Créer un "Mittelstand" à la française ? L’impossible adaptation du modèle allemand

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(Crédits : © Yves Herman / Reuters)
Peut-on créer en France un secteur puissant d’entreprises de tailles moyennes et intermédiaires à l’image du Mittelstand allemand ? Analyse des modèles d’outre-Rhin. Par Gerald Lang, Kedge Business School

En France, les entreprises allemandes de tailles moyenne et intermédiaire, plus connues sous le terme de Mittelstand, font régulièrement l'objet de débats et constituent un ensemble qui est observé avec fascination et envie. Les discussions sur le Mittelstand portent souvent sur le rôle que pourraient jouer les pouvoirs publics français pour favoriser l'émergence d'un tissu de PME et d'ETI comparable à celui existant en Allemagne.

La France qui, traditionnellement, met les grandes entreprises au cœur de sa stratégie économique, politique et sociale ne dispose pas en effet d'un tissu d'entreprises de tailles moyenne et intermédiaire aussi performant que celui de l'Allemagne. Ce sont pourtant ces entreprises qui sont régulièrement considérées comme l'épine dorsale de l'économie allemande.

Il convient tout d'abord de souligner le fait que le concept de Mittelstand ne repose pas sur un critère quantitatif précis. Le Mittelstand inclut tout d'abord les PME au sens statistique, les grandes entreprises familiales, et enfin les « champions cachés », désignant des entreprises peu connues du grand public qui, dans un secteur spécialisé, ont une position de numéro un, deux ou trois sur le marché mondial à l'instar des sociétés Wirtgen et Winterhalter Gastronom.

Pour comprendre le succès du Mittelstand et pour savoir comment on pourrait créer un secteur similaire en France, il convient de regarder les caractéristiques types de ces entreprises et de leur environnement.

L'entreprise du Mittelstand

Le plus souvent, les entreprises du Mittelstand ont une stratégie se concentrant sur une gamme précise de produits et de services dits « de niche ». Dans une gamme étroite, ces entreprises cherchent à développer une production présentant un niveau de qualité extrêmement élevé.

Une autre caractéristique importante de la stratégie de ces entreprises est l'orientation vers le long terme. Grâce à un actionnariat souvent familial et un ratio de capitaux propres relativement élevé (autour de 27 % en moyenne), les entreprises du Mittelstand jouissent d'une réelle indépendance dans leurs décisions stratégiques.

La conception et l'innovation des produits et services sont très souvent fondées sur le développement et l'amélioration de l'existant pour accroître la qualité, la fiabilité, les fonctionnalités des produits, et donc leur valeur pour l'utilisateur. L'innovation est en général plutôt « incrémentale », avec l'objectif affiché d'améliorer en continu les produits.

La commercialisation des produits et services débute parfois dès leur conception, à laquelle participent fournisseurs et clients, mais aussi au travers de salons et expositions.

L'exportation est une chose « naturelle » pour les entreprises du Mittelstand, dont 30 % ont une activité à l'international. Il est fréquent de voir des entreprises nouer des partenariats avec d'autres entreprises allemandes implantées à l'étranger, en vue d'accroître leur capacité d'action.

Le management dans le Mittelstand est fortement influencé par le caractère familial de ces entreprises (la très grande majorité étant des entreprises familiales). Cela implique un certain niveau de paternalisme dans les relations professionnelles, avec la responsabilité du « patron » vis-à-vis de ses employés. Rappelons que le management allemand est en général tourné vers la recherche du consensus, de l'adhésion de tous les acteurs aux décisions à prendre.

Enfin, les entreprises du Mittelstand entretiennent traditionnellement un lien privilégié avec leur « banque-maison » (la Hausbank). Le plus souvent, la banque peut non seulement se référer à des ratios et ratings, mais aussi prendre en compte des facteurs d'ordres personnel, relationnel et organisationnel, et exercer ainsi une véritable activité de banquier.

Les relations entreprises-environnement sociétal

Le dialogue social dans les entreprises allemandes est caractérisé par le niveau élevé de coopération entre la direction et les instances représentatives du personnel. Le dialogue tend en général à la recherche systématique d'un compromis, débouchant sur des solutions acceptables par toutes les parties prenantes.

