "marque de fabrique" d'un gouvernement évaluant par des sondages constants la pénétration de sa propagande au sein de la population ? Sans compter chez vous un président "normal" qui place la démocratie sous les auspices de la norme ? Or, ce que nous indique Roland Gori, autant que je m'en souvienne, souriait-il presque moqueur avec son accent chantant, l'incitation à être "normal" et "adapté" fait le lit de l'imposture.

Sabrina n'en revenait pas d'avoir inopinément trouvé en Luciano un complice. De surcroît, la légitimité de l'italien était supérieure à la sienne. L'entrepreneur, à la réussite que l'on sentait flamboyante, n'en était pas moins d'une extrême lucidité :

- Je partage le point de vue de votre psychanalyste français : La grande pauvreté aujourd'hui est aussi celle de notre manière monotone de voir le monde, de le dire et de le penser. La misère est autant matérielle que symbolique. Il faut permettre au langage de venir troubler l'ordre "normal", à la façon d'un René Char : "ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience".

L'érudition de Luciano conjuguée à celle de Sabrina donnait à ce dîner une tournure quasi irréelle dans la douce chaleur de cette nuit d'été. L'orage vint brutalement l'interrompre. Les éclairs annonciateurs que les convives n'avaient semble-t-il pas voulu relever, laissaient maintenant la place à une pluie torrentielle. Elle mit fin précipitamment à la soirée. Les tenues d'été n'y résistant pas, il fallut rentrer.

Pascal trouvait difficilement le sommeil. La conversation lui revenait, l'invitant à un questionnement inhabituel :

- Et si sous couvert de discours sur le pragmatisme, de compétitivité nationale, d'utilitarisme social, on était en train de promouvoir sans conscience des techniques et des schémas de comportement voire même des pédagogies qui incitent les sujets à se vendre dans tous les domaines de l'existence ? Les techniques de vente ont envahi la sphère relationnelle, privée comme publique, respectant des formes et des normes, b.a-ba de tout imposteur à en croire les propos de ce soir. Le conformisme règne en maître à tous les étages. Après tout, des experts passent leur temps à nous dire comment nous devons nous comporter dans notre manière d'exister intimement et professionnellement. Tout ceci n'aurait sans doute pas de réelle gravité si notre société n'était pas à bout de souffle, si la fameuse crise ne mettait pas en lumière l'absurdité dans laquelle nous sommes arrivés et si nous ne continuions pas à gérer nos systèmes comme si de rien n'était et que tout allait finir par rentrer dans l'ordre. Il est peut-être grand temps de réhabiliter l'expérience terrain et la confiance dans le potentiel humain.

Agité par ces pensées, Pascal se leva et s'empara de son iPad. Il était trois heures du matin. De la terrasse, la lune éclairait les voiliers endormis au mouillage, se balançant au bout de leur ancre.  Il tapa La fabrique des imposteurs et lut :

Il nous faut préférer l'intelligence collective et délibérative aux automatismes sociaux, il nous fait privilégier le vif de la parole aux règles et normes formelles de la nouvelle bureaucratie, et à nous méfier de leurs effets pervers.

Sans doute est-il temps de réhabiliter le courage comme vertu essentielle des entreprises, de la politique et du vivre ensemble, se dit Pascal. Mais pour cela, il faut commencer par le premier des courages, celui de la parole et du débat d'idées, de l'échange.

Finalement, cette Sabrina lui ouvrait de nouveaux horizons. Il avait presque hâte de retrouver son bureau, ses équipes. Il lui tardait de se confronter à la réalité et d'expérimenter de nouveaux modes managériaux. Après un dernier coup d'œil sur l'ombre majestueuse du Stromboli, il regagna son lit et s'endormit à cette heureuse perspective.

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>>> Demain : "Empathie" (5/10)

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Commentaires
a écrit le 13/04/2016 à 15:35 :
Certificats présentés come des diplômes ou diplômes "achetés" dans des organismes privés, maitre praticien en PNL et autres pseudo sciences, ego très bien dimensionné, assertivité, physique très agréable ou comment les apparences font lois.
a écrit le 10/08/2014 à 7:40 :
Tout a fait raison, il est difficile d'aller a contrecourant de la mare. On faisant cela, on finit par passer par un emmerdeur et une menace.
a écrit le 07/08/2014 à 15:19 :
"il nous fait privilégier le vif de la parole aux règles et normes formelles de la nouvelle bureaucratie, "... Je privilégie, je privilégie ...et il y a de la matière en termes de normes et de bureaucratie. Je privilégie tellement que j'en arrive à passer pour un empêcheur de tourner en rond, un ronchon et certains le pense sûrement un vieille emmerdeur...

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