« L'économie doit être une préoccupation centrale de la Francophonie »  (A. Miraoui, Pdt AUF, 3/3)

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Abdellatif Miraoui, président de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech et président de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF).
Abdellatif Miraoui, président de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech et président de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF). (Crédits : DR)
Dans ce troisième et dernier volet du long entretien qu'il a accordé à LaTribune.fr, Abdellatif Miraoui, président de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech et président de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), nous fait partager ses souhaits d'une métamorphose de la francophonie universitaire vers plus de pragmatisme et d'intérêt pour l'économie.

LA TRIBUNE - Depuis plusieurs années, le Maroc accueille de plus en plus d'étudiants subsahariens. Comment l'expliquez-vous, en tant que président de l'Agence Universitaire de la Francophonie ?

Professeur Abdellatif MIRAOUI - L'Université Cadi Ayyad de Marrakech est en effet devenue la première, au Maroc,  pour l'accueil de ces étudiants... Je considère pourtant que l'université marocaine n'est pas très ouverte à l'international, tant au regard des étudiants que des professeurs : pour être professeur au Maroc, comme ailleurs au Maghreb, il faut être un national ; côté étudiants étrangers, nous n'en comptons pas plus de 1 % à 2 %, contre autour de 20 % recherchés dans les pays européens.

Nous sommes donc encore loin du compte, mais ces dernières années, nous essayons de faire venir plus d'étudiants étrangers, car c'est important pour nos étudiants marocains de pouvoir les fréquenter. Cela leur permet de changer d'esprit, d'appréhender la diversité des situations internationales.

Mais nos étudiants doivent aussi partir à l'étranger. C'est pour cela que nous avons mis en place une vraie politique d'Erasmus Plus.

Notre postulat, c'est qu'une université est forcément universelle et ouverte. S'ouvrir à l'international, ce n'est pas seulement voyager, c'est aussi accueillir. Nous sommes en Afrique, c'est pourquoi nous ouvrons les bras aux pays subsahariens.

Et pour que nos jeunes puissent partir à l'étranger, nous participons au programme européen Erasmus Plus : nous sommes la première université du Maroc à avoir dépassé les 200 mobilités avec les universités de l'Europe. Je considère que nous avons beaucoup de bénéfices à accueillir les étudiants étrangers chez nous. C'est d'ailleurs plus facile, étant à Marrakech... Rapprocher les sociétés et les peuples, c'est aussi le rôle de l'université. Et surtout, avec les jeunes, vous investissez dans l'avenir, dans les relations humaines qui peuvent se consolider entre le nord et le sud.

Si vous deviez émettre un vœu pour la francophonie universitaire, quel serait-il ?

L'agence universitaire de la francophonie, ce sont plus de 800 universités membres dans le monde, une présence dans plus de 60 pays. C'est un bel espace de solidarité et d'humanisme, de tout ce que peut véhiculer la langue française.

Mais aujourd'hui, je me félicite du fait que depuis deux ans nous ayons pris le tournant de nous intéresser à l'économie. Il faut la considérer comme une préoccupation centrale, et l'employabilité doit devenir une question primordiale, car nos sociétés nous le demandent.

Si je devais émettre un vœu, ce serait d'abord de se métamorphoser - métamorphose plutôt que rupture, car cela permet de construire à partir de ce que l'on a de positif.

Aujourd'hui, le système francophone présente énormément d'avantages sur le plan des formations, mais il faut lui adjoindre plus de pragmatisme, plus de souplesse, et se rapprocher davantage du monde économique. Nous devons être capables de nous réformer sans nous disputer. Il faudrait aussi que l'on sauvegarde et que l'on revalorise notre beau métier d'enseignant-chercheur, sinon le privé prendra toute la place...