Rappelons qu'en Allemagne, les syndicats font généralement preuve d'une grande unité d'action et n'agissent pas dans une logique politique ou idéologique, veillant à toujours rechercher des solutions qui concilient les intérêts des salariés et ceux de l'entreprise.

Nombreux sont les entrepreneurs qui participent activement à la vie sociétale et associative de leur commune ou de leur région. Beaucoup d'entreprises du Mittelstand, même parmi les plus grandes, sont toujours localisées dans la petite ville ou dans le village où a commencé leur développement.

Le rôle que jouent les entreprises du Mittelstand en matière de formation professionnelle est extrêmement important. En Allemagne, 80 % des apprentis sont formés dans les entreprises du Mittelstand qui supportent une part importante du coût de cette formation. La formation professionnelle se fait en alternance par cette « formation duale » (Duales Berufsausbildungssystem), associant l'école professionnelle et l'entreprise.

Les entreprises investissent ainsi dans la qualification et les compétences métier de leur personnel de demain. Ceci permet à l'apprenti de s'insérer aisément dans le monde de travail.

La formation duale permet aussi de transmettre l'amour du « travail bien fait ». Ce souci de la qualité constitue un véritable avantage compétitif et joue pour beaucoup dans la bonne réputation dont jouissent les produits allemands.

L'environnement politique

En Allemagne, la politique fiscale pour les entreprises repose sur un principe de neutralité ; celle-ci n'est donc a priori pas un instrument majeur au service de la politique industrielle. La fiscalité applicable à une entreprise ne dépend pas de sa taille, mais de sa forme juridique. Le fait qu'une entreprise appartienne ou non au Mittelstand est donc sans effet sur sa fiscalité.

Les entreprises du Mittelstand peuvent prétendre à une multitude d'aides et de subventions, comme celles orientées vers la formation, la recherche appliquée et le transfert de technologie, qui existent surtout au niveau régional ou local, mais ils ne les réclament pas systématiquement car ils appréhendent la lourdeur administrative.

Un système complexe et indépendant qui est à l'origine de sons succès

Face à ces multiples aspects caractérisant le Mittelstand allemand, il est bien difficile d'identifier ceux qui contribuent le plus à sa réussite et qu'il faudrait mettre en place en France afin de pouvoir créer un Mittelstand similaire.

En fait, c'est plutôt le système de l'ensemble de ces éléments qui est à l'origine de son succès. Il s'agit d'un système complexe, étroitement dépendant de l'organisation politique, géographique, sociale et éducative du pays, dont les différents éléments constitutifs sont étroitement liés et quasi-indissociables. Les principaux atouts et forces des entreprises du Mittelstand ne peuvent s'épanouir que dans cet entrelacement de différentes dimensions. Cela procure une forte stabilité au système, mais montre aussi clairement l'impossibilité de le transposer tel quel dans un autre pays comme la France, doté de structures nécessairement différentes.

La France possède également des entreprises de taille moyenne ou intermédiaire qui ont beaucoup de succès sur les marchés mondiaux. En même temps, des entreprises du Mittelstand allemand peuvent aussi connaître des difficultés, ce ne sont pas des « entreprises miracles ».

Les politiques menées en France pour soutenir les TPE, PME et ETI vont certainement dans le bon sens, mais les caractéristiques économiques, technologiques, politiques, sociétales et managériales sont très éloignées de l'Allemagne. Ce n'est donc pas un objectif réaliste de pouvoir créer un Mittelstand à la française avec le seul volontarisme politique.

The Conversation ___________

 Par Gerald LangProfesseur à Kedge Business School, Chercheur associé à l'Ecole polytechnique Paris, Kedge Business School

