2044 : Le Marais appartient désormais à Airbnb !

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"Le dernier locataire du Marais, Yohan Martin, 38 ans, a été expulsé de son logement."
"Le dernier locataire du Marais, Yohan Martin, 38 ans, a été expulsé de son logement." (Crédits : iStock)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 1er février 2044 : Tout le parc locatif du quartier du marais est désormais mis en location de courte durée sur le site Airbnb. Une étape hautement symbolique dans le processus de muséification de paris, et révélatrice de la faillite des politiques devant les dérives de l’économie du numérique.

Une - Airbnb Paris

L'évènement est passé pratiquement inaperçu, mais ce 1er février 2044, jour anniversaire des 90 ans de l'appel de l'Abbé Pierre, a marqué un tournant hautement symbolique à Paris : le parc locatif du quartier du Marais, véritable trésor de la capitale, est désormais intégralement proposé en location de courte durée sur la plateforme internet Airbnb. Le dernier locataire du Marais, Yohan Martin, 38 ans, a en effet été expulsé de son logement à l'aube par les agents de la EFPD (pour European Freedom Police Department), la police privée des géants du net en Europe, qui a, selon ses statuts, « pour unique mission de garantir la liberté des plus méritants ».

Pour faire expulser son locataire qui s'acquitte pourtant tous les premiers du mois depuis 10 ans de son loyer de 1 900 euros pour un studio de 18 m2, le propriétaire Charles Dupont de la Courgerie, s'est appuyé sur la loi Didier-Peltier de 2027 - du nom des deux anciens ministres de droite du parti national de la liberté (PNL). Elle donne la possibilité à un propriétaire d'expulser un locataire sans justification, au nom du droit de propriété, « un gage de liberté pour les honnêtes gens », justifiait le ministre des Finances d'alors, Guillaume Peltier, pour défendre sa loi au parlement.

Exode forcé

M. Dupont de la Courgerie compte désormais louer ce studio situé rue des Archives à des touristes étrangers prêts à payer 1 000 euros par week-end pour se loger au milieu des merveilles architecturales de la capitale. « Le marché nous donne la liberté de percevoir des revenus locatifs jusqu'à quatre fois plus importants grâce à Airbnb. Ces revenus peuvent, qui plus est, être défiscalisés depuis une dizaine d'années. Il n'y a donc pas d'hésitation à avoir », argumente-t-il. « Cette évolution va dans le bon sens. Tout cela est très positif », ajoute-t-il sans plus de précision.

L'expulsion de Yohan Martin est d'autant plus symbolique qu'il était l'un des derniers piliers de la culture gay dans le Marais. Il fut en effet le gérant de l'Open Café jusqu'à sa fermeture en 2039 pour nuisance sonore, suite à une plainte d'un couple de touristes monégasques, qui occupait pour une semaine un 250 m2 à quelques encablures de ce bar mythique du quartier. Yohan Martin a eu du mal à s'en remettre.

Depuis, il travaille du lundi au dimanche comme vendeur dans un magasin Gucci, mais est contraint de transporter des touristes pour Uber cinq nuits sur sept pour arrondir ses fins de mois. De quoi en faire dérailler plus d'un. « Cette situation est invivable, et même si je reste très attaché à ce quartier, je dois dire que mon expulsion tombe à pic. Il est temps pour moi de quitter Paris », détaille-t-il, fataliste. La communauté gay, qui entretenait l'esprit festif du Marais n'est donc plus. Cet exode n'est pas sans rappeler celui des derniers juifs ashkénazes à la fin des années 2020, qui résultait déjà du développement des locations touristiques de courte durée. Cette communauté arrivée d'Europe de l'Est à la fin du 19e siècle avait aussi largement contribué à construire l'identité du quartier.

Quartier de luxe

Désormais, tous les bars et les restaurants typiques du Marais ont fermé, laissant place aux multiples enseignes de luxe et de prêt-à-porter, filiales des groupes LVMH, Kering et Hermès, qui ont désormais pignon sur rue sept jours sur sept. En fait, seuls les riches propriétaires résidents depuis plusieurs dizaines d'années ont réussi à résister à l'invasion des logements touristiques. Il faut dire qu'à 35 000 euros le m2 en moyenne, seule une poignée de millionnaires peut désormais s'offrir un appartement dans le Marais pour y résider à temps plein.

Coïncidence ou non, l'un d'eux se trouve être le tout nouveau président d'Airbnb France, Théo Le Jeune, énarque de la promotion Macron 2034, et qui fait partie de cette génération d'inspecteurs des finances férue de numérique. Cet ancien banquier d'affaires a pu racheter pour plus de 100 millions d'euros, à un riche Qatari, l'hôtel Amelot de Bisseuil, considéré comme la plus belle maison construite à Paris, et dans laquelle vécut au 18e siècle l'écrivain Pierre- Augustin Caron de Beaumarchais. « Il était un militant de la liberté, comme moi ! » s'exclame Théo Le Jeune, convaincu de reprendre le flambeau de l'une des figures du siècle des Lumières.

