"La France a tous les atouts pour être le grand gagnant du Brexit" Bernard Liautaud, Balderton Capital

 |   |  1986  mots
Le français Bernard Liautaud, ancien cofondateur de Business Objects, dirige le fonds d'investissement Balderton Capital depuis un an et demi.
Le français Bernard Liautaud, ancien cofondateur de Business Objects, dirige le fonds d'investissement Balderton Capital depuis un an et demi. (Crédits : DR/Balderton)
Le directeur général français du fonds d'investissement londonien Balderton Capital, l'un des plus importants en Europe, revient pour La Tribune sur les conséquences du Brexit pour le monde de la tech. Bernard Liautaud, qui a co-fondé dans les années 1990 la première grande réussite de l'internet français, Business Objects, s'exprime aussi sur la place de la France dans la tech européenne, le fonctionnement de son fonds d'investissement, et partage les secrets des startups qui réussisent, à l'image de l'éditeur de logiciels Talend ou du géant de l'e-commerce de luxe Vestiaire Collective. Entretien.

LA TRIBUNE - Le Royaume-Uni est le leader européen de la tech, avec davantage de licornes qu'ailleurs et les plus gros fonds d'investissements pan-européens. Pourquoi l'écosystème des startups et de l'innovation est-il plus dynamique ici ?

BERNARD LIAUTAUD - Depuis deux ans, les startups explosent partout en Europe, et notamment en France. Mais Londres bénéficie d'une « prime au premier », car le Royaume-Uni a pris le virage de la tech dès 2008. Pendant la crise, le gouvernement a réalisé que l'industrie financière n'était plus le salut. Il a alors commencé à faire la promotion de l'entrepreneuriat, de l'innovation, et il a mis en place un environnement réglementaire et fiscal très attractif, avec des incitations encourageant à investir dans les startups. Le pays bénéficie aussi de sa proximité culturelle et linguistique avec les États-Unis, ce qui favorise les ponts, et de l'excellence de ses universités, comme Cambridge et Oxford, qui forment de très bons ingénieurs et qui sont vraiment l'équivalent de Stanford en Europe. Ces écoles sont très attractives pour les talents étrangers.

Des fonds d'investissement, comme Balderdon, fondé en 2000, se sont greffés sur cet écosystème et sont capables d'investir des tickets très importants pour permettre à une startup de grandir pour soit devenir un géant, soit se faire racheter. Bref, le Royaume-Uni a favorisé l'éclosion d'un écosystème d'innovation très complet, ce qui explique son avance sur les autres pays européens, qui ont pris ce virage beaucoup plus tard.

C'est pourquoi nous avons davantage de licornes [18 contre 2 pour la France, OVH et Blablacar, NDLR] Et ce n'est pas un hasard si Deepmind, la société rachetée par Google, à l'origine de l'intelligence artificielle qui a battu le numéro un mondial du jeu de go, a vu le jour dans ce pays. Le Royaume-Uni excelle particulièrement dans les fintech, l'intelligence artificielle, la deep Tech et le hardware.

Comment les investisseurs et les acteurs de l'innovation britanniques perçoivent-ils la France et le reste de l'Europe aujourd'hui ?

Le dynamisme européen dans la tech est indéniable. L'Allemagne, la France, les pays du Nord de l'Europe rattrapent progressivement leur retard, car tous les gouvernements ont fini par réaliser que l'avenir de l'économie européenne passe par la création d'entreprises innovantes. Chez Balderton, nous regardons aussi les écosystèmes plus petits, mais très prometteurs, comme Lisbonne, Barcelone et les pays de l'Est. Nous avons des « spotteurs de startups » partout pour repérer les futurs champions et investir en amont dans leur produit.

Aujourd'hui, le dynamisme le plus fort est clairement en France. L'écosystème français, notamment à Paris, entre dans une phase de maturité. Il y a suffisamment d'incubateurs, de soutien public et de fonds privés pour financer une startup à tous les stades de son développement, de l'amorçage à l'exit. Des initiatives comme Bpifrance, la French Tech, Station F ou l'École 42 sont uniques au monde et impressionnent au Royaume-Uni.

Talend

[Lorsqu'une startup du fonds Balderton Capital réussit son entrée en Bourse, Bernard Liautaud lui rend hommage dans son bureau. Cette étagère est consacrée à l'éditeur de logiciels dans le cloud Talend. À gauche, un cadre avec le document d'entrée en Bourse. Au centre, une cuvée spéciale "Château Talend" pour fêter l'IPO. À droite, un "award" et un e-mail de mise en relation entre le fonds et la startup]

Pensez-vous qu'une startup française peut aujourd'hui devenir un géant sans partir aux États-Unis à l'image d'un Criteo ? Talend, que vous suivez, est né en France, mais a dû lever des fonds à l'étranger pour grandir et délocaliser son siège aux États-Unis.

