Les "Trente Glorieuses vertes" sont à notre portée, saisissons notre chance !

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Aurélien Leblay.
Aurélien Leblay. (Crédits : DR)
Le redémarrage de l'économie grâce à la transition verte est à portée de main, encore faut-il savoir la financer. La création d'une banque multilatérale verte pourrait être une partie de la solution. Par Aurélien Leblay, Consultant et expert externe auprès de la Commission Européenne

Lorsque les historiens se pencheront sur notre époque, ils noteront l'extraordinaire danger avec lequel nous jouons, mais aussi l'immense promesse qui se présente à nous. Éloigner les menaces sur nos démocraties est possible, il faut pour cela comprendre quelles tendances longues nous y ont mené.

Dans sa théorie des « grandes vagues de développement »[1], Carlota Perez explique que les économies occidentales évoluent en cycles longs de deux phases[2], comme déjà cinq fois depuis la fin du 18ème siècle. Tout commence par une innovation révolutionnaire : le microprocesseur Intel en 1971, la Model T de Ford en 1908 et la ligne d'assemblage, le chemin de fer public en 1829. Ces nouveautés sont d'abord ignorées : Jobs a lutté pour financer ses ordinateurs, JP Morgan ne croyait pas en Ford. Les gains faramineux grisent vite les investisseurs, comme avec la production de masse dans les années 1920 ou l'informatique dans les années 1990. Les institutions financières deviennent puissantes, incontournables Elles se déconnectent de l'économie réelle et affaiblissent la décision politique. Elles permettent les excès des plus riches, les inégalités. C'est le « gilded age » des années 1880, les « rugissantes » années 1920, et les quatre dernières décennies.

 Quand prêter fait peur...

Un jour, les rendements attendus buttent sur la demande réelle. Pour les maintenir, on invente des produits dérivés: la titrisation existait dès les années 1920. La bulle financière finit par éclater, en 1929, ou 2000-2008, en deux étapes reliées. De même après la « canal mania » des années 1790 ou la « railway mania » (1847). Désormais, prêter fait peur. L'extinction du crédit fige l'économie. Récessions, explosion du chômage, pauvreté, crises sociales... Ce sont les révolutions de 1848, ou les années 1930. Aujourd'hui, des entrepreneurs politiques utilisent démagogie et xénophobie pour atteindre le pouvoir, on ignore comment cela se terminera.

 Tout n'est pas perdu ! Après les terribles années 1930, la prospérité post-1945 repose sur la production de masse, la voiture individuelle, les appareils électriques. Né 40 ans auparavant ce système techno-économique se diffuse à toute la société, incluant produits, infrastructures, comportements, fournisseurs, compétences, processus, qui s'assemblent et s'auto-alimentent. Ces innombrables synergies génèrent activité économique et emploi. Après la première phase, que Perez appelle installation, ce déploiement est beaucoup plus stable : rendements réalistes, inégalités réduites, avancées sociales. Les entreprises productives financent l'économie. Ce sont les « Trente Glorieuses », la « Belle Epoque », le boom Victorien (1850-1873), le « décollage » anglais (1800-1830).

 Dépasser les crises

Nous vivons la transition qui suit l'installation du paradigme numérique, et nous serons impuissants tant qu'on ne saisira pas cet aspect techno-économique. Etant donné la fébrilité de nos démocraties, l'urgence absolue est de s'inspirer du dynamisme post-1945. Le numérique sera support de développement, comme l'était la production de masse lors des Trente Glorieuses. En cela, l'option verte est très convaincante. S'appuyant sur les technologies de l'information, elle suscitera une prospérité favorable à l'emploi et propre.

Les applications sont infinies: énergies renouvelables, véhicules électriques autonomes, agriculture biologique, économie circulaire, dématérialisation, villes intelligentes, transport par drones, objets auto-suffisants... Toutes sont à notre portée, mais balbutient encore. Seules la recherche et l'innovation peuvent les généraliser, en un cercle vertueux bénéfique à tous.

 Un exemple parmi tant d'autres: le solaire résidentiel. Sa diffusion façonnera une nouvelle chaîne de valeur incluant fournisseurs, assembleurs, gestionnaires, etc. Les retombées positives (infrastructures, compétences, coût des matériaux) renforceront d'autres filières, comme les fenêtres solaires ou les panneaux imprimés. Ce sont autant de nouvelles chaînes de valeurs qui se renforceront mutuellement et amèneront investissements, création d'emplois, et nouvelles externalités positives.