Depuis une dizaine d'années, nous avons commencé à nous réformer. Mais il faut accélérer le rythme, car nous devons absolument réussir. Considérons le cas du numérique : par rapport aux Anglo-Saxons, nous nous y sommes mis tard car selon notre mentalité, tout ce qui vient des États-Unis n'est pas forcément bon. Aujourd'hui, nous avons compris qu'il faut adopter un bon outil, même s'il vient d'ailleurs.

Mon rêve, en tant que président de l'Agence universitaire de la francophonie, c'est qu'un jour prochain les universitaires francophones soient les inventeurs d'une grande innovation, du même ordre que les Moocs des Américains.

Je voudrais que les universitaires francophones se modernisent, qu'ils n'aient plus de complexes, que l'on en finisse avec la posture désabusée du « changer, mais pourquoi ? ». Et que bien évidemment nous, les professeurs, et le personnel de l'université en général, comprenions que nous sommes au service des usagers, les étudiants. Et que c'est leur réussite qui va conditionner la nôtre.

Vous tenez là un discours de chef d'entreprise, professeur...

Non, non, plutôt universitaire, mais disséquant bien son métier. Universitaire qui veut réformer et qui n'a pas peur de dire que le changement n'est pas une fatalité subie. Et surtout, comme je le dis à mes confrères des universités du sud, il est possible que nous soyons parmi les meilleurs. Cela ne dépend que de nous.

Bien sûr, il y a parfois des problèmes de moyens. Mais la question fondamentale est d'avoir des projets, une vision qui nous rassemble - les professeurs, mais aussi le personnel administratif et technique.

On ne doit pas oublier que la « boutique » ne nous appartient pas, qu'on y travaille. C'est important si l'on veut continuer à gagner le respect de l'opinion publique, des parents et des étudiants. C'est pourquoi on devrait pousser les jeunes qui viennent à ce métier à le choisir par passion, et non par commodité. Il faut aussi que notre organisation et notre gouvernance soient fortes et justes.

Votre université Cadi Ayyad de Marrakech a développé beaucoup de partenariats africains. Est-ce une expression universitaire de la vogue panafricaniste ?

Non, c'est du pragmatisme ! Et puis, l'africanité du Maroc n'est plus à discuter. Nous sommes Africains, on n'a pas du tout à le nier, ni à s'excuser. Cela fait partie de nos gènes, mais cela relève aussi d'une approche pragmatique, parce qu'il y a un besoin de s'entraider. Nous sommes d'abord dans une relation inter-universitaire, mais aussi de pays à pays.

La COP22, qui s'est déroulée en novembre dernier ici, à Marrakech, a été une réussite. En quoi votre université y a-t-elle contribué ?

La COP22 a été pour nous l'occasion de montrer le fait que nous sommes la seule université marocaine avec un vrai projet environnemental. Nous avons organisé des manifestations pratiquement six mois à l'avance, et lors de la COP22 nous étions présents avec 55 événements sur les sites de l'université, nous avons mobilisé pour cela quelque mille étudiants. Et des groupes d'étudiants ont planché chez nous en atelier pendant trois jours ; ils en sont sortis avec des recommandations pour les Nations Unies. Oui, ce fut une réussite !

Une question personnelle, si vous permettez : nous nous sommes connus par l'intermédiaire d'Edgar Morin... Vous êtes un adepte de la pensée complexe ?

C'est un grand monsieur parmi les chercheurs et les sociologues contemporains. Il s'est montré en phase avec son temps, il a initié bien des sujets novateurs, sur lesquels aujourd'hui beaucoup de nations se positionnent. Sa notoriété internationale est très forte, de l'Amérique du sud à l'Europe et à l'Afrique... Oui, je suis un adepte de travaux depuis de nombreuses années, et c'est un grand ami !

Propos recueillis par Alfred Mignot, à Marrakech

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> Retour au premier volet de l'entretien :
"Le numérique élève nos taux d'encadrement" (A. Miraoui, Pdt de l'université de Marrakech, 1/3)

> Retour au deuxième volet de l'entretien :
Comment l'université Cadi Ayyad de Marrakech devient une "Smart University" (A. Miraoui, 2/3)

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