Je pense que c'est possible. Toutes les conditions sont réunies pour cela. Mais je crois qu'il ne faut plus penser « France », mais « Europe ». Vouloir créer des géants français est moins pertinent que de vouloir créer des géants européens. C'est grâce au développement des fonds pan-européens que les startups françaises pourront rester en Europe plutôt que de partir aux États-Unis ou en Asie. J'espère que dans dix ans, une entreprise européenne fera partie dix plus importantes valorisations mondiales.

Vous y croyez vraiment ?

Le capital est là. L'ambition aussi. C'est toujours compliqué, car il nous manque un Nasdaq européen, mais les marchés se globalisent donc ce sera moins un problème dans le futur. L'enjeu est vraiment de garder les sièges sociaux en Europe. Pour cela, il faut davantage de fonds pan-européens capables d'investir dans des très gros tickets, mais il semble y avoir une prise de conscience politique en Europe.

Balderton

[Pour rendre hommage aux partners de Balderton Capital et aux Pdg de leurs startups les plus emblématiques, le fonds a fait imprimer leur tête en 3D. Bernard Liautaud est le deuxième en partant de la gauche. Aucune femme en revanche...]

Vous avez accompagné des startups qui sont devenues des licornes, comme Talend et Vestiaire Collective. Vous avez vous-même fondé, avec Denis Payre, la première société européenne cotée sur le Nasdaq, Business Objects, dans les années 1990. Quelles sont, selon vous, les recettes du succès ?

Plusieurs conditions sont indispensables. Tout démarre par l'ambition de l'entrepreneur. Il ne faut pas simplement rêver à un beau succès, mais afficher dès le début la volonté d'être numéro un sur son marché et d'avoir un impact global. La France a longtemps souffert d'un manque d'ambition, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Talend, né à Nantes, s'est développée de manière globale dès le début, par exemple.

La deuxième condition du succès est de ne pas avoir peur de l'hyper-croissance. Ne pas se contenter de 20% de croissance par an, mais viser 75-80%, car les cycles d'innovations sont devenus de plus en plus rapides. Enfin, il faut absolument être connecté à son écosystème. Il est primordial de faire entrer des fonds dans son capital et surtout, de bénéficier des talents qu'ils apportent et de les intégrer dans le management.

Le Royaume-Uni est engagé sur la voie du Brexit. Craignez-vous qu'il fasse perdre à Londres son dynamisme dans la tech ? Et la France vous semble-t-elle le pays le plus apte à en bénéficier ?

En ce moment, Paris n'a pas à rougir par rapport à Londres. Mais une différence fondamentale entre les deux pays, signe que Londres garde une petite longueur d'avance, est le melting pot de l'écosystème. En France, il ne se compose quasiment que de polytechniciens, d'anciens d'écoles de commerces et d'écoles d'ingénieurs, bref, des hommes blancs de bonne famille. Ici, c'est beaucoup plus mélangé. Depuis dix ans, la tech britannique attire beaucoup d'Espagnols, d'ingénieurs d'Europe de l'Est et d'Asie. Dans les startups, les équipes sont très mixtes, et cette mixité nourrit l'innovation, car la société est diverse.

Le Brexit apporte le risque d'un repli sur soi, de complications nouvelles pour faire du business avec le continent. C'est forcément négatif pour la tech, qui fonctionne par essence sur un écosystème ouvert. La France est en bonne position pour en profiter. Emmanuel Macron, très proche du monde de l'innovation, rassure. L'École 42 attire énormément d'étrangers et renouvelle les profils des futurs entrepreneurs. Station F, avec ses 1.000 startups, va attirer des entrepreneurs qui auparavant seraient allés à Londres. Le Grand Paris, avec notamment le pôle de Saclay, va aussi accentuer cette dynamique.

Tout le monde s'interroge. Les startups britanniques seront-elles aussi attractives avec le Brexit ? Il ne faut pas oublier que 40% des startups ici sont créées par des étrangers, tout comme la moitié de leurs ingénieurs. La perception et la confiance sont cruciales pour les affaires. Le Brexit va avoir un impact, c'est sûr.

Qu'est-ce le Brexit va changer pour Balderdon, en tant que fonds d'investissement ?