Il est donc loin le temps où la mairie de Paris luttait encore contre l'« Airbnbisation » de la capitale. On se souvient que sous Anne Hidalgo à la fin des années 2010, seuls 50 000 logements étaient loués grâce à Airbnb. Or désormais, ce sont près de 800 000 logements parisiens sur un parc total de 1,4 million qui sont loués pour de courtes durées par le biais de la plateforme. Tous les quartiers se vident de leurs habitants. Celui de Saint-Germain-des-Prés devrait d'ailleurs connaître le même sort que le Marais d'ici peu : il ne reste que trois locataires de longue durée dans un immeuble rue du Dragon.

La fin du logement à la française

Airbnb a en fait su imposer sa loi à l'Etat français, même s'il faut dire que ce dernier n'a opposé que peu de résistance. Rappelons avec quelle facilité le géant du net a pu faire adopter deux amendements à la loi Peltier. Le premier a donné toute liberté aux propriétaires de louer leurs logements sans différenciation de statut (résidentiel ou commercial) pour une longue ou une courte durée, à un ménage, à un commerçant ou à une entreprise. Et le second a supprimé la compétence des maires en matière de logement.

Mais le pire dans tout cela a sûrement été l'exode forcé des plus démunis des centres urbains. En effet, dans la foulée de la loi Peltier, la grande alliance des fédérations de propriétaires français a réussi à convaincre le parlement européen du caractère immoral du logement social à la française. Pour cela, ils furent bien aidés par le très influent commissaire européen à l'Assistanat, le Hollandais Nigel de Kok, qui a mis tout son poids dans la balance pour convaincre les parlementaires que « le logement social [était] le principal responsable du chômage en France, car il incite les gens à rester chez eux dans leur canapé à ne rien faire, plutôt que de chercher un emploi », avait-il plaidé. Pour l'anecdote, Nigel de Kok a aussi fait retirer le texte français à valeur constitutionnelle sur le « droit au logement ». Il était selon lui « trop protecteur des locataires et spoliateur des honnêtes propriétaires ». Au final, ce commissaire fut l'un des meilleurs alliés d'Airbnb, qui serait désormais l'une des entreprises les plus profitables en France.

Le pouvoir de l'économie numérique

Toutes ces législations détricotées ont de fait provoqué l'exode des classes moyennes et des ménages parisiens les plus modestes de la capitale vers la petite, et surtout la grande couronne francilienne. Ces mouvements ont fait flamber les prix de l'immobilier, rendant la région-capitale de moins en moins attractive, aussi bien pour les habitants que pour les entreprises. En parallèle, les métropoles lyonnaise, lilloise et bordelaise se sont développées, et attirent désormais davantage que Paris qui devient une ville musée, à l'image de Venise.

Rien de surprenant, après tout. Comment, en effet, a-t-on pu un instant penser qu'une municipalité isolée, aussi grande qu'elle soit, aurait pu lutter contre les forces puissantes du marché ? En fait, la situation que vit Paris aujourd'hui n'est que la résultante de 30 ans de politiques de libéralisation en France. Par ailleurs, toutes ces évolutions mettent en évidence l'une des plus grandes tromperies de notre temps : celle de l'économie du partage qui, sous couvert de bonnes intentions solidaires et collectivistes, n'a fait que mettre en oeuvre son idéal mercantile. Comme les autres géants de l'économie du numérique, Airbnb a participé à faire exploser les législations et ce qui restait des frontières entre les Etats, autant d'obstacles à l'accroissement de leur masse potentielle de profit.

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Commentaires
a écrit le 28/04/2016 à 11:47 :
Cet article est surprenant de mauvaise foie.

On dirait un délire de partisans de Nuit debout.
Franchement si on continue sur la lancée actuelle... On ne risque pas d'avoir un m2 à 35 000 euros... C'est sur. Par contre le modèle cubain ou des familles de chômeurs vivent dans les palaces de la capitale... Ca oui! C'est beaucoup plus réaliste.
a écrit le 29/12/2015 à 13:47 :
C'est sûr que si aucun frein n'est mis aux dérives néolibérales que défendent les économistes orthodoxes, la situation décrite est assez réaliste... Une partie du chemin est d'ailleurs déjà faite.
a écrit le 29/12/2015 à 11:53 :
Bien joué
a écrit le 28/12/2015 à 15:25 :
de mieux en mieux ! alors qu'on est incapable de gérer le pays à 6 mois, nos journaleux nous parle de 2044 ...preuve s'il en est qu'ils n'ont pas grand chose à dire :-)
a écrit le 28/12/2015 à 12:56 :
Une fiction qui met en lumière la triste constatation qu'en quelques dizaines d'années, le logement sera passé du statut de besoin élémentaire de l'être humain à celui de pure marchandise. L'Etat censé nous représenter, se révèle incapable, voire complice. Les autres besoins prenant le même chemin, on peut fortement douter de la viabilité d'une telle économie.

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