 Les graines d'une prospérité durable pour tous nous entourent[3]. Pour libérer cet immense potentiel, nous manquons encore : (1) des moyens d'amplifier l'innovation verte, (2) d'une direction claire, qui créera les synergies et propulsera le mouvement.

 Une proposition: une banque multilatérale verte

Les marchés de capitaux peuvent relancer l'activité. L'argent est moins cher que jamais mais l'innovation est sous-financée, car plus risquée et rentable à plus long terme. Une Banque pour l'Innovation Verte surmontera cela. Elle appartiendra aux États, européens ou autres. Ses garanties publiques permettront d'emprunter à taux réduits et d'orienter les capitaux. Elle ventilera les risques et rendra les investissements verts sûrs et attractifs. Surtout, elle développera les synergies intelligentes entre et sur les chaînes de valeur. Elle tirera sa légitimité d'une gouvernance innovante, participative et décentralisée.

 La BEI et la BERD[4] ont engagé près de 33 milliards vers la « finance verte », mais il faut un signal beaucoup plus clair : la transition verte requiert des milliers de milliards. Par exemple, les avoirs des assurances et fonds de pensions américains valent à eux seuls 54 000 milliards de dollars[5]. Il ne manque qu'un véhicule pour canaliser les immenses investissements verts disponibles.

 Agir maintenant

Ceci est un appel à l'humilité face aux grandes tendances historiques, et face à une séquence techno-économique qui se produit pour la 5ème fois. C'est un appel à l'audace et à l'optimisme, si l'on s'en donne les moyens. Un choix très clair s'offre à l'Europe : elle peut réitérer les erreurs du passé, poursuivre son recul économique et plonger dans de très périlleux autoritarismes. Elle peut aussi être l'avant-garde du système techno-économique vert, qui arrive déjà. Elle peut revigorer le désir de coopération et déployer une société prospère, soutenable et équitable.

 Ce qui est incroyable chez les humains, c'est qu'ils sont capables du pire comme du meilleur. Il y a 70 ans, nos prédécesseurs ont traversé la barbarie avant que des temps plus heureux ne reviennent. Quant à nous, ça va être juste, mais on peut encore y arriver.

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Leblay

Les cinq vagues technologiques, in Carlota Perez (2002) Technological Revolutions and Financial Capital: The Dynamics of bubbles and Golden Ages, Edward Elgar, Cheltenham, UK, p78.

 [1] Perez, Carlota (2002) Technological Revolutions and Financial Capital: The Dynamics of bubbles and Golden Ages, Cheltenham, Elgar.

[2] Versions courtes de cette théorie (en anglais): https://www.youtube.com/watch?v=rhxMYhICKbw, http://www.cfap.jbs.cam.ac.uk/publications/downloads/wp14.pdf

[3] En 2015, les installations renouvelables ont dépassé le fossile pour la première fois dans l'histoire avec 134GW (UNEP), et la Chine installait 2 éoliennes par heure (IEA) !

[4] Banque Européenne d'Investissement: http://www.eib.org/investor_relations/cab/index.htm?lang=fr, et Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement: http://www.ebrd.com/news/2015/ebrd-steps-up-green-financing-in-build-up-to-paris-climate-conference.html

[5] http://dx.doi.org/10.1787/888933362256 et http://www.oecd.org/daf/fin/financial-markets/BFO-2016-Ch1-Financial-Markets.pdf, p55

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a écrit le 11/01/2017 à 20:46 :
... énergies renouvelables,, agriculture biologique, économie circulaire, dématérialisation, villes intelligentes, transport par drones, objets auto-suffisants ...
Des gadgets ...

Les véhicules électriques autonomes ont un avenir, mais à quel terme ? Et le prix de l'intelligence embarquée restera une petite partie du coût total.
a écrit le 11/01/2017 à 18:22 :
La comparaison est intéressante parce que c'est une véritable guerre de la pollution que nous subissons, que l’ennemi est partout et qu'au final en effet tout est à faire parce que comme cette pollution profite à ceux qui détiennent le monde ce dossier n'avance pas ou très peu ou bien de façon contestable avec la BEI qui ne fait pas trop attention à qui elle donne les millions.

Donc une banque verte pourquoi pas mais complètement détachées de la gestion des décideurs économiques et politiques sinon cela ne servira strictement à rien en quelques années ils feront tout foirer.

Donc un banque régie par une communauté de citoyens, français, européens ou mondiaux d'ailleurs nous sommes tous concerné, d'alterner régulièrement cette surveillance citoyenne afin d'accompagner une avancée écologique par une avancée démocratique.

"Gardes arrêtez cet individu !"

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