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 29/08/2017 à 8:30 :
Tout ça est lié au prix de l'énergie. C'est trop compliqué.
a écrit le 29/08/2017 à 2:35 :
La publicité de GMF est un exemple pitoyable qui démontre l'absence de vergogne du secteur publique français qui par ailleurs ôte de par ses effectifs pléthoriques et inutiles (sauf régaliens de terrain) depuis de longues décennies aux PME/PMI/ETI toutes chances d'atteindre des tailles telles que celles souhaitables pour se comparer au Mittelstand d'Outre-Rhin.
En outre, la conversationite aigüe reste chez ces gens là un cancer qui s'étend de jour en jour sans qu'on ne puisse y mettre fin.
a écrit le 28/08/2017 à 23:10 :
Entreprise familiale : tout est dit, en France elle n(a aucune protection et disparait sans que personne s'y intéresse. exemple Doux
a écrit le 28/08/2017 à 12:34 :
Dans l’analyse des causes du développement du “Mittelstand” industriel allemand et qui constitue pour l’essentiel la force économique du pays, on oublie de prendre en considération plusieurs choses :
- La force de ces entreprises, ne repose pas sur une discipline et ardeur au travail « à l’ancienne », comme on aime souvent continuer à le croire en France, mais d’abord sur une communication interdisciplinaire interhiérarchique et sociale en général beaucoup plus développée qu’ailleurs.
- Le management à l’allemande est moins centré sur une planification et une discipline d’organisation du travail plus contraignante, mais d’avantage sur une action commerciale pragmatique opportuniste, et créative, (au sens rationnel du terme, et non pas au sens artistique) et très interactive avec l’organisation de la production et une R&D qui de ce fait y est souvent plus incrémentale, plus opportuniste et moins planifiée.
- Une base moins financiarisée et une relation avec les banques surtout régionales qui font d’avantage appel à la compréhension du business et à la confiance dans les dirigeants.
D’une manière générale on ne s’embarrasse pas autant qu’ailleurs de dogmes, barèmes et de critères informatisés réducteurs et paralysants. On s’appuie d’avantage sur le savoir professionnel de l’ensemble des employés et leur participation à un certain réalisme de la gestion. Toutefois, de ne pas oublier que cela a aussi des conséquences sur la productivité qui y est toute relative et que le PIB par habitant en Allemagne est pratiquement le même que celui en France. Mais que ces aspects permettent de faire en sorte que sa balance commerciale soit de plus en plus excédentaire, que le chômage de masse y soit vaincu et que la dette publique y soit mieux maitrisée, et le pays moins à la merci de la finance mondiale.
C’est surtout pour des raisons culturelles, par son modèle éducatif et un certain sens populaire du compromis et de l’intérêt général, que le modèle allemand ne peut pas être facilement transposé ailleurs.
a écrit le 28/08/2017 à 11:20 :
Les allemands n'ont pas eu à réformer le monde du travail. Ils reproduisent le modèle qui fonctionne depuis au moins le XX ème siècle. En France, nous avons cassé la promotion au mérite, le management traditionnel, la motivation des salariés qui sont devenus interchangeables et jetables, la culture d'entreprise, la convivialité et la communication en supprimant les cantines... J'ai vu une entreprise perdre son meilleur élément car celui-ci n'avait pas postulé au poste qu'il méritait, car dans sa culture, on est pressenti par le management pour occuper une fonction, on ne demande pas...
a écrit le 28/08/2017 à 10:15 :
"à l'origine de sons succès"
son
(ou ses)
a écrit le 28/08/2017 à 9:55 :
Il y aurait pourtant des éléments qui aideraient, par exemple l'assouplissement et/ou le relèvement des seuils sociaux et réglementaires. Exemple, une entreprise qui franchit un seuil aurait 10 ou 20 ans pour se conformer aux règles imposées par ce franchissement.
a écrit le 28/08/2017 à 9:44 :
En France les PME sont les variables d'ajustement des grands groupes ...
a écrit le 28/08/2017 à 8:40 :
La France est à mi-chemin entre ce modèle et le modèle anglo-saxon qui en est l'exact opposé. Ca donne un modèle au final assez équilibré. Mais c'est surtout l'instabilité politique et des reformes permanentes (fiscale, eco, legale) qui perturbent leur bon développement. Encore heureux nous avons l'euro et il n'y a pas d'instabilité monétaire qui vient s'y ajouter.
a écrit le 28/08/2017 à 8:38 :
Trop tard, depuis trop longtemps ,les places sont prises ailleurs.
Il faut trouver une nouvelle voie, mais les autres sont déjà à la manoeuvre!
Notre nombril nous cache la vue !!!!!!
a écrit le 28/08/2017 à 8:24 :
Trop de Politique dans l'Economique et donc le refus des réalités.
a écrit le 28/08/2017 à 7:37 :
Il suffirait d'appliquer la note n°6 du CAE. Mais les Français sont incapables de le comprendre. Ils veulent payer leur énergie bon marché. Les allemands et les Suédois l'ont compris et s'en portent très bien.
Réponse de le 29/08/2017 à 3:51 :
taxer plus l'énergie quand celle-ci est déjà hors de prix et quel en serait l'intérêt ??? quand on trouvera des machines qui fonctionnent sans énergie, prévenez moi vite !!!!!
a écrit le 28/08/2017 à 1:46 :
Le problème les français n on plus cette culture du sacrifice qu' on garder les allemands
Ils se sont habituer à la facilité
a écrit le 27/08/2017 à 21:28 :
Le probleme ce sont le centralisme et nos dirigeants politisés idéologues.
Foutez la paix aux français laissez les s'organiser tout seuls avec une stabilité fiscale et ça ira.
Réponse de le 28/08/2017 à 9:32 :
L'état préfère piller les entreprises plutôt que faire des "cadeaux" aux patrons.
Longue vie au marxisme!
a écrit le 27/08/2017 à 20:49 :
Si c'est possible,
on peut même faire bien mieux qu'eux et nous créer un mittelstand à la française où les salaires resteront les même dans un premier temps puis augmenteront vraiment par la suite.
Les solutions sont évidentes si on prend un peu de recul sur notre situation mais vu qu'on a décidé depuis plus de 20 d'abandonner la partie et que nous nous entêtons à faire les mauvais choix sans aucune réflexion globale, cela restera un mythe de créer un mittelstand français.
Mais ce que peu de gens comprennent pas, c'est que si on fait pas ça maintenant, nos enfants n'auront plus de boulot demain.
Regardez déjà aujourd'hui, cela ne fait qu'empirer jour après jour et nous continuons dans un schéma de penser faux comme si le monde actuel nous tétaniser.
Pourtant c'est possible de passer sous les 5% de chomeur encore aujourd'hui, nous devons réagir et il y a urgence et de recrée une économie forte en symbiose avec la nature en plus. Notre maison brûle et nous continuons à nier notre triste réalité comme des moutons qu'on conduit à l'abattoir. Réveillons nous et transformons la france et le monde pour survivre et entrer comme il se doit dans le 21e siècle !
Une france forte au service des Français, du monde et de notre planète.
a écrit le 27/08/2017 à 20:27 :
Il y a eu en france une dévalorisation des métiers techniques au profit des métiers commerciaux. Grosse erreur. L'ironie du sort c'est que les algorithmes commencent à concurrencer les métiers commerciaux et financiers.
a écrit le 27/08/2017 à 18:48 :
Pour leur politique d'exportation, les allemands ont aussi un avantage que par idéologie notre éducation nationale refuse, la généralisation de la langue anglaise à tous les niveaux .Vous allez dans n'importe quelle région d’Allemagne , vous n'avez pas besoin de connaitre l'allemand si vous vous débrouillez en anglais !
a écrit le 27/08/2017 à 17:24 :
Les allemands s' organisent en cartel nous venons de le voir avec les fabricants automobiles allemands ... Est-ce que nous voulons transposer en FRANCE le modèle des lois Haartz à 1 euro de l' heure ou moins disant social dans cette Ue qui a mis en place ce modèle pour faire baisser les coûts salariaux ... ?

La réponse est non, nous devons sortir de l' Ue puisque le différentiel de compétitivité entre l' euro fort allemand sous évalué de 18 % en faveur de l' Allemagne et sur évalué de plus de 6 pour la FRANCE interdit désormais tout rattrapage et installe le nouveau Reich.

"L'euro est trop fort de 6,8% pour la France et trop faible de 18% pour l'Allemagne selon le FMI"


http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/07/28/20002-20170728ARTFIG00249-l-euro-est-trop-fort-de-68-pour-la-france-et-trop-faible-de-18-pour-l-allemagne-selon-le-fmi.php
Réponse de le 28/08/2017 à 9:38 :
Il faut mettre Kim Jong Chon au pouvir, ruiner la france, et s'entretuer pour partager les ruines.
Réponse de le 28/08/2017 à 13:44 :
@gedeon Ce sont justement des mentalites comme la votre qui ne sont pas ecoutees en Allemagne et qui font la force de ce pays. Continuez donc a sapper votre pays.

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