Pas grand-chose, car nous investissons partout en Europe. On suit les dynamiques. Il est possible qu'on investisse un peu moins en Angleterre, mais il y aura toujours des pépites.

Balderton Capital

[Les locaux en open space de Balderdon Capital à Londres, tout près du campus Google, dans le quartier des startups, près de la gare St-Pancras]

Depuis sa création en 2000, Balderdon a investi 2,3 milliards de dollars dans les startups. Comment fonctionnez-vous aujourd'hui ?

Notre portefeuille comporte actuellement entre 50 et 60 entreprises actives. Nous investissons en Série A, c'est-à-dire la première levée de fonds après l'amorçage, en tant que lead [investisseur principal, NDLR]. Nos tickets sont compris entre 1 et 20 millions d'euros, avec une moyenne entre 6 et 8 millions. Nous participons aussi aux tours suivants, mais plus forcément en tant que leader. L'idée est de suivre une startup depuis ses débuts jusqu'à son exit, c'est-à-dire soit le rachat, soit l'IPO [l'entrée en Bourse, NDLR].

29 de nos startups ont été rachetées. 4 sont entrées en Bourse [Talend, 7Digital, Yoox et Realtime Technologies, NDLR]. Nous recevons environ 2000 dossiers par an. Nous en sélectionnons 300, puis une cinquantaine font l'objet d'une étude approfondie pour déterminer si on investit ou pas. Au final, nous réalisons entre 10 et 12 investissements par an.

Votre portefeuille comprend à la fois du BtoB et du BtoC, ce qui fait de vous un généraliste. Comment décidez-vous dans quelle startup investir ?

Nous cherchons avant tout des entrepreneurs très ambitieux, dotés d'une vision. Nous avons aussi un faible pour les « héros discrets », c'est-à-dire les sociétés qui ne font pas forcément parler d'elles, mais qui présentent un énorme potentiel disruptif. Nous n'avons pas investi dans Spotify, par exemple [numéro un mondial suédois du streaming musical, NDLR], mais nous avons misé sur Kobalt Music, qui a inventé une technologie majeure pour gérer la répartition des revenus issus du streaming, et que tous les acteurs du secteur utilisent. Personne ne connaît Kobalt, car il s'adresse aux professionnels, mais sa technologie est la pierre angulaire de l'économie du streaming.

Balderdon fonctionne avec sept partners. Chacun a son domaine de prédilection. Ma sensibilité personnelle et mon parcours avec Business Objects m'orientent davantage vers le BtoB, même si j'investis parfois dans le BtoC, avec le service d'e-commerce de luxe Vestiaire Collective par exemple. Tim Bunting, ancien de Goldman Sachs et spécialiste des IPO, dirige tous nos investissements dans les fintech. D'autres se focalisent surtout dans le BtoC, à l'image de Daniel Waterhouse, ancien de Yahoo.

Notre particularité est que tous les partners se partagent les fruits de chaque investissement. Il n'y a donc pas de rivalités entre nous, on s'entraide, ce qui n'est pas toujours le cas dans les fonds d'investissement... C'était le mode de fonctionnement de Benchmark Capital et nous l'avons conservé [Balderdon Capital était à l'origine la filiale londonienne de Benchmark, avant de devenir indépendante en 2007, NDLR]. Notre autre particularité est que nous sommes tous des entrepreneurs et que nous fonctionnons comme une startup. La notion d'écosystème est très importante pour nous, c'est pourquoi nous organisons de nombreux événements chez nous.

Combien de startups européennes, mais non britanniques suivez-vous ?

Pour l'instant, quatre. L'objectif est d'en avoir davantage. C'est pour cela que nous avons des « spotteurs » de startups sur le continent. Nicolas Debock, basé à Paris trois jours par semaine, scrute le marché français. Il nous aide aussi à repérer les futures tendances. Deux autres personnes font le même travail, une pour l'Allemagne et l'Europe du Nord, l'autre pour l'Europe du Sud et de l'Est. Mais plus de la moitié de nos startups basées au Royaume-Uni ne sont pas fondées par des Anglais, donc en réalité, notre portefeuille est très diversifié.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 13/06/2017 à 14:12 :
Arrêtez de dire que le R-U va souffrir du Brexit . Si c'était le cas, il ne le ferait pas .
Ce n'est pas seulement que les Britanniques sont démocrates, eux (pas comme le PR-PS qui n'a tenu aucun compte du référendum de 2005) ; c'est que, associés aux Usa et Canada ... et bientôt d'autres, ils bénéficieront eux aussi du marché unique européen : SANS CONTREPARTIE . Inutile de leur promettre une decente aux enfers

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :